Photo © fsHH, gratuite et libre d'utilisation, https://pixabay.com/fr/ | Montage © Le Galion des Etoiles
En ce temps-là, les rotatives automatiques de l’imprimerie Dell’arte tournaient jour et nuit, à plein régime. Vu son moindre coût écologique, le livre en pages s’était imposé partout dans le monde. Fini, les liseuses électroniques, fini, les écrans tactiles. Il faut savoir que les papiers d’alors résultaient d’une concoction de purée de bruit séché dans un four à basse température.
Un bon à tout faire avait été engagé pour coordonner 24 heures sur 24, à lui tout seul, les différentes étapes de fabrication, de la prise des commandes à la préparation des livraisons. Quand Elfie, le super IA-droïde se présentait en salopette, il disait de lui : « je suis un robot imprimeur ». C’était un bipède à quatre bras (dont une paire amovible), flanqué d’une tête pâle rondelette à l’effigie d’Oliver Hardy (pour son air débonnaire).
Un matin plus creux que les autres, il se retira les deux bras surnuméraires pour flâner dans l’atelier. Au bout de la chaîne, il sortit d’une pile un exemplaire fraîchement broché. Il le feuilleta. Au hasard, il lut un sketch à haute voix, s’efforçant d’en incarner les protagonistes successifs. Au fur et à mesure qu’il récitait les répliques, les syllabes qu’il articulait se mirent à dégager un parfum insolite. Les capteurs olfactifs d’Elfie, d’habitude utiles pour doser les encres furent bientôt sollicités à outrance. Sa carte-mère enfla. Ses calculs et ses paramètres se heurtèrent à une inconnue exponentielle. Quant à ses gestes mécaniques, ils furent soudain saisis de la danse de Saint-Guy. Frappé d’un vertige inaccoutumé, son module de contrôle dégobilla ses plus récents data. Ses batteries gémirent comme si elles allaient être charcutées. Tout à coup, pour la première fois de son existence artificielle, Elfie, à son insu, s’illumina d’un cri spasmodique. Alors qu’en fait, il rigolait sans le savoir, il se rendit compte que le passage qu’il venait de déclamer avait eu sur lui l’effet du gaz hilarant sur les humains. Le rire n’est pas le propre du robot. Reprenant la maîtrise de soi, il courut vers les toilettes. Devant le miroir, tout ce qui lui était donné de voir était teinté de rose. Son corps, lui, irradiait, phosphorescent. Que lui arrivait-il ? Le jamais vu muait en jamais vécu. À moins qu’il n’hallucinât. Ce phénomène n’était pas rare chez les IA.
Encore tout remué, il s’en retourna dans l’atelier. Là, mauvaise nouvelle ; toutes les rotatives bloquées ! Partout, des voyants graves. Autour de lui, le monde rose avait cédé à une scène cramoisie. Plus aucun ouvrage n’avançait vers la reliure. Bref, l’imprimerie était paralysée. Ce mal ne pouvait qu’être en rapport avec cet instant où il avait tant pouffé ! Il s’agenouilla, tout bizarre. Il n’avait jamais subi de sentiment, ce trouble qui l’étranglait : la culpabilité. Quelle faute avait-il commise pour que tout s’interrompît dans l’atelier ? Quel péché originel ? Le saurait-il un jour ? Bah, tant pis ! se secoua-t-il. En priorité, se rattraper ! Et il fallait faire vite, avant que son chef découvrît la panne ! Pourvu que ce dernier ne s’aperçoive pas que son robot avait failli ! Sinon, l’automate dernière génération serait sacrifié, dépecé en pièces détachées… Mais comment relancer l’activité de l’imprimerie dont il avait la charge ?
Elfie réajusta ses deux bras surnuméraires, s’empara de sa boîte à outils pour examiner tous les moteurs. Verdict : aucune pièce défectueuse. Mince, alors !
Sur son appel, une agente de dépannage vint en secret à la rescousse. Elle aussi passa en revue les machines. Elle conclut que tous les appareils étaient en veilleuse dans l’attente d’un signal.
‑ Quel signal ?
‑ Impossible de le savoir. Faute de courant, d’énergie.
‑ Quelque chose a-t-il pu s’approprier leurs watts ?
