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Fables du Futur de Robert Yessouroun

        

Chaos à Goa | Robert Yessouroun | 2024


Un article ajouté/rédigé par | 04/02/2024 | Lu 943 fois



Quand un robot inspecteur adepte de Vishnou raconte l'origine de la plus grande pagaille qui a jamais frappé la capitale de Goa, sur un mode narratif inspiré de La chute d'Albert Camus.


Chaos à Goa | Photo @ 2024 Robert Yessouroun, photo personnelle prise lors de mon voyage en Inde
Chaos à Goa | Photo @ 2024 Robert Yessouroun, photo personnelle prise lors de mon voyage en Inde

Si la Foi squatte la Loi

Chaos à Goa
 
À Amar et Amit Menezes
 
Namasté. Bienvenue, chère madame, en Inde, le pays des superstitions apaisantes… Ah, vous appréciez votre collier de jasmins. Tant mieux, tant mieux… Merci d’être venue en montgolfière. Asseyez-vous à ma table. Prenez place sous le ventilateur du plafond. Vous aurez une vue magnifique sur le grand temple de Mahalasa. Vous êtes ici dans la ville sacrée de Mardol, dans l’État de Goa. Je suis votre hôte, le cinquième bras de Vishnou, Dieu du temps qui veille sur l’univers. Sous ma tunique verte et dorée, ma peau d’azur rappelle que je suis au service de la célèbre divinité bleue. Androïde dernière génération, j’exerce au nom de Vishnou la fonction d’inspecteur zen des robots locaux.
Mais trêve de paroles, chère madame. Goûtez-moi ce porc vindaloo, une spécialité régionale certes un peu épicée, mais fort apprécié pour son ail au vinaigre. Si, si, j’insiste, laissez-vous tenter par ce mets rouge magma. Nous allons le partager avec du riz basmati. Qu’est-ce qui vous étonne ? Je comprends. Normalement, un robot ne mange pas, c’est vrai. N’empêche, moi, j’aime être convivial quand je reçois des étrangers humains. En fait, je me contente de mâcher la nourriture. Ce que j’ingère se stocke dans un cylindre destiné aux vieux va-nu-pieds à la bouche édentée. Pardon ? Vous n’arrivez pas à croire que, adepte de Vishnou, je mange de la viande ? Lors de ma dernière maintenance, un informaticien aussi zélé qu’athée a bidouillé mon module des pratiques religieuses. Depuis son intervention, je ne suis plus végétarien…
Ce bruit de tambours ? Des percussions automatiques battent pour un mariage… Oui, la puissance de leurs basses ferait vibrer la lune…
Vous appréciez ce plat ? Tant mieux. Vous avez la langue qui surchauffe ? C’est juste trop fort ? Peut-être un verre de Kingfisher, la meilleure bière indienne ? Ou préférez-vous calmer vos papilles avec du mouton biryani ?
Vous souhaitez plutôt une petite pause ? Pas de problème. C’est votre journal The Gardian qui vous envoie, par intérêt pour ma dernière mission ? Il est vrai que ma lourde charge m’a conduit à enquêter sur un chambardement sans précédent.
Vous savez, chère madame, que Panaji, la capitale de Goa, comme toutes les autres villes indiennes, souffre d’une circulation chaotique. Eh bien, figurez-vous que le mois dernier, vers midi, en pleine canicule, le trafic s’est intégralement figé, dans une cacophonie de klaxons. Toutes les rues, les boulevards, les ronds-points, les carrefours, les ponts, les viaducs ont été brusquement paralysés. Bus, motos, camions, trois roues, charrettes, scooters, voitures, fourgonnettes, tous les véhicules se sont agglutinés. Un embouteillage général, pétrifié, digne de la fin des temps. Intolérable aux yeux de Vishnou.
Notre Centrale Urbanotique, qui coordonne jour et nuit la mobilité dans la métropole a vite calé, saturée de nouveaux calculs. Oui, bien vu, chère madame, l’urbanotique est l’équivalent de la domotique à l’échelle de toute une ville. Sur ma demande, le compartiment de secours de cette vaste IA a réussi tout de même à cerner l’origine de cette calamité soudaine. Certes, ce ne fut guère facile. Il a fallu reconstituer toute une chaîne d’événements, à l’aide des caméras de surveillance du trafic et des forêts.
C’est ici, chère madame, que commence l’histoire qui a motivé votre venue en ma demeure. Voici donc le récit fabuleux de deux robots indiens, deux dépollueurs professionnels. Un peu de thé au gingembre ?
Laissez-moi remonter jusqu’à la dernière mousson. Notre duo d’automates s’appelait encore Hanu et Hani, pas tout à fait des androïdes, puisqu’ils étaient pourvus chacun d’une tête de singe. Pourquoi, me demandez-vous ? En hommage au dieu simiesque Hanuman, l’image parfaite du serviteur. Tous deux se dévouaient pour notre ministère de la Nature inviolable. Chacun de son côté ramassait les ordures sauvages abandonnées sur la verdure bordant l’asphalte. Malheureusement, ils travaillaient en solo, manquaient de coordination, si bien que, de couac en couac, ils se gênaient mutuellement, au point d’agacer leurs responsables. Ce fut le comble lorsque, sous la pluie, Hanu crut bon d’empiler à l’abri d’un cocotier son stock de sacs à déchets. Or, par hasard, Hani tomba sur le dépôt impromptu de son collègue. Sans se soucier de qui en était le propriétaire, il s’en empara pour son propre usage. Quand Hanu revint vers sa réserve, il fut désarçonné par la disparition inexplicable de ses sacs et s’écroula, prostré par le choc cognitif.
Les toilettes sont au fond du couloir, à droite. Vous ne pouvez vous tromper…
Reprenez place, chère madame. Souhaitez-vous un digestif ? De la liqueur de crème Amarula, l’arbre préféré de nos pachydermes ? À votre aise.
