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📚 PrĂ©pare la paix | 2022

Anthologie

27/01/2026
Lu 88 fois





Prépare la paix © 2022 Les Moutons Electriques | Illustration de couverture © Melchior Ascaride | Photo © Bruno Blanzat, édition privée
Prépare la paix © 2022 Les Moutons Electriques | Illustration de couverture © Melchior Ascaride | Photo © Bruno Blanzat, édition privée

Présentation

Anthologie humanitaire pour la paix, en soutien à SOS Méditerranée. Textes réunis par Mérédith Debaque et Christine Luce.

Les nouvelles :
  • Le GĂ©nĂ©ral Courgette et l’art de la guerre (Jayaprakash Satyamurthy)
  • La Pluie coule entre nos doigts (Christine Luce)
  • Causse (Patrick K. Dewdney)
  • Chacun sa part (Ceryan Dau)
  • PiĂšce du boucher (Christophe Gros-Dubois)
  • C’était mieux avant ! (Sushina Lagouje)
  • La GĂ©nĂ©rale (Camille Leboulanger)
  • Le CinquiĂšme monde (Nelly Chadour)
  • Nulle part et en CrimĂ©e (Olav Koulikov)
  • Pour la paix (BĂ©nĂ©dicte CoudiĂšre)
  • Les Royaumes immobiles (Hans Holzer)
  • 2095 (Elisabeth Ebory)
  • Lazad (Vincent Mondiot)
  • La Gueule sans crocs (Basile Cendre)

Fiche de lecture

L’ouvrage m’est Ă©chu de la plus belle des maniĂšres. J’avais lu L’homme ChimