La jungle de Chiapas | Photo © 2017 Bere Von Awstburg, libre d'utilisation, https://pixabay.com/de/photos/die-dschungel-von-chiapas-1865639/
La jungle perdue au-delà du ciel
C’était l’autre soir.
Face à la mer, dans cette ambiance si particulière où le ciel, enfilant sa chemise d’orange et de mauve, se préparait à la nuit.
Dans mon fauteuil, je levais les yeux sur cet horizon fabuleux. Des formes oubliées, mélangeant les nuages tranquilles au soleil fléchissant, propice aux rêves et l’exaltation de l’imaginaire, entamaient de ces danses païennes en changeant d’apparence, en s’enlaçant, se repoussant.
Tout d’un coup, ma vision se troubla. Un sentiment de vertige me saisit. La tête, avec les images, se mit à tourner. Mes mains agrippèrent mes tempes comme pour mieux les maintenir en place. L’impression que mon visage allait tomber en morceaux, qu’il fallait à tout prix le tenir. Et puis la sensation se calma, les mains s’écartèrent d’elles-mêmes. J’entrouvrais les paupières pour reprendre contact avec cette réalité qui s’enfuyait dans l’instant. Le paysage avait disparu ! Là où devant moi tout à l’heure, de la terrasse, la mer m’offrait son spectacle du soir, il y avait comme un autre rivage. Un visage de l’orée d’une forêt qui étalait sa grandeur de part et d’autre du décor, à l’infini. Des arbres gigantesques qui dressaient leur tronc de titans sur lesquelles des branches tentaculaires portaient une ramure foisonnant de sa luxuriance. En bas, d'époustouflants éventails, des espèces de fougères géantes balançaient en rythme leur haleine de fraîcheur. Encore chancelant, je me redressais en faisant grincer l’osier du fauteuil. Un pas après l’autre, prenant garde à la sensation d’ivresse qui s’estompait peu à peu. Un pied dans le sable fin qui s’écartait en coulant ses grains minuscules à la blancheur lunaire.
Je m’avançais vers la lisière de la forêt si proche. Elle semblait m’observer. La végétation qui s’agitait auparavant suspendit sa danse. Était-elle douée de raison ? Était-ce la mienne, en train de perdre pied comme moi tout à l’heure frappée par quelque choc cérébral ? N’osant bousculer le temple végétal, je m’agenouillais et doucement me saisis d’une de ces feuilles qui, curieuse, se laissa attraper. Je sentis un frémissement d’inquiétude, puis d’intérêt, enfin de plaisir au contact de ma peau. Le long de mon bras se propagea cette sensation, ce frissonnement qui me remontait dans le corps. Quel échange prodigieux ! Mais je délaissais à regret la feuille qui retomba tristement sans lui avoir une dernière fois, en la lâchant, dispensé une ultime caresse. Les vibrations sonores en provenance de la forêt témoignaient d’une vie intense. Comme si l’ensemble, à l’unisson, entamait un de ces chants humains à plusieurs voix qui vous étreint la poitrine et le cœur. De toute part retentissaient des cris dont les échos se questionnaient et se répondaient dans une langue mélodieuse à l’harmonie stupéfiante. On aurait pu croire qu’un chef d’orchestre caché dans les frondaisons dirigeait des musiciens éparpillés dans la sylve pour suivre et restituer la partition magistrale. Je pénétrais plus avant en écartant avec douceur, si nécessaire, les arbustes et les plantes, alors que d’eux-mêmes par une curieuse révérence, ils me laissaient le passage. Des fleurs majestueuses offraient avec grâce et coquetterie leur garde-robe, tournant comme des mannequins vantant leur mode dans leur parcours sur l’estrade. Des mauves, des jaunes des rouges éclatants, un véritable feu d’artifice végétal dont le bouquet sur pieds se déroulait sous mes yeux. Un spectacle resplendissant accompagné de parfums discrets qui, pour séduire les narines, se répartissaient l’atmosphère sans jamais empiéter sur son voisin.
