Illustration © Matt Dixon
Ă Koyolite Tseila
Le fameux galion suisse Le Saint-Gall revenait sur Terre, en lâoccurrence sur le cosmodrome de Schwytz, entre les deux montagnes pyramidales des Mythen. RhomboĂ©drique, le cargo mixte transportait Ă la fois des macro-pastĂšques gĂ©nĂ©tiquement alcoolisĂ©es dâAldĂ©baran et une quinzaine de passagers, la plupart des gĂ©ologues en fin de mission, trop heureux de retrouver leur lac des Quatre-Cantons. Lâastronef Ă©tait animĂ© par un petit Ă©quipage composite. Le capitaine artificiel bĂ©nĂ©ficiait dâun solide visage barbu. Sa tunique bleue arborait, sur un Ă©cusson, le symbole dâune prĂ©cision lĂ©gendaire : une arbalĂšte cousue de fil blanc. Ses deux assistants, un navigateur et un mĂ©canicien ressemblaient aux quadrupĂšdes super-articulĂ©s de la Boston Dynamics. Un androĂŻde et une gynoĂŻde rĂ©pliques de Roger et Mirka Federer assuraient lâintendance et le contact avec les voyageurs humains.
Ce vol de retour vers le systĂšme solaire devait durer seulement 72 heures, grĂące Ă un carburant miraculeux raffinĂ© sur sol helvĂ©tique, Ă base de noisettes de CassiopĂ©e. Toutefois, tenir un dĂ©lai si court, câĂ©tait sans compter avec les alĂ©as de la destinĂ©eâŠ
Ă mi-parcours, Ă lâinsu de chacun, la trajectoire du Saint-Gall fut frĂŽlĂ©e par une masse indĂ©finie, erratique de matiĂšre indĂ©tectable par les moyens du bord. Un triple et soudain parasitage en rĂ©sulta. Le premier effet, discret, faussa les donnĂ©es engrangĂ©es dans les mĂ©moires du moniteur de contrĂŽle spatial. Le deuxiĂšme rĂ©pandit une odeur Ăącre dans tout lâhabitacle : les macro-pastĂšques venaient de tourner. Le troisiĂšme, particuliĂšrement fĂącheux, verrouilla dans leur cabine les passagers qui dormaient encore.
Tant Ă©tait grande la fiabilitĂ© du cerveau synthĂ©tique, pas un seul parmi le personnel navigant ne soupçonna que le pilote automatique de lâastronef, pilote automatique originaire dâOrion jaune (mais assemblĂ©e Ă Uri), faisait dĂ©vier lentement mais sĂ»rement lâappareil vers le cĆur dâAndromĂšde, un trou noir supermassif.
Le couple Federer sâaffairait aux prĂ©paratifs du petit-dĂ©jeuner. Dans une existence antĂ©rieure, Mirka avait servi un cĂ©lĂšbre pianiste hongrois allergique aux pollens. Le maestro avait dotĂ© sa domestique de capteurs olfactifs ultraperformants. VoilĂ pourquoi, avant toute Ăąme qui vive, la gynoĂŻde perçut dans lâair des coursives lâanomalie dĂ©licatement pestilentielle en provenance des soutes. Elle alerta sur le champ ses collĂšgues artificiels. En mode branle-bas de combat, aprĂšs une triple vĂ©rification, le navigateur releva cette Ă©trangetĂ© sĂ©vĂšre : un Ă©norme diffĂ©rentiel entre le cap actuel suivi par le galion et celui qui avait Ă©tĂ© programmĂ© sur AldĂ©baran. InformĂ©, mais avec un flegme machinal, la main sur son arbalĂšte, le capitaine se plongea dans de nouveaux calculs. Il fallait rectifier au plus vite, car le vaisseau fonçait vers le milieu de nulle part, alors que le plein dâoxygĂšne pour les passagers humains avait Ă©tĂ© jaugĂ© au strict minimum (puisque lâon se fiait toujours inconditionnellement Ă la timonerie du Saint-Gall). On avait juste ajoutĂ© la rĂ©serve imposĂ©e par la loi intergalactique.
Sur ordre du capitaine, le navigateur dĂ©brancha lâopĂ©rateur aux commandes de la nef, activa le pilote de secours ainsi que son superviseur, tous deux connectĂ©s sur une clĂ© de sauvegarde inaltĂ©rable qui rĂ©tablissait lâitinĂ©raire le plus court vers la planĂšte bleue.
Cependant, la tempĂȘte solaire dâune Ă©toile mal Ă©teinte nâarrangea guĂšre la procĂ©dure de correction. Des boucliers automatiquement dĂ©ployĂ©s freinĂšrent la tentative de rattrapage. Le penta-rĂ©acteur subit une baisse de rĂ©gime contrariante. RĂ©veillĂ©s par les Ă©manations fĂ©tides des fruits exotiques modifiĂ©s, les premiers passagers tambourinaient dĂ©jĂ contre les sas indĂ©verrouillables. Le maĂźtre du vaisseau qui jonglait dans les algorithmes retarda toute dĂ©claration en direct, afin de ne pas brusquer les humains encore en somnolence. En ce moment, il avait assez de fers sur le feu comme ça⊠Douze heures avaient Ă©tĂ© perdues. La rĂ©serve dâoxygĂšne comblera-t-elle la lacune ? Les simulations prĂ©sentaient des modĂšles contradictoires, selon lâĂ©tat psychique dominant des passagers.
