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Ni vu, ni connu | Robert Yessouroun | 2021

05/07/2021
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Illustration © Matt Dixon
Illustration © Matt Dixon

À Koyolite Tseila

Le fameux galion suisse Le Saint-Gall revenait sur Terre, en l’occurrence sur le cosmodrome de Schwytz, entre les deux montagnes pyramidales des Mythen. RhomboĂ©drique, le cargo mixte transportait Ă  la fois des macro-pastĂšques gĂ©nĂ©tiquement alcoolisĂ©es d’AldĂ©baran et une quinzaine de passagers, la plupart des gĂ©ologues en fin de mission, trop heureux de retrouver leur lac des Quatre-Cantons. L’astronef Ă©tait animĂ© par un petit Ă©quipage composite. Le capitaine artificiel bĂ©nĂ©ficiait d’un solide visage barbu. Sa tunique bleue arborait, sur un Ă©cusson, le symbole d’une prĂ©cision lĂ©gendaire : une arbalĂšte cousue de fil blanc. Ses deux assistants, un navigateur et un mĂ©canicien ressemblaient aux quadrupĂšdes super-articulĂ©s de la Boston Dynamics. Un androĂŻde et une gynoĂŻde rĂ©pliques de Roger et Mirka Federer assuraient l’intendance et le contact avec les voyageurs humains.

Ce vol de retour vers le systĂšme solaire devait durer seulement 72 heures, grĂące Ă  un carburant miraculeux raffinĂ© sur sol helvĂ©tique, Ă  base de noisettes de CassiopĂ©e. Toutefois, tenir un dĂ©lai si court, c’était sans compter avec les alĂ©as de la destinĂ©e


À mi-parcours, Ă  l’insu de chacun, la trajectoire du Saint-Gall fut frĂŽlĂ©e par une masse indĂ©finie, erratique de matiĂšre indĂ©tectable par les moyens du bord. Un triple et soudain parasitage en rĂ©sulta. Le premier effet, discret, faussa les donnĂ©es engrangĂ©es dans les mĂ©moires du moniteur de contrĂŽle spatial. Le deuxiĂšme rĂ©pandit une odeur Ăącre dans tout l’habitacle : les macro-pastĂšques venaient de tourner. Le troisiĂšme, particuliĂšrement fĂącheux, verrouilla dans leur cabine les passagers qui dormaient encore.

Tant Ă©tait grande la fiabilitĂ© du cerveau synthĂ©tique, pas un seul parmi le personnel navigant ne soupçonna que le pilote automatique de l’astronef, pilote automatique originaire d’Orion jaune (mais assemblĂ©e Ă  Uri), faisait dĂ©vier lentement mais sĂ»rement l’appareil vers le cƓur d’AndromĂšde, un trou noir supermassif.

Le couple Federer s’affairait aux prĂ©paratifs du petit-dĂ©jeuner. Dans une existence antĂ©rieure, Mirka avait servi un cĂ©lĂšbre pianiste hongrois allergique aux pollens. Le maestro avait dotĂ© sa domestique de capteurs olfactifs ultraperformants. VoilĂ  pourquoi, avant toute Ăąme qui vive, la gynoĂŻde perçut dans l’air des coursives l’anomalie dĂ©licatement pestilentielle en provenance des soutes. Elle alerta sur le champ ses collĂšgues artificiels. En mode branle-bas de combat, aprĂšs une triple vĂ©rification, le navigateur releva cette Ă©trangetĂ© sĂ©vĂšre : un Ă©norme diffĂ©rentiel entre le cap actuel suivi par le galion et celui qui avait Ă©tĂ© programmĂ© sur AldĂ©baran. InformĂ©, mais avec un flegme machinal, la main sur son arbalĂšte, le capitaine se plongea dans de nouveaux calculs. Il fallait rectifier au plus vite, car le vaisseau fonçait vers le milieu de nulle part, alors que le plein d’oxygĂšne pour les passagers humains avait Ă©tĂ© jaugĂ© au strict minimum (puisque l’on se fiait toujours inconditionnellement Ă  la timonerie du Saint-Gall). On avait juste ajoutĂ© la rĂ©serve imposĂ©e par la loi intergalactique.