Au sol, de drôles de plantes vivaces aux longues feuilles pointues filaient sur leurs minuscules racines. Elles agitaient une opulente chevelure et paraissaient se bousculer dans leur course erratique. Je ne pus m’empêcher de rire au défilé passablement comique en les imaginant relever leur jupe pour mieux se déplacer. J’espérais ne pas les vexer. Reprenant mon sérieux, je m’approchais d’un de ces troncs fabuleux qui projetait à perte de vue son corps majestueux. Dans son écorce généreuse, les stries habitaient tout un petit peuple qui s’affairait, à grimper ou à descendre suivant qu’il cherchait ou qu’il ramenait sa pitance. Minuscules êtres étranges aux couleurs changeantes à mesure que leur costume s’habillait de la lumière filtrée au bon vouloir de l’hôte bienveillant.
Je ne souhaitais pas déranger l’activité fourmillante et débordante. Un peu plus sur le côté, là où les chemins n’étaient pas autorisés, j’approchais avec prudence les paumes de mes mains. Je les déposais avec à l’esprit ce respect qu’on doit à l’inconnu. Quel choc ! Une sensation mille fois plus forte que tout à l’heure m’envahit. Je chancelais et faillis tomber à la renverse. Mais le contact me retint comme s’il souhaitait me venir en aide. Une explosion de couleurs, de sonorités, de sentiments, de paroles me submergea. J’eus l’impression d’entrer en communication avec tout un peuple, de prendre part avec lui au bonheur, aux échanges multiples où l’individu met en commun avec tous les autres tout en gardant son identité propre. Une relation fusionnelle où les esprits s’unissent par une cause de grandeur partagée. Au service d’une jouissance infinie de l’existence. Une espèce de beauté construite, modelée ensemble. Une création artistique où chaque geste viendrait s’ajouter à cette symphonie, cette peinture célébrant la vie dans sa quintessence, mais dans sa singularité également. C’était presque trop fort pour moi qui n’avais pas l’habitude de ce niveau de symbiose. Je sentis aussi la curiosité à mon égard, les interrogations multiples. Comme une vague qui tourbillonnait, qui tournait, qui refluait avant de revenir. Pleine d’un respect immense, d’acceptation des différences, elle questionnait mon esprit tout en me livrant ses réponses. Pour elle, pas d’obligation, pas de contrainte, tout était échange, sans en attendre une soi-disant juste rétribution, ça n’avait aucun sens. Je n’eus pas le désir de cacher ou de mentir. Il n’y avait ni danger ni menace dans cette curiosité. Je m’abandonnai à la caresse mentale. L’être multiple constata, lut, visionna notre humanité par le prisme de mes souvenirs, de ma culture. Je ressentis par ces échanges, sans doute au travers de ma perspective toute masculine, qu’il s’agissait d’un être féminin. Probablement aussi cette sensation d’amour quasi maternel qu’elle éprouvait pour tout ce qui la composait. Elle semblait comprendre la part de ce qui pourrait venir de moi et altérer un quelconque jugement. Un jugement dont elle n’avait que faire, elle n’en portait pas. Elle se situait au-delà de ces considérations, elle apprenait, c’était tout. Elle partageait en permanence, se questionnait, encore et encore. Non pas dans une béatitude quasi religieuse, mais de ce sentiment du tout, bâti à partir de la singularité. Ses doutes, ce qui la faisait réfléchir, toujours à l’écoute respectueuse, de la minuscule brindille à l’immense forme animale inconnue que je percevais dans ce qu’elle me transmettait en images.