En conséquence du dysfonctionnement de Hanu, la hiérarchie du ministère intervint. On reprogramma les deux robots à tête de singe. Dès lors, Hani allait observer avec minutie les agissements de Hanu et réciproquement. Chacun surveillerait l’autre alors qu’il purifiait la nature par son rituel routinier. Ainsi, rien de ce que Hani accomplissait n’échappait plus à Hanu et vice-versa. Bref, ils s’épiaient sans cesse, même la nuit, pour s’imiter l’un l’autre à la perfection, au point qu’un matin pluvieux, leur ballon dirigeable lesté de poubelles pleines d’emballages et de résidus sacrilèges se télescopèrent au-dessus du fameux viaduc à haubans Atal Setu, pour déverser la totalité de leurs immondices sur les quatre voies du pont, plus fréquentées que jamais.
C’en était trop. On ne se contenta plus d’une remise à jour des algorithmes. Le ministère des Croyances diligenta un moine voué à Shiva dans le bureau de l’informaticien pointu chargé de corriger les défaillances des deux automates. Sans attendre mais très zen, le religieux insista sur le caractère sacré des tâches dévolues au tandem des dépollueurs. Ne reculant devant aucun sacrifice, on réincarna donc les deux robots à tête de singe. Désormais muni chacun d’une tête d’éléphant par égard à Ganesh, fils de Shiva, le couple d’engins soignerait la Nature sous la protection de leur patron, dieu de la sagesse, du savoir et de la prudence (naguère, les conducteurs de véhicules à moteurs pouvaient caresser leur statuette à trompe sur la console devant leur volant). Nos deux dépollueurs changèrent de nom pour s’appeler dorénavant Ganu et Gani. On ne ménagea guère leurs programmes qui furent criblés d’innombrables superstitions comme : « si le pur foule l’impur, gare à toi ».
Ils reprirent leur tâche d’assainissement sublime, mais ils ne tardèrent pas à réaliser que les vaches sacrées qui musardaient au bord des routes accumulaient les contacts avec du non-naturel qu’elles frôlaient, voire piétinaient, tandis qu’elles étaient tout occupées à paître parmi les sacs, les sachets, les canettes, les bocaux, les bouteilles, les emballages en lambeaux de plastique ! Avec sa trompe, Ganu tapota sur l’épaule de Gani :
‑ Chaque fois que l’animal vénéré touche un machin de plastique, il est souillé. Selon mes calculs, cela finira par nous porter malheur !
‑ Pire, Gani : forcément intolérable aux yeux de Ganesh, ce sacrilège aura raison de nous !
Et d’ailleurs bientôt, les algorithmes du dieu à tête d’éléphant se mirent à formuler : « éloigner coûte que coûte ces âmes meurtries de ces espaces infects ! ».
Mais comment obéir ? Comment écarter les mammifères tabous de l’infamie ?
Sous les palmiers, les manguiers, les acacias, galvanisés par l’ordre divin, Ganu et Gani firent preuve d’inventivité : ils recoururent à des sphérules volantes aux senteurs d’herbes fraîches. Ils orientèrent ces mini-ballons en rase-mottes avec l’aide de la Centrale Urbanotique, ignorant que le service des itinéraires était contraint à la maintenance pendant son culte au dieu Rama. Aussi, faute de ne recevoir aucune coordonnée, les petites boules aériennes proches du sol prirent toutes automatiquement le cap de la vieille-ville de Panaji, entraînant derrière leur parfum végétal, dans la plus grande indolence, vaches et taureaux qui écumaient les bas-côtés des chaussées. Sur leur route, de bosse en bosse, de fosse en fosse, des centaines et des centaines de bovidés convergeaient, comme en pèlerinage, vers les ruelles aux allures portugaises, non sans marauder en passant fruits ou légumes sur les charrettes qu’elles dépassaient. Enfin, fatiguées par leur longue marche, indifférentes au concert de klaxons, elles s’allongèrent sur l’asphalte pour ruminer, dans la plus intense béatitude possible. Personne, bien sûr, n’osait contrarier, ni même toucher les animaux vénérés. Au contraire, certains admirateurs leur apportèrent des lotus ou des couronnes de tagètes, d’autres déposèrent des bananes ou des touffes de pelouse tropicale, d’autres encore s’agenouillèrent pour la louange.
Cette massive intrusion dans le trafic goanien donna le coup de grâce à sa fluidité. Plus aucun véhicule n’avançait ou reculait d’un pouce. Toutes les voies de circulation de la métropole étaient bel et bien obstruées par la pérégrination bovine. À la longue, les klaxons déclinèrent, puis ce fut un drôle de silence qui stupéfia nos citadins… Lassés de leur repos, l’un après l’autre, les animaux sacrés regagnèrent la périphérie, au grand dam des deux robots à tête d’éléphant. Tout serait à recommencer !…
Et à l’heure où je vous parle, chère madame, nous en sommes toujours là : les rues de Panaji sont impraticables. En attendant l’entrée en fonction des « mâchautos », nos broyeurs de véhicules à explosion, broyeurs qui devraient dégager nos voies terrestres de communication, des esprits bricoleurs ont mis au point des drones à balançoire et des grappes de ballons à lassos. Actuellement, tous les déplacements impliquent un survol de la cité. Vous comprenez maintenant pourquoi, chère madame, la mobilité de Goa a changé de nature. Nos habitants se déplacent aujourd’hui dans les airs. C’est ce qui explique votre emprunt d’une montgolfière pour venir me rendre visite depuis l’aéroport.
Que sont devenus nos deux dépollueurs ? C’est vrai, l’administration a beaucoup hésité. Les décorer ou les virer ?`Finalement, après de houleux débats, Ganu et Gani ont été affectés à la dépollution de notre océan. Les poissons ne risquent pas de venir encombrer notre ville.
Quelle leçon tirer de mon enquête ? Peut-être que religion et raison ne font pas bon ménage en robotique ou en IA… Vous voyez les choses autrement ? Ah ? Vous croyez vraiment cela ? Qu’une fois la pensée magique associée à la logique, tous deux génèrent une pagaille irrémédiable propice à l’innovation ?
Avant de repartir, pour rafraîchir votre haleine, vous prendrez bien un peu de Pan massala [1] ?
 
