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La jungle perdue au-delĂ  du ciel | Michel Maillot | 2023

07/12/2025
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La jungle de Chiapas | Photo © 2017 Bere Von Awstburg, libre d'utilisation, https://pixabay.com/de/photos/die-dschungel-von-chiapas-1865639/
La jungle de Chiapas | Photo © 2017 Bere Von Awstburg, libre d'utilisation, https://pixabay.com/de/photos/die-dschungel-von-chiapas-1865639/

La jungle perdue au-delĂ  du ciel

C’était l’autre soir.

Face Ă  la mer, dans cette ambiance si particuliĂšre oĂč le ciel, enfilant sa chemise d’orange et de mauve, se prĂ©parait Ă  la nuit.

Dans mon fauteuil, je levais les yeux sur cet horizon fabuleux. Des formes oubliĂ©es, mĂ©langeant les nuages tranquilles au soleil flĂ©chissant, propice aux rĂȘves et l’exaltation de l’imaginaire, entamaient de ces danses paĂŻennes en changeant d’apparence, en s’enlaçant, se repoussant.

Tout d’un coup, ma vision se troubla. Un sentiment de vertige me saisit. La tĂȘte, avec les images, se mit Ă  tourner. Mes mains agrippĂšrent mes tempes comme pour mieux les maintenir en place. L’impression que mon visage allait tomber en morceaux, qu’il fallait Ă  tout prix le tenir. Et puis la sensation se calma, les mains s’écartĂšrent d’elles-mĂȘmes. J’entrouvrais les paupiĂšres pour reprendre contact avec cette rĂ©alitĂ© qui s’enfuyait dans l’instant. Le paysage avait disparu ! LĂ  oĂč devant moi tout Ă  l’heure, de la terrasse, la mer m’offrait son spectacle du soir, il y avait comme un autre rivage. Un visage de l’orĂ©e d’une forĂȘt qui Ă©talait sa grandeur de part et d’autre du dĂ©cor, Ă  l’infini. Des arbres gigantesques qui dressaient leur tronc de titans sur lesquelles des branches tentaculaires portaient une ramure foisonnant de sa luxuriance. En bas, d'Ă©poustouflants Ă©ventails, des espĂšces de fougĂšres gĂ©antes balançaient en rythme leur haleine de fraĂźcheur. Encore chancelant, je me redressais en faisant grincer l’osier du fauteuil. Un pas aprĂšs l’autre, prenant garde Ă  la sensation d’ivresse qui s’estompait peu Ă  peu. Un pied dans le sable fin qui s’écartait en coulant ses grains minuscules Ă  la blancheur lunaire.

Je m’avançais vers la lisiĂšre de la forĂȘt si proche. Elle semblait m’observer. La vĂ©gĂ©tation qui s’agitait auparavant suspendit sa danse. Était-elle douĂ©e de raison ? Était-ce la mienne, en train de perdre pied comme moi tout Ă  l’heure frappĂ©e par quelque choc cĂ©rĂ©bral ? N’osant bousculer le temple vĂ©gĂ©tal, je m’agenouillais et doucement me saisis d’une de ces feuilles qui, curieuse, se laissa attraper. Je sentis un frĂ©missement d’inquiĂ©tude, puis d’intĂ©rĂȘt, enfin de plaisir au contact de ma peau. Le long de mon bras se propagea cette sensation, ce frissonnement qui me remontait dans le corps. Quel Ă©change prodigieux ! Mais je dĂ©laissais Ă  regret la feuille qui retomba tristement sans lui avoir une derniĂšre fois, en la lĂąchant, dispensĂ© une ultime caresse. Les vibrations sonores en provenance de la forĂȘt tĂ©moignaient d’une vie intense. Comme si l’ensemble, Ă  l’unisson, entamait un de ces chants humains Ă  plusieurs voix qui vous Ă©treint la poitrine et le cƓur. De toute part retentissaient des cris dont les Ă©chos se questionnaient et se rĂ©pondaient dans une langue mĂ©lodieuse Ă  l’harmonie stupĂ©fiante. On aurait pu croire qu’un chef d’orchestre cachĂ© dans les frondaisons dirigeait des musiciens Ă©parpillĂ©s dans la sylve pour suivre et restituer la partition magistrale. Je pĂ©nĂ©trais plus avant en Ă©cartant avec douceur, si nĂ©cessaire, les arbustes et les plantes, alors que d’eux-mĂȘmes par une curieuse rĂ©vĂ©rence, ils me laissaient le passage. Des fleurs majestueuses offraient avec grĂące et coquetterie leur garde-robe, tournant comme des mannequins vantant leur mode dans leur parcours sur l’estrade. Des mauves, des jaunes des rouges Ă©clatants, un vĂ©ritable feu d’artifice vĂ©gĂ©tal dont le bouquet sur pieds se dĂ©roulait sous mes yeux. Un spectacle resplendissant accompagnĂ© de parfums discrets qui, pour sĂ©duire les narines, se rĂ©partissaient l’atmosphĂšre sans jamais empiĂ©ter sur son voisin.

Au sol, de drĂŽles de plantes vivaces aux longues feuilles pointues filaient sur leurs minuscules racines. Elles agitaient une opulente chevelure et paraissaient se bousculer dans leur course erratique. Je ne pus m’empĂȘcher de rire au dĂ©filĂ© passablement comique en les imaginant relever leur jupe pour mieux se dĂ©placer. J’espĂ©rais ne pas les vexer. Reprenant mon sĂ©rieux, je m’approchais d’un de ces troncs fabuleux qui projetait Ă  perte de vue son corps majestueux. Dans son Ă©corce gĂ©nĂ©reuse, les stries habitaient tout un petit peuple qui s’affairait, Ă  grimper ou Ă  descendre suivant qu’il cherchait ou qu’il ramenait sa pitance. Minuscules ĂȘtres Ă©tranges aux couleurs changeantes Ă  mesure que leur costume s’habillait de la lumiĂšre filtrĂ©e au bon vouloir de l’hĂŽte bienveillant.

Je ne souhaitais pas dĂ©ranger l’activitĂ© fourmillante et dĂ©bordante. Un peu plus sur le cĂŽtĂ©, lĂ  oĂč les chemins n’étaient pas autorisĂ©s, j’approchais avec prudence les paumes de mes mains. Je les dĂ©posais avec Ă  l’esprit ce respect qu’on doit Ă  l’inconnu. Quel choc ! Une sensation mille fois plus forte que tout Ă  l’heure m’envahit. Je chancelais et faillis tomber Ă  la renverse. Mais le contact me retint comme s’il souhaitait me venir en aide. Une explosion de couleurs, de sonoritĂ©s, de sentiments, de paroles me submergea. J’eus l’impression d’entrer en communication avec tout un peuple, de prendre part avec lui au bonheur, aux Ă©changes multiples oĂč l’individu met en commun avec tous les autres tout en gardant son identitĂ© propre. Une relation fusionnelle oĂč les esprits s’unissent par une cause de grandeur partagĂ©e. Au service d’une jouissance infinie de l’existence. Une espĂšce de beautĂ© construite, modelĂ©e ensemble. Une crĂ©ation artistique oĂč chaque geste viendrait s’ajouter Ă  cette symphonie, cette peinture cĂ©lĂ©brant la vie dans sa quintessence, mais dans sa singularitĂ© Ă©galement. C’était presque trop fort pour moi qui n’avais pas l’habitude de ce niveau de symbiose. Je sentis aussi la curiositĂ© Ă  mon Ă©gard, les interrogations multiples. Comme une vague qui tourbillonnait, qui tournait, qui refluait avant de revenir. Pleine d’un respect immense, d’acceptation des diffĂ©rences, elle questionnait mon esprit tout en me livrant ses rĂ©ponses. Pour elle, pas d’obligation, pas de contrainte, tout Ă©tait Ă©change, sans en attendre une soi-disant juste rĂ©tribution, ça n’avait aucun sens. Je n’eus pas le dĂ©sir de cacher ou de mentir. Il n’y avait ni danger ni menace dans cette curiositĂ©. Je m’abandonnai Ă  la caresse mentale. L’ĂȘtre multiple constata, lut, visionna notre humanitĂ© par le prisme de mes souvenirs, de ma culture. Je ressentis par ces Ă©changes, sans doute au travers de ma perspective toute masculine, qu’il s’agissait d’un ĂȘtre fĂ©minin. Probablement aussi cette sensation d’amour quasi maternel qu’elle Ă©prouvait pour tout ce qui la composait. Elle semblait comprendre la part de ce qui pourrait venir de moi et altĂ©rer un quelconque jugement. Un jugement dont elle n’avait que faire, elle n’en portait pas. Elle se situait au-delĂ  de ces considĂ©rations, elle apprenait, c’était tout. Elle partageait en permanence, se questionnait, encore et encore. Non pas dans une bĂ©atitude quasi religieuse, mais de ce sentiment du tout, bĂąti Ă  partir de la singularitĂ©. Ses doutes, ce qui la faisait rĂ©flĂ©chir, toujours Ă  l’écoute respectueuse, de la minuscule brindille Ă  l’immense forme animale inconnue que je percevais dans ce qu’elle me transmettait en images.

