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Monsieur Merlin (Arnauld Pontier)

Parution : 2022


10/06/2022
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Monsieur Merlin @ 2022 éditions 1115
Monsieur Merlin @ 2022 éditions 1115

QuatriĂšme de couverture

« DerriĂšre la brume, il n’y a trĂšs exactement plus rien, Monsieur Merlin. Et vous vous demandez sans doute comment c’est possible ou, ce qui revient au mĂȘme, comment on a pu en arriver lĂ . Comment et pourquoi. Eh bien, je vous appelle pour rĂ©pondre Ă  ces questions. Â»

D’aucuns savent qu’un simple coup de tĂ©lĂ©phone peut bouleverser l’existence. Il suffit d’un Ă©change, d’une conversation, pour que le quotidien prenne soudain une toute nouvelle direction. D’autant plus quand la voix dans le combinĂ© vous annonce qu’elle appelle du futur.

Avant-propos

Il fut un temps, il y a longtemps, oĂč je n’avais pas encore lu du « Arnauld Pontier Â». Un temps ancien, incertain et pourtant divergeant, en tous cas un temps passĂ©, Ă  moins que ce ne fĂ»t celui d’un futur, voire d’un futur antĂ©rieur.

Depuis
 eh bien, depuis tout a changé.

Ce diable d’auteur (je ne lui trouve pas d’autre qualificatif, tant pis pour lui) a le chic pour Ă©crire Ă  trois niveaux et j’apprĂ©cie Ă©normĂ©ment cela.

D’abord, bien sĂ»r, il y a le rĂ©cit qui ne vous emmĂšne jamais lĂ  oĂč vous l’attendiez alors que vous ĂȘtes au milieu de la riviĂšre et des premiers chapitres. Mais se mĂȘlent Ă  cela les dĂ©tails, les petits cailloux, les indices semĂ©s çà et lĂ , ces apparences de vĂ©tilles auxquelles il faut prĂȘter attention pour dĂ©couvrir la direction qu’ils (i.e. notre homme de plume et ces dĂ©tails) nous indiquent avec de plus en plus de prĂ©cisions. Ces mĂȘmes cailloux forment Ă  eux seuls une sorte d’histoire dans l’histoire, presque aussi dĂ©lectable que certaines charades Ă  tiroirs. Ensuite viennent les verbes, les mots, les phrases oĂč il y a des choix dĂ©pourvus d’innocence tant dans le vocabulaire, les tournures linguistiques, les allusions et les rĂ©fĂ©rences avec cette pointe de culture, de connaissances et de recherches sur tel ou tel sujet (lisez Sur Mars  ou Dehors les hommes tombent  pour en ĂȘtre convaincu si vous ne l’étiez pas dĂ©jĂ ) ; et, lĂ , avec le verbe, c’est une troisiĂšme histoire qui se dessine.

De fait, Merlin, pardon, « Monsieur Merlin Â» respecte scrupuleusement ce canevas. Acquis et dĂ©dicacĂ© lors des Imaginales 2022 (dĂšs sa parution donc), je l’ai vu arriver de fort loin, en provenance de Sagittarius, et choir dans mes mains opportunĂ©ment tendues. HĂ©las, je l’ai dĂ©vorĂ© en moins d’une heure. Il est court, vif, incisif et bourrĂ© d’allusion et de rĂ©fĂ©rences.

Pour tenir compte de cela, je vous propose deux versions de mon ressenti. Je vais commencer par une premiĂšre relativement succincte et surtout light, suivie de quelques extraits du livre, avant de poursuivre par un second point de vue bien plus « barrĂ© Â» qui reprend un petit peu des dĂ©tails placĂ©s sur le chemin du lecteur par l’auteur qui s’est visiblement dĂ©lectĂ© avec ce texte.

Fiche de lecture | Version courte

Je vous rassure nul besoin de reconnaĂźtre ou de comprendre toutes les rĂ©fĂ©rences pour apprĂ©cier l’histoire et la plume (sans le masque). Le pitch est simple au dĂ©part : un personnage peint son autoportrait. InstallĂ© en haut d’un vieil immeuble de Paris, avec vue sur Notre-Dame et le square Vivaldi, notre « hĂ©ros Â» reçoit un coup (aĂŻe) de tĂ©lĂ©phone de la part d'un inconnu qui l’appelle « Monsieur Merlin Â» et l'informe qu’il le joint depuis le futur. Cet homme lui affirme aussi qu’il n’y a plus rien derriĂšre cette brume qui cerne le quartier dans lequel loge et vit notre personnage. Pour autant, il serait nĂ©cessaire qu’il soit curieux et aille au-delĂ  pour que le futur et ses enfants puissent exister. Ce qu’il a, semble-t-il, rĂ©ussi, puisque ce M. Pibrock le contacte, afin de s’assurer qu’il effectue bien cette dĂ©marche.

À partir de lĂ , nous voici plongĂ©s dans un univers oĂč le passĂ© [de qui ? de quoi ?] et un prĂ©sent futuriste s’entremĂȘlent, le premier avec des objets anciens [dont les dates ou rĂ©fĂ©rences nous sont donnĂ©es] et le second par des Ă©quipements de pointe [livres Ă©crits au laser sur des feuilles de titane, robots nettoyeurs automatiques, informatique haut de gamme, etc.].

Et, Ă  chaque chapitre, des questions vont venir nous tarauder.

La premiĂšre nous pousse Ă  tenter de comprendre QUI est « Monsieur Merlin Â». La seconde Ă  dĂ©couvrir qui se cache derriĂšre Mr Pibrock et Mrs Robinson (j’avais presque envie de me passer le titre de Simon and Garfunkel en lisant son nom) et s’ils sont rĂ©ellement du futur. La troisiĂšme de savoir ce qu’est cette brume qui cache les alentours du quartier de M. Merlin. La quatriĂšme de comprendre pourquoi le temps et l’espace se mĂ©langent avec eux-mĂȘmes et quelle est l’importance d’une recherche de l’aiĂŽn. La cinquiĂšme est liĂ©e au fait d’ĂȘtre perturbĂ© par l’attitude d’ÉlĂ©onore, Ă©trange « petite amie Â» de « Monsieur Merlin Â». Quant aux suivantes, chut ! Je vous laisse les dĂ©couvrir. Peut-ĂȘtre seront-elles diffĂ©rentes des miennes


Alors rassurez-vous : l’auteur va tout vous expliquer, touche par touche, comme un peintre qui rĂ©vĂšle peu Ă  peu le paysage qu’il brosse de son pinceau, ou comme un joueur pose une Ă  une les piĂšces d’un puzzle pour nous offrir lentement l’image qu’il reprĂ©sente. Et il fait cela en ajoutant un peu plus de mystĂšres avec chaque rĂ©ponse avant de retirer soudain et totalement le voile qui recouvrait son tableau et l’incroyable aventure qu’il masquait.

C’est agrĂ©able, enlevĂ©, autant qu’intrigant et attirant. Le style est parfait. Chaque scĂšne de cette piĂšce de théùtre est digne d’un grand Corneille et d’un Ă©pisode extraordinaire de La quatriĂšme Dimension.

Inutile d’espĂ©rer lire ce texte par petites Ă©tapes, genre chapitre par chapitre ; une fois happĂ©, vous n’aurez comme dans « The Twilight Zone Â» d’autre choix que d’aller au bout. Bref, en un moment, pardon, en un mot : c’est parfait. J’ajouterai, en clin d’Ɠil, que le gĂ©nĂ©rique de cette sĂ©rie colle on-ne-peut-mieux Ă  cette novella :

« Au-delĂ  des dimensions classiques oĂč l’homme projette ses pas, il en est une oĂč s’échappent ses pensĂ©es les plus folles. C’est une dimension aussi vaste que l’espace, aussi dĂ©mesurĂ©e que le temps. Un reflet changeant entre l’ombre et la lumiĂšre. Un champ d’hypothĂšses entre la science et la superstition. Un terrain glissant entre l’abĂźme de nos frayeurs et la cime de nos connaissances. Sublimant l’imagination, faisant Ă©clater le rationnel, nous l’appellerons simplement... Monsieur Merlin, ou mĂȘme, osons-le, Arnauld Pontier Â» đŸ˜‰

Extraits des premiers chapitres :

Page 11 :
Ce qu’il sait, c’est que la rĂ©alitĂ© n’est plus inaltĂ©rable, que le temps et l’espace ne sont pas ce qu’ils Ă©taient : des bornes bien dĂ©finies de cette rĂ©alitĂ©.

(NB : Je me suis reconnu dans cette phrase au travers des Gueules et de l’Enfer des Vers.)
 
Page 17 :
Mais je dois, au prĂ©alable, vous expliquer ce qui vous est arrivĂ©. Car je vous parle depuis un futur qui n’existe que parce que vous existez.
 
Page 22 :
– Ce sont des piĂšces que j’entends tomber ?
– Effectivement.
– Vous ĂȘtes dans une cabine Ă  piĂšces ?
– Non, j’appelle depuis ce tĂ©lĂ©phone, je vous l’ai dit.
– Il y a des cabines Ă  piĂšces, dans le futur ?
– Non. Pas dans l’espace public.
 
Page 32 :
« Monsieur Merlin Â», quel drĂŽle de nom. Est-ce vĂ©ritablement le mien ? Ou est-ce un surnom ?

Et notez que cet opus ne comporte pas de calligrammes en nombre qui vous oblige Ă  tourner les pages dans tous les sens pour les dĂ©chiffrer (enfin si, il en reste un, un seul Ă  la fin de l’ouvrage, calligramme que je ne dĂ©voilerai bien Ă©videmment pas). Par contre, figure sur certaines pages une petite « illustration Â» du temps qui passe, de sa fuite, de son Ă©tirement, ou d’un ancien appel tĂ©lĂ©phonique reliant au futur.
Monsieur Merlin (Arnauld Pontier)

Fiche de lecture | Version longue

Une prĂ©sentation plus Ă©laborĂ©e, mais aussi relativement barrĂ©e, je dois le reconnaĂźtre
 Si vous avez peur d’avoir mal Ă  la tĂȘte, arrĂȘtez lĂ . Vous en voilĂ  prĂ©venus

 
Il y a moult questions dans cette histoire. Un autre est de se demander : « et si la causalitĂ© et ses effets Ă©taient soudain inversĂ©s ? Â» Que nous resterait-il comme certitude ? Celle de la rĂ©alitĂ© ou celle de l’illusion ?

En lisant « Monsieur Merlin Â», certains pourraient croire que l’auteur se contente de jouer avec le temps, principalement avec sa forme infinie qu’est l’aiĂŽn (qui nous donne aevus et aeon, avant de devenir Ă©on), ignorant la facilitĂ© du seul Chronos (le temps qui s’écoule, vous savez un peu comme dans le sablier), mais liant ce dernier Ă  Kairos (la durĂ©e, l’intervalle et l’opportunitĂ©). Car il faudra que M. Merlin puisse les dĂ©couvrir et les saisir ces opportunitĂ©s.

Si donc vous n’avez vu que cela, vous n’avez pas tournĂ© convenablement le donut dans tous les sens afin d’en observer les divers Ă©lĂ©ments ni n’en avez Ă©tudiĂ© l’intĂ©rieur en mordant dedans.
Série-746 Wild & Wolf | 1963
Série-746 Wild & Wolf | 1963

Tout commence donc par un coup de fil que reçoit M. Merlin. Mais pas sur n’importe quel appareil, pas sur un de nos tĂ©lĂ©phones portables, tels qu’un iPhone, un Samsung, un Nokia ou que sais-je. Non, l’appel lui parvient sur un vieux tĂ©lĂ©phone de 1963 (un modĂšle Ă  cadran, mais que l’on ne tourne pas comme sur des appareils tels que le CIT-1958, le CIT-1962 ou le TĂ©lic-1960, le tĂ©lĂ©phone crapaud ; ici, on presse les touches prĂ©sentes dans ledit cadran). Attention, car tout est important dans les mots et les noms utilisĂ©s. Y compris le fait que M. Merlin va chercher Ă  boire dans son Frigidaire, et non dans son rĂ©frigĂ©rateur, ou qu’il Ă©coute de la musique sur son Rééla Tentation de 1960.
« Transistor » Rééla Tentation | 1960
« Transistor » Rééla Tentation | 1960

MĂ©langeant ainsi un certain passĂ© [que nous connaissons plus ou moins selon nos Ăąges respectifs, voire vĂ©nĂ©rables] et le futur possible, puisque les Ă©quipements de l’époque – du moins lorsqu’ils fonctionnaient, c’est-Ă -dire avant que n’arrive la brume – sont Ă©lectroniques, que les livres sont imprimĂ©s Ă  l’ultra-violet sur du papier de titane, que les ordinateurs sont des lames (tels qu'on en trouve aujourd’hui), que les imprimantes 3D sont bien rĂ©elles, que des robots nettoyeurs (les R-Net) s’occupent encore et toujours des espaces publics sans comprendre l’inanitĂ© de leurs efforts


Or donc, car revenons Ă  nos moutons ou plutĂŽt Ă  notre bac Ă  sable, il ne s’agit pas que je vous fasse perdre le Nord quand mĂȘme. Or donc, Ă©cris-je, M. Merlin est appelĂ© par un inconnu lui affirmant qu’il vit dans son futur et qu’il est fier de pouvoir parler Ă  celui grĂące Ă  qui ledit futur et ses enfants (ceux dudit Merlin ?) existent.