Mon désir devenait de plus en plus intense de partager encore, presque de vouloir me fondre dans ce bonheur quasi insoutenable. Dans cet amour impossible entre l’individu que j’étais et cette figure imaginée par moi comme la quintessence de la féminité. Puis, ce fut le déchirement. Une main invisible me saisit l’esprit et le corps, me tira en arrière. Je sentis une forme de désespoir étreindre les pensées de l’être multiple. L’image de cette femme idéale qui tendait vers moi des bras implorants. Je fus aspiré malgré moi, malgré mon désir. Je rebroussais chemin comme si une force implacable avait pris possession de mon être. Une force qui exigeait que je revienne dans mon monde. Celui-ci m’était interdit, je n’avais rien à y faire. La végétation alentour tenta de me retenir. Je m’accrochais aux tiges, aux branches, aux feuilles, à ces fleurs magnifiques qui pleuraient soudain de tous leurs pétales. Ayant franchi à rebours la lisière en trébuchant, je finis par m’écrouler sur la plage, ce désert devenu morne et désespérant. La tête me tourna à nouveau, je dus calmer la douleur qui enserrait mes tempes comme pour me punir de pensées qu’elle aurait jugées obscènes. Je crus même un instant m’être évanoui. De longues minutes ou quelques secondes après, je ne savais plus, je repris conscience. J’étais étendu au pied de ma terrasse, de nouveau face à la mer qui étalait timidement sa caresse mousseuse. Comme si elle ne souhaitait pas amplifier plus mon trouble. Là-bas, au fond, les dernières lueurs d’une langue multicolore venaient lécher l’horizon avant de rejoindre sa bouche. Chancelant, tremblant, je regagnais mon siège et m’y effondrais, sans force. Les pensées et les images qui se heurtaient dans mon esprit m’empêchaient encore de réfléchir. Ces sentiments intenses qui ne voulaient pas mourir, être oubliés cognaient à toutes les portes pour y trouver refuge.
Ai-je de nouveau perdu connaissance ? Sortant d’une torpeur profonde où ma conscience s’était égarée, j’ouvris les yeux. La nuit avait pris possession du ciel en chassant au-delà de l’horizon les derniers cris du soleil. Je me demandais, le cœur serré, si tout ceci n’était qu’un rêve. Attrapé dans cet état de demi-sommeil, agrippé par quelque fantôme passant là par hasard ou par dépit. Mais, pourquoi pas une soudaine harmonie entre deux mondes distants dans l’infini ? À jamais inaccessible. Je n’osais penser que tout ceci ne fut que le fruit défendu de mon imagination, saisi par un mal de l’esprit. La douleur qui oppressait ma poitrine au souvenir de ce que j’avais perdu me criait de ne pas le croire. Et puis, au creux de ma main serrée jusque-là, je vis cette fleur mauve qui me regardait de tous ces pétales frémissants…
Face à la mer, dans cette ambiance si particulière où le ciel, enfilant sa chemise d’orange et de mauve, se préparait à la nuit.
Dans mon fauteuil, je levais les yeux sur cet horizon fabuleux. Des formes oubliées, mélangeant les nuages tranquilles au soleil fléchissant, propice aux rêves et l’exaltation de l’imaginaire, entamaient de ces danses païennes en changeant d’apparence, en s’enlaçant, se repoussant.
Tout d’un coup, ma vision se troubla. Un sentiment de vertige me saisit. La tête, avec les images, se mit à tourner. Mes mains agrippèrent mes tempes comme pour mieux les maintenir en place. L’impression que mon visage allait tomber en morceaux, qu’il fallait à tout prix le tenir. Et puis la sensation se calma, les mains s’écartèrent d’elles-mêmes. J’entrouvrais les paupières pour reprendre contact avec cette réalité qui s’enfuyait dans l’instant. Le paysage avait disparu ! Là où devant moi tout à l’heure, de la terrasse, la mer m’offrait son spectacle du soir, il y avait comme un autre rivage. Un visage de l’orée d’une forêt qui étalait sa grandeur de part et d’autre du décor, à l’infini. Des arbres gigantesques qui dressaient leur tronc de titans sur lesquelles des branches tentaculaires portaient une ramure foisonnant de sa luxuriance. En bas, d'époustouflants éventails, des espèces de fougères géantes balançaient en rythme leur haleine de fraîcheur. Encore chancelant, je me redressais en faisant grincer l’osier du fauteuil. Un pas après l’autre, prenant garde à la sensation d’ivresse qui s’estompait peu à peu. Un pied dans le sable fin qui s’écartait en coulant ses grains minuscules à la blancheur lunaire.