‑ Quelque chose ou quelqu’un…
À nouveau seul, Elfie activa le générateur de secours remisé dans le hangar des papiers. La première tentative n’entraîna qu’un minable redémarrage précaire. À la seconde, la rotative principale afficha sur son écran un message laconique : « Trouver la panacée ». Qu’est-ce que cela voulait dire ?
Une intuition, une sorte de jugement péremptoire jusque-là étranger à ses algorithmes vint éblouir ses calculs. Venu de nulle part, cet eurêka lui permit de reformuler, grosso modo : pour sauver l’imprimerie, prendre des mesures révolutionnaires.
Décontenancé, mais plus confiant que naïf, il prospecta.
Au cours de sa quête, il découvrit dans ses données qu’un collègue innovateur brassait des myriades de courriels jusqu’à obtenir, en cocktail, un roman épistolaire ; qu’un autre gravait des poèmes sur les rochers lunaires de la face cachée, poèmes lisibles par les robots satellites (moyennant une juteuse taxe artistique). Ces deux démarches certes originales ne l’aidèrent pas beaucoup. Oui, il fallait créer du neuf, mais pas n’importe quoi. Surtout, il fallait que sa recette miracle fît turbiner comme naguère les rotatives Dell’arte. Et ce, de toute urgence, avant que son chef ne débarquât !
Une idée simple s’imposa : pour réamorcer le travail, il fallait d’abord booster le lectorat dominé par les robots férus de récits à crimes. Donc inciter les humains à revenir vers la lecture. Mais comment ? Miser sur le contact personnel, bien sûr ! Allez, pas de temps à perdre !
Au pas de course, il pratiqua le porte-à-porte. « Et si vous lisiez ? » Lire est plus le propre de l’humain que celui des machines. Sur chaque seuil, il répétait inlassablement ses arguments :
‑ Lire calme, détend, déploie des horizons insoupçonnés, révèle des rêves inespérés. (Et face aux incrédules qui ne manquaient guère.) Lire prolonge la vie.
‑ Peut-être, concédèrent certains introvertis, mais lire quoi ?
Mû de sagesse, sans se décourager, même s’il devait se dépêcher, Elfie reprit son colportage à zéro. Rue après rue, il sonna à chaque domicile, afin d’y prononcer la phrase magique : « Écrivez-vous ? »
Le plus souvent, la réponse se bornait au claquement du battant, suivi d’un « marre des robots ! » étouffé. Parfois, on le chassa à coups de balai, même qu’on le poursuivit pour tenter de le casser. Une espèce de déménageur ivre le catapulta dans l’escalier de service. Il dut remplacer son bras brisé par l’un de ses membres surnuméraires.
Un vieux barbu se montra plus coopératif que les autres. Oui, il l’avouait, il écrivait. Comme beaucoup, en cachette. La nostalgie de ses mémoires le replongeait dans sa jeunesse.
Bon, mais qui allait lire un tel récit ? se demanda Elfie.
Une jeune femme l’accueillit avec douceur. Très inspirée par l’épouvante, à travers ses fictions, elle épluchait l’horreur.
Mais le monde n’était-il pas déjà saturé de terreur ? se dit Elfie, qui, à propos d’horreur, redoutait de plus en plus l’arrivée de son chef à l’improviste.
Un quadragénaire, les cheveux en bataille, lui confia qu’il écrivait des paragraphes incompréhensibles, certain qu’ils deviendraient aussi limpides que géniaux dix ans plus tard.
Non, celui-là non plus n’allait pas être la mèche qui rallumerait son imprimerie. Quelle impasse ! Non, il n’était pas au bout de ses peines ! Et il voyait déjà le concasseur le disperser en mille fragments. À tout prix, il devait dénicher dare-dare une âme à publier…
Sans baisser les bras, galvanisé par une opiniâtreté sans frein, il accéléra son démarchage, de quartier en quartier. Chaque échec le renforçait, croyait-il. Était-ce cela, le secret de la vie ? Le déni de l’impossible ? Le déni tenaillé par la culpabilité ?
Alors que le jour déclinait, qu’Elfie restait stoïque, une fillette apparut sur le seuil de son logis. Pantoufles aux formes de lapin, chaussettes blanches, robe écossaise, visage laiteux, nattes rousses, elle dévisagea vaguement cette bonne bouille d’Oliver Hardy.
‑ Salut, robot ! Tu tombes mal, je dicte.
‑ Ah ? Et que dictes-tu ?
‑ Je dicte ma fable du jour à mon « traiteur de texte ».