Sur ordre du capitaine, le navigateur dĂ©brancha l’opĂ©rateur aux commandes de la nef, activa le pilote de secours ainsi que son superviseur, tous deux connectĂ©s sur une clĂ© de sauvegarde inaltĂ©rable qui rĂ©tablissait l’itinĂ©raire le plus court vers la planĂšte bleue.

Cependant, la tempĂȘte solaire d’une Ă©toile mal Ă©teinte n’arrangea guĂšre la procĂ©dure de correction. Des boucliers automatiquement dĂ©ployĂ©s freinĂšrent la tentative de rattrapage. Le penta-rĂ©acteur subit une baisse de rĂ©gime contrariante. RĂ©veillĂ©s par les Ă©manations fĂ©tides des fruits exotiques modifiĂ©s, les premiers passagers tambourinaient dĂ©jĂ  contre les sas indĂ©verrouillables. Le maĂźtre du vaisseau qui jonglait dans les algorithmes retarda toute dĂ©claration en direct, afin de ne pas brusquer les humains encore en somnolence. En ce moment, il avait assez de fers sur le feu comme ça
 Douze heures avaient Ă©tĂ© perdues. La rĂ©serve d’oxygĂšne comblera-t-elle la lacune ? Les simulations prĂ©sentaient des modĂšles contradictoires, selon l’état psychique dominant des passagers.

De plus en plus de sas rĂ©sonnaient sous les coups de poing. Dans une cabine familiale, une petite fille en pleurs de huit ans dĂ©monta le panneau de la conduite d’aĂ©ration. MalgrĂ© les avertissements paniquĂ©s de ses parents et de son grand frĂšre, elle s’obstinait Ă  rĂ©agir toute seule. Elle s’engouffra dans la canalisation mĂ©tallique du flux d’air conditionnĂ©. En rampant, elle remonta jusqu’à la salle torride des machines alors mĂȘme que les deux assistants du capitaine Ă©taient occupĂ©s Ă  fouiller celle-ci de fond en comble. En effet, le commandant de bord Ă©tait parvenu Ă  la conclusion suivante : seul un alien ou un passager clandestin avait pu commettre le dĂ©tournement du Saint-Gall. Il fallait l’empĂȘcher de recommencer. Depuis la dĂ©couverte du changement de cap, l’officier barbu ne cessait de tapoter contre sa poitrine sa prĂ©cieuse arbalĂšte blanche. « Visons juste Â» Ă©tait sa devise. On comprend donc mieux pourquoi il avait dĂ©pĂȘchĂ© ses « bras droits Â» en vue d’une inspection intĂ©grale, avec pour mission de tenailler l’intrus d’une main de titane.

À la vue de ces arthropodes mĂ©caniques, la petite s’affola. Ses cris attirĂšrent vers elle les deux automates. Ils prĂ©sumĂšrent qu’ils venaient de dĂ©nicher le trublion recherchĂ©. De force, elle fut emmenĂ©e Ă  cheval sur le dos du mĂ©canicien pour interrogatoire dans la cellule des briefings.

Hautain, le colosse barbu la sermonna dans un laïus réprobateur interrompu par Mirka qui tenait un écureuil par la peau du cou. Elle avait surpris le rongeur qui se goinfrait dans le réservoir du carburant.

Pour couronner le tout, la gynoĂŻde Federer reconnut la jeune passagĂšre qui logeait dans son secteur d’activitĂ©.

‑ Heidi occupe la cabine cinq, au deuxiĂšme niveau, capitaine.

Celui-ci fixa l’écureuil. Serait-ce donc cette bestiole rousse, le saboteur secret ? Lui aurait-on greffĂ© une puce maligne ? Ce rebondissement eut le don de surchauffer les logiciels de l’officier supĂ©rieur. Il somma la jeune fille de s’expliquer.

La porte bloquĂ©e de sa cabine, son Ă©chappĂ©e par la bouche d’aĂ©ration, ces dires confirmĂšrent que tous les humains Ă  bord Ă©taient confinĂ©s contre leur grĂ©. Le capitaine chipota son arbalĂšte. Il ne parvenait pas Ă  cibler le phĂ©nomĂšne Ă  l’origine de l’enfermement simultanĂ© de tous ses voyageurs. Pire, responsable de cet astronef, il ne pouvait rĂ©pondre de rien quant Ă  ce voyage. Devinant sa perplexitĂ©, Heidi, tout ingĂ©nue, s’exclama, avec fiertĂ© :

‑ Peut-ĂȘtre une force mĂ©chante inconnue ou mal connue vagabonde-t-elle dans l’univers ?