 
 
 
Note
[1] Mélange à croquer de graines de sucre et d’épices.


Robert Yessouroun
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💬Commentaires

1.Posté par Koyolite TSEILA le 04/02/2024 07:48 | Alerter
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KoyoliteTseila
Boire mon premier café en lisant une fable du futur de Robert Yessouroun est devenu mon petit rituel du dimanche matin, un moment précieux et apprécié. "Chaos à Goa" est un court texte dépaysant et exotique à souhait. Cette lecture au style narratif à la Camus (je n'ai pas lu "La Chute", mais "L'étranger", il y a bien longtemps de cela) est très agréable. Cette fable colorée et parfumée aux mille senteurs d'épices et, cette manière de tenter de gérer le chaos dans la plus grande zénitude, m'a beaucoup plu.

La photo que tu as choisie pour illustrer ton texte est super sympa !

2.Posté par Michel MAILLOT le 04/02/2024 11:32 | Alerter
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mmaillot
Excellentissime (comme d'habitude). Un joyeux voyage coloré à l'humour typiquement et délicieusement parfumé à la Yesouroun (épice rare qu'on cultive du côté du Penjab, je dis ça j'y connais pas grand chose en géographie indienne, mais un peu en riz, et dans riz on entend rire). Bref, comme le souligne le fameux adage : "Indien vaut mieux que deux tu l'auras" avec une nouvelle de Robert, on Dient forcément le bon bout !

3.Posté par Southeast JONES le 17/02/2024 00:56 | Alerter
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southeast
Petite friandise dégustée avec délectation, merci Robert.

4.Posté par éric MARIE le 17/02/2024 10:37 | Alerter
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ATRAVERSLESPACE
Rafraichissante et épicée, une nouvelle à consommer sur place ou à emporter. Merci pour le partage.

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