De plus en plus de sas rĂ©sonnaient sous les coups de poing. Dans une cabine familiale, une petite fille en pleurs de huit ans dĂ©monta le panneau de la conduite dâaĂ©ration. MalgrĂ© les avertissements paniquĂ©s de ses parents et de son grand frĂšre, elle sâobstinait Ă rĂ©agir toute seule. Elle sâengouffra dans la canalisation mĂ©tallique du flux dâair conditionnĂ©. En rampant, elle remonta jusquâĂ la salle torride des machines alors mĂȘme que les deux assistants du capitaine Ă©taient occupĂ©s Ă fouiller celle-ci de fond en comble. En effet, le commandant de bord Ă©tait parvenu Ă la conclusion suivante : seul un alien ou un passager clandestin avait pu commettre le dĂ©tournement du Saint-Gall. Il fallait lâempĂȘcher de recommencer. Depuis la dĂ©couverte du changement de cap, lâofficier barbu ne cessait de tapoter contre sa poitrine sa prĂ©cieuse arbalĂšte blanche. « Visons juste » Ă©tait sa devise. On comprend donc mieux pourquoi il avait dĂ©pĂȘchĂ© ses « bras droits » en vue dâune inspection intĂ©grale, avec pour mission de tenailler lâintrus dâune main de titane.
Ă la vue de ces arthropodes mĂ©caniques, la petite sâaffola. Ses cris attirĂšrent vers elle les deux automates. Ils prĂ©sumĂšrent quâils venaient de dĂ©nicher le trublion recherchĂ©. De force, elle fut emmenĂ©e Ă cheval sur le dos du mĂ©canicien pour interrogatoire dans la cellule des briefings.
Hautain, le colosse barbu la sermonna dans un laïus réprobateur interrompu par Mirka qui tenait un écureuil par la peau du cou. Elle avait surpris le rongeur qui se goinfrait dans le réservoir du carburant.
Pour couronner le tout, la gynoĂŻde Federer reconnut la jeune passagĂšre qui logeait dans son secteur dâactivitĂ©.
â Heidi occupe la cabine cinq, au deuxiĂšme niveau, capitaine.
Celui-ci fixa lâĂ©cureuil. Serait-ce donc cette bestiole rousse, le saboteur secret ? Lui aurait-on greffĂ© une puce maligne ? Ce rebondissement eut le don de surchauffer les logiciels de lâofficier supĂ©rieur. Il somma la jeune fille de sâexpliquer.
La porte bloquĂ©e de sa cabine, son Ă©chappĂ©e par la bouche dâaĂ©ration, ces dires confirmĂšrent que tous les humains Ă bord Ă©taient confinĂ©s contre leur grĂ©. Le capitaine chipota son arbalĂšte. Il ne parvenait pas Ă cibler le phĂ©nomĂšne Ă lâorigine de lâenfermement simultanĂ© de tous ses voyageurs. Pire, responsable de cet astronef, il ne pouvait rĂ©pondre de rien quant Ă ce voyage. Devinant sa perplexitĂ©, Heidi, tout ingĂ©nue, sâexclama, avec fiertĂ© :
â Peut-ĂȘtre une force mĂ©chante inconnue ou mal connue vagabonde-t-elle dans lâunivers ?
â Une force mĂ©chante ?
â Une force pas gentille avec nous les humains, parce quâelle ne nous connaĂźt pas.
â Une force ignorante et inconnue ou mal connue ?
Toujours perdu dans ses calculs, le capitaine ordonna Ă son Ă©quipage de se munir de chalumeau-laser, afin de faire fondre les serrures des cabines. Tous les passagers furent libĂ©rĂ©s, non sans un vif brouhaha dâindignation et de protestation. Quand tous les sas furent rouverts, le commandant laissa Heidi regagner les siens. DĂšs son arrivĂ©e, elle sauta dans les bras de son pĂšre. Toute sa famille la fĂ©licita pour sa bravoure. GrĂące Ă elle, tous les humains avaient enfin pu se sortir de leur prison. Officiellement, il leur serait dit quâune « force ignorante et inconnue ou mal connue » Ă©tait Ă lâorigine de leur mĂ©saventure. Toutefois, encouragĂ© par plusieurs scientifiques, le capitaine ne voulait pas sâen tenir Ă cette version simpliste. Quâest-ce qui prĂ©cisĂ©ment avait dĂ©tournĂ© Le Saint-Gall de sa route ?
