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Fables du Futur de Robert Yessouroun

        

Être et ne pas être | Robert Yessouroun | 2024


Une fiche ajoutée dans nos cales par | 25/02/2024 | Lu 1231 fois




Fable Inspirée d'une histoire vraie : un veuf indien qu'un algorithme gouvernemental a déclaré "mort" a dû se battre corps et âme pour être reconnu vivant...



Tunnel suspendu décoré pour la fête des lumières à Canary Wharf, à Londres | Photo personnelle @ Alice Yessouroun
Tunnel suspendu décoré pour la fête des lumières à Canary Wharf, à Londres | Photo personnelle @ Alice Yessouroun

Être et ne pas être

À Jean-François Thomas
 
‑ Encore une pression, mademoiselle !
Aucune réaction. Je me tourne vers le trentenaire à la table voisine, genre Fantasio en pirate, qui observe la mousse de sa Mort subite.
‑ Pas sûr que la serveuse m’ait entendu, savez-vous. C’est à se demander si je ne suis pas un fantôme dans ce bistrot !
Moi, tel un somnambule, je tends les bras, les paumes frôlant la surface carrée.
‑ Il n’y a plus rien, potverdekke !
Sur ces mots, avec vigueur, j’écarte les mains et, sans le vouloir, renverse la gueuze sur la table d’à côté. D’un juron fatigué, son pantalon mouillé, mon voisin quitte sa chaise pour se rendre aux toilettes. Quand il revient, les poings fermés, il ne me témoigne aucune sympathie. Je me perds en excuses.
‑ Comment me faire pardonner ? Puis-je vous payer un autre verre ? Voulez-vous connaître mes mésaventures rocambolesques ?
Il se force à sourire…
‑ Mademoiselle ! (Mon Fantasio pirate se frotte les yeux.) Mmh… Bah… Elle va bientôt ressortir des cuisines… Bon, en attendant, tenez-vous bien. Êtes-vous prêt ? OK.
Il a l’air un peu dans les vapes, mon gaillard… Je prends mon souffle :
‑ Ça ne se voit pas, mais je suis mort, vous savez ! Enfin, mort… selon les algorithmes du recensement de l’Atomium. Selon cette institution, je suis arrivé à la fin de moi. Cela fait presque un trimestre que je ne reçois plus ma pension de retraité, que l’on m’a supprimé mon assurance-maladie. Mon compte bancaire est gelé jusqu’à la lecture notariale de mon testament.
‑ Trois mois pour officialiser une succession, c’est un peu long, non ? commente-t-il, d’une voix traînante.
‑ Le notaire artificiel souffre d’un bogue procédurier.
Je rappelle ma commande à la serveuse…
‑ Mais comment survivez-vous, mort à ce point ?
Son regard volatile peine à me fixer.
‑ Ma fille et son copain me donnent un coup de pouce… de loin.
‑ Avez-vous consulté des spécialistes ?
‑ Pas de spécialistes pour mon cas. Le conseiller juridique du service social, un androïde patenté, a renoncé très vite à épouser ma cause. « On ne peut rien contre les algorithmes bruxellois, défendus par mille pare-feux. »
‑ Et les assistances IA ? On ne sait jamais…
Il me parle d’une lenteur machinale.
‑ Impossible de trouver en ligne une aide automatisée susceptible d’entrer en matière pour mon problème. Mes questions sont systématiquement « hors-menus ». Juste une exception : un Chatbot du service social contacté depuis une borne publique à la Grand-Place. Après avoir évalué ma mésaventure, il a créé un fonds de soutien pour moi. Mais quand je suis allé chercher le cash à la banque, on m’a dit avec regret qu’aucun crédit n’existait à mon nom. Quant au service social impliqué, il a déploré que son irresponsable GPT avait encore fait des siennes.
‑ Et les guichets administratifs humains ?
Ses paupières semblent lourdes.
‑ D’office en office, je me suis heurté à un mur. Chaque fois que l’on me demande ma carte d’identité, c’est le même rituel. Je la présente, on l’examine, la vérifie, enfin, on m’affirme qu’elle n’est plus valable, puisqu’elle a été annulée. Fin de mon entretien.
Long silence…
‑ Ah, voici votre Mort subite, jeune homme… Heu… J’avais aussi demandé une autre pression, mademoiselle.
Décidément, c’est dur de se faire entendre… Tiens, la tête de mon voisin penche sur le côté.
‑ Vous avez l’air épuisé, jeune homme.
‑ C’est vrai. Je suis frappé d’insomnie chronique. J’ai peur de m’endormir, d’exposer mon inconscient à des paroles qui me seraient hostiles. Mon IA domotique s’est mise à bavarder seule toute la nuit. Impossible de la désactiver. Quand je me bouche les oreilles, elle augmente le volume. Enfin, je ne dors pas, mais je gère. (Il lève son verre.)
‑ C’est comme moi. Mes nuits sont blanches. En plus, je maigris, perds l’appétit… mais pas la soif, hein !... Merci, mademoiselle… Santé, jeune homme !
‑ Mais alors, mon pauvre monsieur, dans quel lieu vous ne dormez pas ?
‑ Ah, oui, bonne question ! J’ai dû quitter mon appartement peu après la déclaration fédérale de mon décès. Le propriétaire devait le rénover « à fond » pour le louer plus cher à mon successeur.
Mon jeune homme se tape contre la joue. Je vide ma bière.
‑ N’avez-vous pas essayé par un recours de convaincre les autorités que vous êtes vivant ?
‑ Bien sûr ! J’ai pris rendez-vous (cela n’a pas été simple) avec la remplaçante de l’adjointe au maire de ma commune. Cette agréable personne comprenait ma peine, la partageait même, mais ignorait comment prouver que j’étais toujours de ce monde « aux yeux » de l’algorithme du recensement de l’Atomium. Plus de papiers d’identités, plus de statut social, déplora-t-elle. Le pire, c’est que la remplaçante avait raison. Plus aucune trace de ma présence sur Terre, plus d’abonnement pour mon téléphone, pour Internet, pour les transports publics.
Il secoue la tête, comme pour se donner du tonus.
‑ Désolé. Mais alors, avez-vous croisé les bras ? Avez-vous renoncé à défendre le fait que vous existez ?
‑ Cher jeune homme, un fait, cela ne se défend pas… (Un temps.) Une autre gueuze ?
À ces mots, on dirait qu’il sort d’une certaine torpeur.
‑ Ben, je ne dis pas non. Mais aurez-vous de quoi la régler ?
‑ Ne vous faites pas de souci pour cela… Mademoiselle, un autre ! Et encore une pression !
‑ Avez-vous tenté les solutions… alternatives ?
Il passe la langue sur ses lèvres.
‑ Ha ! Je vois ce que vous voulez dire. Oui, j’avoue, je me suis rendu dans un boui-boui Web-Web… un peu louche, où j’ai dû m’acquitter d’un supplément faramineux pour ne pas avoir à montrer ma carte d’identité. Cela fait, je suis entré dans l’appli ChatGPT Pro Plus. Là, j’ai posé la question : comment prouver que je suis vivant, sans papiers ? Et vous savez ce que ça m’a répondu ?
‑ Que c’était une question difficile ?
Il ferme les yeux.
‑ J’ai imprimé son laïus.
Je déplie un bout de papier.
« En tant qu’IA, je ne peux pas voir ou vérifier directement votre existence physique. Il serait utile de solliciter votre entourage proche pour qu’il témoigne de votre identité. Toutefois, une telle démarche, par son caractère indirect, pourrait ne pas être considérée comme suffisante dans certains contextes légaux. Le mieux serait de consulter un professionnel du droit. »
‑ Pas terrible, comme aide, hein ?
‑ En effet. Mais sitôt après cette réponse, une fenêtre sombre s’est ouverte sur mon écran. Une phrase s’est alors imposée : « essaie Dark ChatGPT ».
‑ Purée ! Et vous avez suivi ce conseil ?... Merci, mademoiselle. Et merci à vous pour la gueuze !
‑ De rien. On ne remercie pas un mort, vous savez… Heu… Mademoiselle, vous oubliez encore ma bière… (Je ravive mon souvenir.) Que oui, je l’ai suivi ! Au point où j’en étais… Voulez-vous en connaître le détail ?
Il boit. Je sors de ma poche un autre feuillet :
« Prouver que t’es vivant, teszigues, c’est du gâteau. Il te suffit de commettre un délit. Une fois chez les poulets, la bureaucratie te donnera une identité, et, hop, le tour est joué ! »
‑ Aussitôt dit, aussitôt fait. Hélas, les choses ne sont pas déroulées comme prévu. Après mon arrestation par les vigies du supermarché (mon sac bourré de tartes au flan passées en douce), mon avocat commis d’office, un androïde évidement, a déclaré au commissariat :
« Je regrette, messieurs, mais il n’y a pas eu de vol. Mon client n’existe pas. Or, quelqu’un qui n’existe pas ne peut pas voler. On ne peut donc pas l’emprisonner. »
Et, paf ! Je me suis retrouvé à la rue. Moche, non ?
‑ Mais génial, vous avez obtenu l’impunité !
Il se courbe lentement vers sa table. La serveuse m’apporte mon verre bien mousseux.
‑ Pardon de vous secouer, jeune homme. Après cet échec, je me suis évanoui sur le trottoir. Une ambulance a foncé à mon secours. Mais l’hôpital m’a refoulé, faute d’assurance. J’ai toutefois pu appeler ma fille qui m’a emmené de force chez un toubib des sans-papiers. Le brave rebouteux m’a donné des vitamines, des remontants et des somnifères. À la fin de la consultation, une idée de génie l’a éclairé : envoyer mon ADN à Waterloo, ADN accompagné d’une photo de moi tenant le journal daté du jour ! Après prélèvement et analyses, une fois mon code génétique et la photo de ma binette entrés via le scan QR dans l’organe du recensement de l’Atomium, tous les ordinateurs de fonction de l’administration centrale se sont mis à tourner en boucle. « Dissonance cognitive » a diagnostiqué l’informaticien chef (une vraie pointure, celui-là). Tout le Royaume est bloqué jusqu’à ce qu’un super-as trouve la parade.
‑ Encore un cul-de-sac, hein, mon pauvre monsieur…
Fantasio se gargarise avec une lampée de gueuze.
‑ En effet, cette situation ne m’arrangeait guère. Heureusement, un cousin du copain de ma fille contacté par dépit s’est révélé des plus précieux. Il connaissait un chercheur à l’essai en psychologie (un prototype androïde orienté vers la psychologie). Celui-ci m’a accueilli dans son équipe « avec ferveur ». C’est ainsi que je suis devenu « cobaye au noir » avec un salaire « sous la table ». Mais je ne me plains pas, oh, non ! Suis entre de bonnes mains artificielles. Dois juste me prêter à ses expériences pour le moins curieuses.
‑ Que voulez-vous dire ?
Par inadvertance, il manque de shooter du coude sa Mort subite, ce qui lui donne un coup de fouet.
‑ Oh, dans le cadre de ses études sur les émotions humaines, j’ai dû, par exemple faire semblant d’agoniser sur le quai de l’avenue du Port, pour éprouver l’altruisme des passagers qui embarquent sur leur bateau en partance pour Vilvorde. La plupart montaient à bord, faisant comme si je n’étais pas là…
Mon voisin rigole, d’un drôle de fou-rire.
‑ Au fond... vous êtes devenu… un mort qui… fait semblant… d’être mort… et qui passe inaperçu !... Santé !
Il vide mon verre de bière.