‑ Quoi ? Tu possèdes un traiteur de texte ?
‑ Vouiiii ! Offert par mes parents pour mon anni.
‑ Quel âge as-tu ?
‑ Onze ans et demi. Presque.
Des picotements se propageaient sur le derme synthétique d’Elfie.
‑ Puis-je assister à ta… dictée ?
D’un sourire fier, elle l’invita dans son « bureau ». Bientôt, la poésie enfantine de la fable bouleversa le robot. Quelle pépite ! Quelle pépite !
‑ Comment t’appelles-tu ?
‑ Alice.
‑ Alice, pourrais-je lire d’autres fables de ton cru ?
La petite s’offusqua :
‑ Quoi ? T’as pas aimé « La chatte amoureuse de la fougère aux racines cubiques » ?
‑ Si, si, au contraire. Tu vas devenir célèbre, Alice.
Grâce à sa clé de service, Elfie enregistra les merveilles.
Au bout de mille mercis, il galopa vers l’imprimerie Dell’arte. Poussé par son instinct tout frais, enfiévré d’impatience, il enfonça la clé chargée d’un bouquet de fables dans le lecteur électronique qui, normalement, commandait l’impression. La rotative principale fut prise d’un hoquet. Puis, bien que le silence pesât. Elfie ne désespéra point. En un éclair, tel un clou, il arracha la clé de la fente pour la brancher sur le déchiffreur du comité de lecture. Ce boîtier reliait directement les tambours de l’imprimante témoin avec les batteries des presses cylindriques.
Le téléphone de l’atelier retentit… Le chef ? Le chef !... Non, non, monsieur, tout va bien ! Oui, oui, venez me voir quand vous voulez…
Moins d’une heure plus tard, un cri triomphal retentit dans l’atelier : « Je suis sauvé ! » Le robot imprimeur dansait de joie. Des centaines d’exemplaires brochés s’empilaient à l’entrée du dépôt.
L’IA s’était mêlée de l’illustration de la couverture : sous le titre « Les fables d’Alice », jalousé par un poisson grimpeur contre un arbre, un paresseux suspendu par les quatre pattes à une branche reniflait la feuille d’un ouvrage.
‑ Cette métaphore de l’appel à la lecture va faire exploser les ventes, promit Elfie à son chef qui se grattait la nuque.
‑ Comment expliquer un tel succès ? s’interrogea ce dernier, perplexe.
‑ Remerciez le rire rose de votre robot, chef.
Un bon à tout faire avait été engagé pour coordonner 24 heures sur 24, à lui tout seul, les différentes étapes de fabrication, de la prise des commandes à la préparation des livraisons. Quand Elfie, le super IA-droïde se présentait en salopette, il disait de lui : « je suis un robot imprimeur ». C’était un bipède à quatre bras (dont une paire amovible), flanqué d’une tête pâle rondelette à l’effigie d’Oliver Hardy (pour son air débonnaire).
Un matin plus creux que les autres, il se retira les deux bras surnuméraires pour flâner dans l’atelier. Au bout de la chaîne, il sortit d’une pile un exemplaire fraîchement broché. Il le feuilleta. Au hasard, il lut un sketch à haute voix, s’efforçant d’en incarner les protagonistes successifs. Au fur et à mesure qu’il récitait les répliques, les syllabes qu’il articulait se mirent à dégager un parfum insolite. Les capteurs olfactifs d’Elfie, d’habitude utiles pour doser les encres furent bientôt sollicités à outrance. Sa carte-mère enfla. Ses calculs et ses paramètres se heurtèrent à une inconnue exponentielle. Quant à ses gestes mécaniques, ils furent soudain saisis de la danse de Saint-Guy. Frappé d’un vertige inaccoutumé, son module de contrôle dégobilla ses plus récents data. Ses batteries gémirent comme si elles allaient être charcutées. Tout à coup, pour la première fois de son existence artificielle, Elfie, à son insu, s’illumina d’un cri spasmodique. Alors qu’en fait, il rigolait sans le savoir, il se rendit compte que le passage qu’il venait de déclamer avait eu sur lui l’effet du gaz hilarant sur les humains. Le rire n’est pas le propre du robot. Reprenant la maîtrise de soi, il courut vers les toilettes. Devant le miroir, tout ce qui lui était donné de voir était teinté de rose. Son corps, lui, irradiait, phosphorescent. Que lui arrivait-il ? Le jamais vu muait en jamais vécu. À moins qu’il n’hallucinât. Ce phénomène n’était pas rare chez les IA.