Mon dĂ©sir devenait de plus en plus intense de partager encore, presque de vouloir me fondre dans ce bonheur quasi insoutenable. Dans cet amour impossible entre l’individu que j’étais et cette figure imaginĂ©e par moi comme la quintessence de la fĂ©minitĂ©. Puis, ce fut le dĂ©chirement. Une main invisible me saisit l’esprit et le corps, me tira en arriĂšre. Je sentis une forme de dĂ©sespoir Ă©treindre les pensĂ©es de l’ĂȘtre multiple. L’image de cette femme idĂ©ale qui tendait vers moi des bras implorants. Je fus aspirĂ© malgrĂ© moi, malgrĂ© mon dĂ©sir. Je rebroussais chemin comme si une force implacable avait pris possession de mon ĂȘtre. Une force qui exigeait que je revienne dans mon monde. Celui-ci m’était interdit, je n’avais rien Ă  y faire. La vĂ©gĂ©tation alentour tenta de me retenir. Je m’accrochais aux tiges, aux branches, aux feuilles, Ă  ces fleurs magnifiques qui pleuraient soudain de tous leurs pĂ©tales. Ayant franchi Ă  rebours la lisiĂšre en trĂ©buchant, je finis par m’écrouler sur la plage, ce dĂ©sert devenu morne et dĂ©sespĂ©rant. La tĂȘte me tourna Ă  nouveau, je dus calmer la douleur qui enserrait mes tempes comme pour me punir de pensĂ©es qu’elle aurait jugĂ©es obscĂšnes. Je crus mĂȘme un instant m’ĂȘtre Ă©vanoui. De longues minutes ou quelques secondes aprĂšs, je ne savais plus, je repris conscience. J’étais Ă©tendu au pied de ma terrasse, de nouveau face Ă  la mer qui Ă©talait timidement sa caresse mousseuse. Comme si elle ne souhaitait pas amplifier plus mon trouble. LĂ -bas, au fond, les derniĂšres lueurs d’une langue multicolore venaient lĂ©cher l’horizon avant de rejoindre sa bouche. Chancelant, tremblant, je regagnais mon siĂšge et m’y effondrais, sans force. Les pensĂ©es et les images qui se heurtaient dans mon esprit m’empĂȘchaient encore de rĂ©flĂ©chir. Ces sentiments intenses qui ne voulaient pas mourir, ĂȘtre oubliĂ©s cognaient Ă  toutes les portes pour y trouver refuge.

Ai-je de nouveau perdu connaissance ? Sortant d’une torpeur profonde oĂč ma conscience s’était Ă©garĂ©e, j’ouvris les yeux. La nuit avait pris possession du ciel en chassant au-delĂ  de l’horizon les derniers cris du soleil. Je me demandais, le cƓur serrĂ©, si tout ceci n’était qu’un rĂȘve. AttrapĂ© dans cet Ă©tat de demi-sommeil, agrippĂ© par quelque fantĂŽme passant lĂ  par hasard ou par dĂ©pit. Mais, pourquoi pas une soudaine harmonie entre deux mondes distants dans l’infini ? À jamais inaccessible. Je n’osais penser que tout ceci ne fut que le fruit dĂ©fendu de mon imagination, saisi par un mal de l’esprit. La douleur qui oppressait ma poitrine au souvenir de ce que j’avais perdu me criait de ne pas le croire. Et puis, au creux de ma main serrĂ©e jusque-lĂ , je vis cette fleur mauve qui me regardait de tous ces pĂ©tales frĂ©missants


Michel Maillot
Copyright © Michel Maillot pour Le Galion des Etoiles. Tous droits réservés. En savoir plus sur cet auteur


💬Commentaires

1.PostĂ© par Éric MARIE le 07/12/2025 10:42 | Alerter
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ATRAVERSLESPACE
Entre rĂȘve et rĂ©alitĂ©, Michel couche sur la page un monde fait de couleurs et de sensations. RĂ©el, imaginaire qu'importe, la vĂ©ritĂ© est en nous. Bravo, l'artiste.

2.Posté par Koyolite TSEILA le 11/12/2025 09:07 | Alerter
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KoyoliteTseila
Ce texte est un feu d'artifice, un vĂ©ritable enchantement ! Entre rĂȘve et rĂ©alitĂ©, une jungle perdue au-delĂ  du ciel, secrĂšte, onirique, oĂč chaque image et sensation vibre de poĂ©sie et de sensibilitĂ©. C'est une belle immersion sensorielle et visuelle que tu nous proposes lĂ , Michel. Merci !

3.Posté par Robert YESSOUROUN le 11/12/2025 10:30 | Alerter
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Yessouroun
On respire ici l’intention féérique Ă  profusion. C’est une ode Ă  l’imaginaire. Quel spectacle original, cette mue de la mer en forĂȘt ! AprĂšs une poussĂ©e de vertige, la contemplation du narrateur vire Ă  la double vision mentale et viscĂ©rale. Commence alors l’exploration d’un monde pensĂ©, magique, qui se montre bientĂŽt curieux de son visiteur. Et rĂšgne alors l’échange fusionnel dans ce «temple vĂ©gĂ©tal » oĂč les chemins ne sont pas autorisĂ©s, dans cet univers sacrĂ© dans lequel la vie fourmille, espace tabou qui insuffle son bonheur Ă  son hĂŽte.
Mais si ce monde intime, aimant, fĂ©minin s’avĂ©rait trop pur, trop parfait, dĂ©gageant un parfum interdit ? Le « sacrĂ© » serait double (selon certains, comme Rudolf Otto), un « tout autre » surpuissant, inspirant Ă  la fois effroi et fascination.

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