Il creusa, avec des gĂ©ologues. Identifier la cause du problĂšme garantirait que ce dernier ne se reproduisĂźt plus. Tous les logiciels Ă bord sondĂšrent les mĂ©moires disponibles qui truffaient le navire spatial. En quelques instants, lâinventaire des forces mal connues Ă©tait clos (la prise en compte des forces inconnues aurait conduit Ă lâimpasse). Les rĂ©sultats dĂ©filĂšrent sur les Ă©crans : « vents cosmiques, antimatiĂšre, distorsion gravitationnelle, nĂ©buleuses noires, particules sombres, conscience, Dieu, le diable, les fĂ©es, les monstres, etc. »
Ătait-il plus avancĂ© ? Les gĂ©ologues se turent et se repliĂšrent dans leur cabine.
Roger sâadressa, gĂȘnĂ©, Ă son supĂ©rieur :
â Puis-je vous parler franchement, capitaine ?
â Allez-y.
â Vous nous menez en bateau. Peut-on Ă©viter ce quâon connaĂźt mal ?
« Pas systématiquement » répondit le systÚme central.
De son cĂŽtĂ©, Mirka sâen remit Ă une petite phrase :
â Exister, câest se risquer, disait mon ancien maĂźtre, un maestro.
Toutes ces considĂ©rations embarrassaient outre mesure lâofficier. Mais en prioritĂ©, il fallait rĂ©gler la question de lâoxygĂšne. AprĂšs consultation de divers Ă©crans, il passa une annonce par haut-parleur :
« AllĂŽ, mesdames et messieurs, câest votre commandant qui vous parle. Le Saint-Gall ne rattrapera pas son retard. Il arrivera, selon nos calculs, Ă bon port, avec vous tous, sains et saufs, si et seulement si, ces prochaines heures, vous vous disciplinez Ă respirer une fois sur deux. »
Ils se disciplinĂšrent. La fin du retour se dĂ©roula sans accroc. Juste une lourde inquiĂ©tude : par Ă©conomie, la rĂ©serve dâoxygĂšne nâavait pas Ă©tĂ© remplie au maximumâŠ
Ă lâapproche de Schwytz, le capitaine ne cessait de tripoter lâarbalĂšte blanche Ă la hauteur de sa poitrine, sur sa tunique bleue. Ă lâĂ©vidence, quelque chose clochait. Sur les rĂ©cepteurs vidĂ©o, aucune trace de cosmodrome. La configuration des lieux nâĂ©tait pas conforme aux attentes. JusquâĂ lâĂ©glise Saint-Martin qui semblait disparue ! Lâastronef finit tout de mĂȘme par amerrir sur une Ă©tendue dâeau qui miroitait le ciel jusquâĂ lâhorizon. On ouvrit les Ă©coutilles pour accĂ©der au pont supĂ©rieur du vaisseau rhomboĂ©drique. LĂ , heureux de respirer lâair pur, plusieurs gĂ©ologues sâĂ©tonnĂšrent. Lâun dâeux se pencha vers les flots, plongea son doigt dans lâeau, dont il goĂ»ta le succinct prĂ©lĂšvement.
â Ce nâest pas un lac. Câest un ocĂ©an.
Une consĆur qui avait abusĂ© de lâabricotine pour mieux endurer la fin du voyage bascula dans cette curieuse mer dâhuile :
â Des lueurs⊠sous-marines ! sâĂ©cria-t-elle en remontant trempĂ©e sur le pont.
Dans les profondeurs, un trafic dense de submersibles circulait au-dessus dâune ville. Des dauphins surgirent pour jouer Ă la surface, ce qui ne manqua pas de ravir la petite Heidi.
Ă petite allure, Le Saint-Gall navigua vers le pied des Mythen, jusquâĂ un chalet pourvu dâun quai flanquĂ© de deux mĂąts. Le premier exhibait le drapeau rouge Ă croix blanche, le second une banniĂšre rouge et verte parĂ©e dâun ange dorĂ© terrassant un dragon.
â LâemblĂšme de Bruxelles, selon mes donnĂ©es, commenta le capitaine.
Le chalet paraissait inoccupé. Sur la façade blanche, le commandant reconnut le portrait de Guillaume Tell.
â Quâa bien pu dire Ă son mari madame Tell⊠quand il visait la pomme ? se demanda la femme ivre qui dĂ©goulinait.
Cependant, sur le mur, le hĂ©ros national suisse Ă©tait en compagnie dâun Ă©trange luron que lâofficier photographia.
â Till lâEspiĂšgle, selon mes donnĂ©es. Tell est avec Till. OĂč sommes-nous arrivĂ©s ?
â Que nous est-il arrivĂ© ? ajouta Mirka.
â Quand sommes-nous arrivĂ©s ? sâinterrogea un gĂ©ologue.
â Saurons-nous jamais ? sâimmisça la petite Heidi.
Grelotant, toute mouillée, la géologue un peu saoule lùcha sa petite repartie :
â Si, mais on saura seulement⊠au bout du tunnel de lâinconnu.
Ă bord du Saint-Gall, tous les logiciels activĂ©s en renfort par le capitaine tournaient, tournaient telle une vis sans finâŠ