Je m’avançais vers la lisière de la forêt si proche. Elle semblait m’observer. La végétation qui s’agitait auparavant suspendit sa danse. Était-elle douée de raison ? Était-ce la mienne, en train de perdre pied comme moi tout à l’heure frappée par quelque choc cérébral ? N’osant bousculer le temple végétal, je m’agenouillais et doucement me saisis d’une de ces feuilles qui, curieuse, se laissa attraper. Je sentis un frémissement d’inquiétude, puis d’intérêt, enfin de plaisir au contact de ma peau. Le long de mon bras se propagea cette sensation, ce frissonnement qui me remontait dans le corps. Quel échange prodigieux ! Mais je délaissais à regret la feuille qui retomba tristement sans lui avoir une dernière fois, en la lâchant, dispensé une ultime caresse. Les vibrations sonores en provenance de la forêt témoignaient d’une vie intense. Comme si l’ensemble, à l’unisson, entamait un de ces chants humains à plusieurs voix qui vous étreint la poitrine et le cœur. De toute part retentissaient des cris dont les échos se questionnaient et se répondaient dans une langue mélodieuse à l’harmonie stupéfiante. On aurait pu croire qu’un chef d’orchestre caché dans les frondaisons dirigeait des musiciens éparpillés dans la sylve pour suivre et restituer la partition magistrale. Je pénétrais plus avant en écartant avec douceur, si nécessaire, les arbustes et les plantes, alors que d’eux-mêmes par une curieuse révérence, ils me laissaient le passage. Des fleurs majestueuses offraient avec grâce et coquetterie leur garde-robe, tournant comme des mannequins vantant leur mode dans leur parcours sur l’estrade. Des mauves, des jaunes des rouges éclatants, un véritable feu d’artifice végétal dont le bouquet sur pieds se déroulait sous mes yeux. Un spectacle resplendissant accompagné de parfums discrets qui, pour séduire les narines, se répartissaient l’atmosphère sans jamais empiéter sur son voisin.
Au sol, de drôles de plantes vivaces aux longues feuilles pointues filaient sur leurs minuscules racines. Elles agitaient une opulente chevelure et paraissaient se bousculer dans leur course erratique. Je ne pus m’empêcher de rire au défilé passablement comique en les imaginant relever leur jupe pour mieux se déplacer. J’espérais ne pas les vexer. Reprenant mon sérieux, je m’approchais d’un de ces troncs fabuleux qui projetait à perte de vue son corps majestueux. Dans son écorce généreuse, les stries habitaient tout un petit peuple qui s’affairait, à grimper ou à descendre suivant qu’il cherchait ou qu’il ramenait sa pitance. Minuscules êtres étranges aux couleurs changeantes à mesure que leur costume s’habillait de la lumière filtrée au bon vouloir de l’hôte bienveillant.
Je ne souhaitais pas déranger l’activité fourmillante et débordante. Un peu plus sur le côté, là où les chemins n’étaient pas autorisés, j’approchais avec prudence les paumes de mes mains. Je les déposais avec à l’esprit ce respect qu’on doit à l’inconnu. Quel choc ! Une sensation mille fois plus forte que tout à l’heure m’envahit. Je chancelais et faillis tomber à la renverse. Mais le contact me retint comme s’il souhaitait me venir en aide. Une explosion de couleurs, de sonorités, de sentiments, de paroles me submergea. J’eus l’impression d’entrer en communication avec tout un peuple, de prendre part avec lui au bonheur, aux échanges multiples où l’individu met en commun avec tous les autres tout en gardant son identité propre. Une relation fusionnelle où les esprits s’unissent par une cause de grandeur partagée. Au service d’une jouissance infinie de l’existence. Une espèce de beauté construite, modelée ensemble. Une création artistique où chaque geste viendrait s’ajouter à cette symphonie, cette peinture célébrant la vie dans sa quintessence, mais dans sa singularité également. C’était presque trop fort pour moi qui n’avais pas l’habitude de ce niveau de symbiose. Je sentis aussi la curiosité à mon égard, les interrogations multiples. Comme une vague qui tourbillonnait, qui tournait, qui refluait avant de revenir. Pleine d’un respect