Encore tout remué, il s’en retourna dans l’atelier. Là, mauvaise nouvelle ; toutes les rotatives bloquées ! Partout, des voyants graves. Autour de lui, le monde rose avait cédé à une scène cramoisie. Plus aucun ouvrage n’avançait vers la reliure. Bref, l’imprimerie était paralysée. Ce mal ne pouvait qu’être en rapport avec cet instant où il avait tant pouffé ! Il s’agenouilla, tout bizarre. Il n’avait jamais subi de sentiment, ce trouble qui l’étranglait : la culpabilité. Quelle faute avait-il commise pour que tout s’interrompît dans l’atelier ? Quel péché originel ? Le saurait-il un jour ? Bah, tant pis ! se secoua-t-il. En priorité, se rattraper ! Et il fallait faire vite, avant que son chef découvrît la panne ! Pourvu que ce dernier ne s’aperçoive pas que son robot avait failli ! Sinon, l’automate dernière génération serait sacrifié, dépecé en pièces détachées… Mais comment relancer l’activité de l’imprimerie dont il avait la charge ?
Elfie réajusta ses deux bras surnuméraires, s’empara de sa boîte à outils pour examiner tous les moteurs. Verdict : aucune pièce défectueuse. Mince, alors !
Sur son appel, une agente de dépannage vint en secret à la rescousse. Elle aussi passa en revue les machines. Elle conclut que tous les appareils étaient en veilleuse dans l’attente d’un signal.
‑ Quel signal ?
‑ Impossible de le savoir. Faute de courant, d’énergie.
‑ Quelque chose a-t-il pu s’approprier leurs watts ?
‑ Quelque chose ou quelqu’un…
À nouveau seul, Elfie activa le générateur de secours remisé dans le hangar des papiers. La première tentative n’entraîna qu’un minable redémarrage précaire. À la seconde, la rotative principale afficha sur son écran un message laconique : « Trouver la panacée ». Qu’est-ce que cela voulait dire ?
Une intuition, une sorte de jugement péremptoire jusque-là étranger à ses algorithmes vint éblouir ses calculs. Venu de nulle part, cet eurêka lui permit de reformuler, grosso modo : pour sauver l’imprimerie, prendre des mesures révolutionnaires.
Décontenancé, mais plus confiant que naïf, il prospecta.
Au cours de sa quête, il découvrit dans ses données qu’un collègue innovateur brassait des myriades de courriels jusqu’à obtenir, en cocktail, un roman épistolaire ; qu’un autre gravait des poèmes sur les rochers lunaires de la face cachée, poèmes lisibles par les robots satellites (moyennant une juteuse taxe artistique). Ces deux démarches certes originales ne l’aidèrent pas beaucoup. Oui, il fallait créer du neuf, mais pas n’importe quoi. Surtout, il fallait que sa recette miracle fît turbiner comme naguère les rotatives Dell’arte. Et ce, de toute urgence, avant que son chef ne débarquât !
Une idée simple s’imposa : pour réamorcer le travail, il fallait d’abord booster le lectorat dominé par les robots férus de récits à crimes. Donc inciter les humains à revenir vers la lecture. Mais comment ? Miser sur le contact personnel, bien sûr ! Allez, pas de temps à perdre !
Au pas de course, il pratiqua le porte-à-porte. « Et si vous lisiez ? » Lire est plus le propre de l’humain que celui des machines. Sur chaque seuil, il répétait inlassablement ses arguments :
‑ Lire calme, détend, déploie des horizons insoupçonnés, révèle des rêves inespérés. (Et face aux incrédules qui ne manquaient guère.) Lire prolonge la vie.
‑ Peut-être, concédèrent certains introvertis, mais lire quoi ?
Mû de sagesse, sans se décourager, même s’il devait se dépêcher, Elfie reprit son colportage à zéro. Rue après rue, il sonna à chaque domicile, afin d’y prononcer la phrase magique : « Écrivez-vous ? »
Le plus souvent, la réponse se bornait au claquement du battant, suivi d’un « marre des robots ! » étouffé. Parfois, on le chassa à coups de balai, même qu’on le poursuivit pour tenter de le casser. Une espèce de déménageur ivre le catapulta dans l’escalier de service. Il dut remplacer son bras brisé par l’un de ses membres surnuméraires.
Un vieux barbu se montra plus coopératif que les autres. Oui, il l’avouait, il écrivait. Comme beaucoup, en cachette. La nostalgie de ses mémoires le replongeait dans sa jeunesse.
Bon, mais qui allait lire un tel récit ? se demanda Elfie.
Une jeune femme l’accueillit avec douceur. Très inspirée par l’épouvante, à travers ses fictions, elle épluchait l’horreur.
Mais le monde n’était-il pas déjà saturé de terreur ? se dit Elfie, qui, à propos d’horreur, redoutait de plus en plus l’arrivée de son chef à l’improviste.
Un quadragénaire, les cheveux en bataille, lui confia qu’il écrivait des paragraphes incompréhensibles, certain qu’ils deviendraient aussi limpides que géniaux dix ans plus tard.
Non, celui-là non plus n’allait pas être la mèche qui rallumerait son imprimerie. Quelle impasse ! Non, il n’était pas au bout de ses peines ! Et il voyait déjà le concasseur le disperser en mille fragments. À tout prix, il devait dénicher dare-dare une âme à publier…
Sans baisser les bras, galvanisé par une opiniâtreté sans frein, il accéléra son démarchage, de quartier en quartier. Chaque échec le renforçait, croyait-il. Était-ce cela, le secret de la vie ? Le déni de l’impossible ? Le déni tenaillé par la culpabilité ?
Alors que le jour déclinait, qu’Elfie restait stoïque, une fillette apparut sur le seuil de son logis. Pantoufles aux formes de lapin, chaussettes blanches, robe écossaise, visage laiteux, nattes rousses, elle dévisagea vaguement cette bonne bouille d’Oliver Hardy.
‑ Salut, robot ! Tu tombes mal, je dicte.
‑ Ah ? Et que dictes-tu ?
‑ Je dicte ma fable du jour à mon « traiteur de texte ».
‑ Quoi ? Tu possèdes un traiteur de texte ?
‑ Vouiiii ! Offert par mes parents pour mon anni.
‑ Quel âge as-tu ?
‑ Onze ans et demi. Presque.
Des picotements se propageaient sur le derme synthétique d’Elfie.
‑ Puis-je assister à ta… dictée ?
D’un sourire fier, elle l’invita dans son « bureau ». Bientôt, la poésie enfantine de la fable bouleversa le robot. Quelle pépite ! Quelle pépite !
‑ Comment t’appelles-tu ?
‑ Alice.
‑ Alice, pourrais-je lire d’autres fables de ton cru ?
La petite s’offusqua :
‑ Quoi ? T’as pas aimé « La chatte amoureuse de la fougère aux racines cubiques » ?
‑ Si, si, au contraire. Tu vas devenir célèbre, Alice.
Grâce à sa clé de service, Elfie enregistra les merveilles.
Au bout de mille mercis, il galopa vers l’imprimerie Dell’arte. Poussé par son instinct tout frais, enfiévré d’impatience, il enfonça la clé chargée d’un bouquet de fables dans le lecteur électronique qui, normalement, commandait l’impression. La rotative principale fut prise d’un hoquet. Puis, bien que le silence pesât. Elfie ne désespéra point. En un éclair, tel un clou, il arracha la clé de la fente pour la brancher sur le déchiffreur du comité de lecture. Ce boîtier reliait directement les tambours de l’imprimante témoin avec les batteries des presses cylindriques.
Le téléphone de l’atelier retentit… Le chef ? Le chef !... Non, non, monsieur, tout va bien ! Oui, oui, venez me voir quand vous voulez…
Moins d’une heure plus tard, un cri triomphal retentit dans l’atelier : « Je suis sauvé ! » Le robot imprimeur dansait de joie. Des centaines d’exemplaires brochés s’empilaient à l’entrée du dépôt.
L’IA s’était mêlée de l’illustration de la couverture : sous le titre « Les fables d’Alice », jalousé par un poisson grimpeur contre un arbre, un paresseux suspendu par les quatre pattes à une branche reniflait la feuille d’un ouvrage.
‑ Cette métaphore de l’appel à la lecture va faire exploser les ventes, promit Elfie à son chef qui se grattait la nuque.
‑ Comment expliquer un tel succès ? s’interrogea ce dernier, perplexe.
‑ Remerciez le rire rose de votre robot, chef.

Les Mondes d'Aldébaran