‑ Une force mĂ©chante ?

‑ Une force pas gentille avec nous les humains, parce qu’elle ne nous connaĂźt pas.

‑ Une force ignorante et inconnue ou mal connue ?

Toujours perdu dans ses calculs, le capitaine ordonna Ă  son Ă©quipage de se munir de chalumeau-laser, afin de faire fondre les serrures des cabines. Tous les passagers furent libĂ©rĂ©s, non sans un vif brouhaha d’indignation et de protestation. Quand tous les sas furent rouverts, le commandant laissa Heidi regagner les siens. DĂšs son arrivĂ©e, elle sauta dans les bras de son pĂšre. Toute sa famille la fĂ©licita pour sa bravoure. GrĂące Ă  elle, tous les humains avaient enfin pu se sortir de leur prison. Officiellement, il leur serait dit qu’une « force ignorante et inconnue ou mal connue Â» Ă©tait Ă  l’origine de leur mĂ©saventure. Toutefois, encouragĂ© par plusieurs scientifiques, le capitaine ne voulait pas s’en tenir Ă  cette version simpliste. Qu’est-ce qui prĂ©cisĂ©ment avait dĂ©tournĂ© Le Saint-Gall de sa route ?

Il creusa, avec des gĂ©ologues. Identifier la cause du problĂšme garantirait que ce dernier ne se reproduisĂźt plus. Tous les logiciels Ă  bord sondĂšrent les mĂ©moires disponibles qui truffaient le navire spatial. En quelques instants, l’inventaire des forces mal connues Ă©tait clos (la prise en compte des forces inconnues aurait conduit Ă  l’impasse). Les rĂ©sultats dĂ©filĂšrent sur les Ă©crans : « vents cosmiques, antimatiĂšre, distorsion gravitationnelle, nĂ©buleuses noires, particules sombres, conscience, Dieu, le diable, les fĂ©es, les monstres, etc. Â»

Était-il plus avancĂ© ? Les gĂ©ologues se turent et se repliĂšrent dans leur cabine.

Roger s’adressa, gĂȘnĂ©, Ă  son supĂ©rieur :

‑ Puis-je vous parler franchement, capitaine ?

‑ Allez-y.

‑ Vous nous menez en bateau. Peut-on Ă©viter ce qu’on connaĂźt mal ?

« Pas systĂ©matiquement Â» rĂ©pondit le systĂšme central.

De son cĂŽtĂ©, Mirka s’en remit Ă  une petite phrase :

‑ Exister, c’est se risquer, disait mon ancien maĂźtre, un maestro.

Toutes ces considĂ©rations embarrassaient outre mesure l’officier. Mais en prioritĂ©, il fallait rĂ©gler la question de l’oxygĂšne. AprĂšs consultation de divers Ă©crans, il passa une annonce par haut-parleur :

« AllĂŽ, mesdames et messieurs, c’est votre commandant qui vous parle. Le Saint-Gall ne rattrapera pas son retard. Il arrivera, selon nos calculs, Ă  bon port, avec vous tous, sains et saufs, si et seulement si, ces prochaines heures, vous vous disciplinez Ă  respirer une fois sur deux. Â»

Ils se disciplinĂšrent. La fin du retour se dĂ©roula sans accroc. Juste une lourde inquiĂ©tude : par Ă©conomie, la rĂ©serve d’oxygĂšne n’avait pas Ă©tĂ© remplie au maximum


À l’approche de Schwytz, le capitaine ne cessait de tripoter l’arbalĂšte blanche Ă  la hauteur de sa poitrine, sur sa tunique bleue. À l’évidence, quelque chose clochait. Sur les rĂ©cepteurs vidĂ©o, aucune trace de cosmodrome. La configuration des lieux n’était pas conforme aux attentes. Jusqu’à l’église Saint-Martin qui semblait disparue ! L’astronef finit tout de mĂȘme par amerrir sur une Ă©tendue d’eau qui miroitait le ciel jusqu’à l’horizon. On ouvrit les Ă©coutilles pour accĂ©der au pont supĂ©rieur du vaisseau rhomboĂ©drique. LĂ , heureux de respirer l’air pur, plusieurs gĂ©ologues s’étonnĂšrent. L’un d’eux se pencha vers les flots, plongea son doigt dans l’eau, dont il goĂ»ta le succinct prĂ©lĂšvement.