immense, d’acceptation des différences, elle questionnait mon esprit tout en me livrant ses réponses. Pour elle, pas d’obligation, pas de contrainte, tout était échange, sans en attendre une soi-disant juste rétribution, ça n’avait aucun sens. Je n’eus pas le désir de cacher ou de mentir. Il n’y avait ni danger ni menace dans cette curiosité. Je m’abandonnai à la caresse mentale. L’être multiple constata, lut, visionna notre humanité par le prisme de mes souvenirs, de ma culture. Je ressentis par ces échanges, sans doute au travers de ma perspective toute masculine, qu’il s’agissait d’un être féminin. Probablement aussi cette sensation d’amour quasi maternel qu’elle éprouvait pour tout ce qui la composait. Elle semblait comprendre la part de ce qui pourrait venir de moi et altérer un quelconque jugement. Un jugement dont elle n’avait que faire, elle n’en portait pas. Elle se situait au-delà de ces considérations, elle apprenait, c’était tout. Elle partageait en permanence, se questionnait, encore et encore. Non pas dans une béatitude quasi religieuse, mais de ce sentiment du tout, bâti à partir de la singularité. Ses doutes, ce qui la faisait réfléchir, toujours à l’écoute respectueuse, de la minuscule brindille à l’immense forme animale inconnue que je percevais dans ce qu’elle me transmettait en images.
Mon désir devenait de plus en plus intense de partager encore, presque de vouloir me fondre dans ce bonheur quasi insoutenable. Dans cet amour impossible entre l’individu que j’étais et cette figure imaginée par moi comme la quintessence de la féminité. Puis, ce fut le déchirement. Une main invisible me saisit l’esprit et le corps, me tira en arrière. Je sentis une forme de désespoir étreindre les pensées de l’être multiple. L’image de cette femme idéale qui tendait vers moi des bras implorants. Je fus aspiré malgré moi, malgré mon désir. Je rebroussais chemin comme si une force implacable avait pris possession de mon être. Une force qui exigeait que je revienne dans mon monde. Celui-ci m’était interdit, je n’avais rien à y faire. La végétation alentour tenta de me retenir. Je m’accrochais aux tiges, aux branches, aux feuilles, à ces fleurs magnifiques qui pleuraient soudain de tous leurs pétales. Ayant franchi à rebours la lisière en trébuchant, je finis par m’écrouler sur la plage, ce désert devenu morne et désespérant. La tête me tourna à nouveau, je dus calmer la douleur qui enserrait mes tempes comme pour me punir de pensées qu’elle aurait jugées obscènes. Je crus même un instant m’être évanoui. De longues minutes ou quelques secondes après, je ne savais plus, je repris conscience. J’étais étendu au pied de ma terrasse, de nouveau face à la mer qui étalait timidement sa caresse mousseuse. Comme si elle ne souhaitait pas amplifier plus mon trouble. Là-bas, au fond, les dernières lueurs d’une langue multicolore venaient lécher l’horizon avant de rejoindre sa bouche. Chancelant, tremblant, je regagnais mon siège et m’y effondrais, sans force. Les pensées et les images qui se heurtaient dans mon esprit m’empêchaient encore de réfléchir. Ces sentiments intenses qui ne voulaient pas mourir, être oubliés cognaient à toutes les portes pour y trouver refuge.
Ai-je de nouveau perdu connaissance ? Sortant d’une torpeur profonde où ma conscience s’était égarée, j’ouvris les yeux. La nuit avait pris possession du ciel en chassant au-delà de l’horizon les derniers cris du soleil. Je me demandais, le cœur serré, si tout ceci n’était qu’un rêve. Attrapé dans cet état de demi-sommeil, agrippé par quelque fantôme passant là par hasard ou par dépit. Mais, pourquoi pas une soudaine harmonie entre deux mondes distants dans l’infini ? À jamais inaccessible. Je n’osais penser que tout ceci ne fut que le fruit défendu de mon imagination, saisi par un mal de l’esprit. La douleur qui oppressait ma poitrine au souvenir de ce que j’avais perdu me criait de ne pas le croire. Et puis, au creux de ma main serrée jusque-là, je vis cette fleur mauve qui me regardait de tous ces pétales frémissants…