Tout va s’enchaĂźner Ă  partir de lĂ  et de l’échange entre Monsieur Merlin et cet homme, un dĂ©nommĂ© Dani Pibrock [c.-Ă -d. cornemuse en gaĂ©lique ou air de cornemuse Ă©cossaise, tel que jouĂ© par les bag-piper]. Cet inconnu va envoyer notre « intelligent animalcule Â» humain regarder ce qu’il y a de l’autre cĂŽtĂ© de la brume qui a envahi Paris et les abords du quartier oĂč il loge. Pour ĂȘtre prĂ©cis, Merlin est installĂ© au coin des rues Lagrange et du Fouarre, prĂšs du Square Vivaldi, dans le 5e arrondissement avec vue sur la Seine et Notre-Dame dont les toits viennent d’ĂȘtre une nouvelle fois refaits aprĂšs le terrible incendie d’il y a dix ans
 ce qui ne nous permet certes pas de savoir quel jour et encore moins quelle annĂ©e nous sommes, puisqu’il s’agit du dernier drame en date et que sa couverture est maintenant en synthĂ©plast.

Bref, passĂ©, prĂ©sent – celui de M. Merlin – et futur – celui de M. Pibrock et de Mme Robinson [mais de quelle Robinson nous parle donc A. Pontier ? Est-ce celle de Simon & Garfunkel ? Ou est-elle en rĂ©fĂ©rence au hĂ©ros de Daniel Defoe ? À moins que ce ne soit un clin d’Ɠil au livre « Robinson philosophe Â» de JP Zarader ?].

Avec tout cela, l’auteur se joue du temps et de nous, balayant allĂšgrement les dĂ©finitions mĂȘme de ce temps, telle, par exemple, celle indiquant qu’il s’agit d’une dimension dans laquelle les Ă©vĂ©nements peuvent ĂȘtre ordonnĂ©s du passĂ© au prĂ©sent vers le futur.

C’est superbe, entraĂźnant, chargĂ© d’un peu plus de mystĂšres Ă  chaque page, avant que les voiles ne se lĂšvent un Ă  un et ne dĂ©couvrent un final grandiose en termes d’aventure et d’exploration. J’avoue que je me suis dĂ©lectĂ© de cette histoire, d’autant plus qu’elle rĂ©sonnait pour moi un parfait Ă©cho Ă  mon diptyque des vers [Les Gueules des Vers et L’enfer des Vers], d’une part avec le balancement du temps et l’errance qui se produit en cherchant Ă  le comprendre, d’autre part avec le personnage central de ces rĂ©cits syssoliennes.

Tiens, d’ailleurs en parlant de temporalitĂ©, de donuts et de chronique un peu barrĂ©e, vous connaissez sans doute l’illusion d’optique des cercles rotatifs dont je mets une image ci-dessous. Vous fixez le point noir et reculez avant de vous rapprocher. Les cercles bougent devant vous en sens inverse l’un de l’autre.
Exemple de cercles rotatifs
Exemple de cercles rotatifs

Vous pouvez aussi utiliser les illusions de Serpents du professeur Kitaoka, qui a donc créé les Rotating Snakes dont voici un exemple. Il vous suffit de fixer le centre et de rechercher la bonne distance de vision pour qu’ils donnent l’étrange impression de bouger l’un par rapport Ă  l’autre

"Impossible-figure rotating snakes 2" © Akiyoshi Kitaoka 2009
"Impossible-figure rotating snakes 2" © Akiyoshi Kitaoka 2009

Si l’on accepte qu’un cercle puisse se considĂ©rer comme une figure sans « fin Â», on pourrait penser que, partant d’un point du cercle et progressant le long de ce dernier, nous finirons forcĂ©ment par revenir Ă  ce point de dĂ©part, mais aussi que nous pourrions continuer Ă  suivre ledit cercle « Ă©ternellement Â». AiĂŽn du passĂ© sur un cercle, aiĂŽn du futur sur l’autre. Et, au milieu, le prĂ©sent Ă©crasĂ© entre eux deux, chacun influençant l’autre d’étrange maniĂšre
 Y aurait-il concomitance du passĂ© et du futur par le prĂ©sent ?

Si vous avez mal Ă  la tĂȘte, vous me le dites, n’est-ce pas ?

Allons, je cesse lĂ , je ne veux pas vous faire perdre le nord : ne vous posez plus de question, quittez donc votre Ă©cran et filez plutĂŽt acquĂ©rir puis lire ce petit bijou, vous ne le regretterez pas.
 
Ah tiens si, quand mĂȘme, une derniĂšre qu’il faudra ressortir quand vous aurez dĂ©vorĂ© cette nouvelle afin de la comprendre :

Savez-vous que le patronyme de Merlin est, non seulement celui d’un magicien de lĂ©gende, mais aussi le nom d’un satellite scientifique franco-allemand ? Si vous ne le connaissez pas, faites une petite recherche sur le web en tapant « satellite scientifique Merlin Â» đŸ˜‰

JC Gapdy
Copyright © J.C. Gapdy pour Le Galion des Etoiles. Tous droits réservés. En savoir plus sur cet auteur


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