‑ Ce n’est pas un lac. C’est un ocĂ©an.

Une consƓur qui avait abusĂ© de l’abricotine pour mieux endurer la fin du voyage bascula dans cette curieuse mer d’huile :

‑ Des lueurs
 sous-marines ! s’écria-t-elle en remontant trempĂ©e sur le pont.

Dans les profondeurs, un trafic dense de submersibles circulait au-dessus d’une ville. Des dauphins surgirent pour jouer à la surface, ce qui ne manqua pas de ravir la petite Heidi.

À petite allure, Le Saint-Gall navigua vers le pied des Mythen, jusqu’à un chalet pourvu d’un quai flanquĂ© de deux mĂąts. Le premier exhibait le drapeau rouge Ă  croix blanche, le second une banniĂšre rouge et verte parĂ©e d’un ange dorĂ© terrassant un dragon.

‑ L’emblĂšme de Bruxelles, selon mes donnĂ©es, commenta le capitaine.

Le chalet paraissait inoccupé. Sur la façade blanche, le commandant reconnut le portrait de Guillaume Tell.

‑ Qu’a bien pu dire Ă  son mari madame Tell
 quand il visait la pomme ? se demanda la femme ivre qui dĂ©goulinait.

Cependant, sur le mur, le hĂ©ros national suisse Ă©tait en compagnie d’un Ă©trange luron que l’officier photographia.

‑ Till l’EspiĂšgle, selon mes donnĂ©es. Tell est avec Till. OĂč sommes-nous arrivĂ©s ?

‑ Que nous est-il arrivĂ© ? ajouta Mirka.

‑ Quand sommes-nous arrivĂ©s ? s’interrogea un gĂ©ologue.

‑ Saurons-nous jamais ? s’immisça la petite Heidi.

Grelotant, toute mouillĂ©e, la gĂ©ologue un peu saoule lĂącha sa petite repartie :

‑ Si, mais on saura seulement
 au bout du tunnel de l’inconnu.

À bord du Saint-Gall, tous les logiciels activĂ©s en renfort par le capitaine tournaient, tournaient telle une vis sans fin


Robert Yessouroun
Copyright © Robert Yessouroun pour Le Galion des Etoiles. Tous droits réservés. En savoir plus sur cet auteur


💬Commentaires

1.Posté par Koyolite TSEILA le 05/07/2021 11:42 | Alerter
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KoyoliteTseila
Une belle surprise ce matin, avec la dĂ©couverte et la lecture de cette nouvelle "Fable du Futur" que tu m'as dĂ©dicacĂ©e, Robert ! C'est une attention qui me touche beaucoup. Un petit texte court truffĂ© d'humour et de rĂ©fĂ©rences bien suisses qui m'ont fait sourire. Une histoire divertissante qui aurait probablement plu Ă  ArchimĂšde, Ă  Guillaume Tell et Ă  Till Eulenspiegel. Les FĂ©fĂ© aussi devraient apprĂ©cier ;-) MERCI 💙

2.Posté par Erwelyn CULTURE MARTIENNE le 07/07/2021 08:13 | Alerter
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erwelyn
♄♄♄, j'adore ! mĂȘme pas eu besoin de trop sortir mon HelvĂ©tie pour les nul ! Je les tiens toutes (les rĂ©fs â˜ș) . C'est d'autant plus plaisant que l'on sent le ravissement de l'auteur Ă  s'amuser lui-mĂȘme. Depuis que je lis ici les nouvelles de Robert, je ne suis jamais déçue. Merci

3.Posté par Julien VERHAEGE le 27/07/2022 16:46 | Alerter
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Une histoire SF assez pittoresque, surrĂ©aliste, assez dĂ©routante. Au vu des commentaires prĂ©cĂ©dents, il y a des rĂ©fĂ©rences Ă  la culture helvĂ©tique, mais ne les ayant pas, je suppose que je passe Ă  cĂŽtĂ© de la vraie plus-value du texte. Toutefois, mĂȘme sans les rĂ©fĂ©rences, cela peut se lire, et reste ainsi un petit rĂ©cit d'aventure sympathique.

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