Robert Yessouroun
Copyright @ Robert Yessouroun pour Le Galion des Etoiles. Tous droits réservés. En savoir plus sur cet auteur


💬Commentaires

1.Posté par Koyolite TSEILA le 25/02/2024 10:08 | Alerter
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KoyoliteTseila
Ah mais non, mais pauvre gaillard qui doit prouver qu’il n’est pas décédé, mais bel et bien en vie, suite à une erreur des algorithmes du recensement de la population. Quel truc de fou, c’est un comble ! Une fable du futur qui pointe avec ironie et humour les défauts et illogismes bornés de l’administration, ainsi que les bugs et limites de l’intelligence artificielle. J’ai vraiment beaucoup apprécié cette lecture. Merci, Robert !

2.Posté par Michel MAILLOT le 25/02/2024 12:15 | Alerter
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mmaillot
Variation sur "Le chef a toujours raison même quand il a tort, et si ça arrive il faudrait vous faire une raison". Il arrivera bien un jour où les affirmations des IA comme celles de certains interlocuteurs aujourd'hui seront "paroles d'évangile". Vous aurez beau insister, on balaiera preuves et arguments du revers d'une main intangible. La machine ne se trompe jamais Môossieur. Veuillez laisser la place aux personnes qui attendent derrière vous, vous faites perdre du temps à tout le monde !

Ça me rappelle une histoire de ma mère il y a bien longtemps qui, se rendant à la gare de Sevran (Seine Saint Denis, France), demandait des billets pour Blankenberge (ville balnéaire sur la côte en Belgique). Le préposé derrière la vitre cherche puis lève les yeux vers elle. Il n'y a pas de gare à Blankenberge madame ! Elle ouvre des grands yeux et lui rétorque "Ça fait une vingtaine d'année que je vais là-bas, je me serais rendu compte s'il n'y en avait aucune !" Elle avait du batailler ferme pour qu'il cherche au bon endroit sans doute et retrouver cette gare un instant disparue. Dans l'avenir, allez savoir si pour avoir raison, l'IA n'irait pas jusqu'à détruire la gare pour prouver qu'elle n'avait pas tort.
Brrr, non ça c'est une histoire pour Robert Yessouroun !

Bref, encore une belle fable de Robert avec ce qu'il faut d'implacable pour se rassurer avec une bonne bière, qu'ici, le cauchemar n'a pas encore commencé.

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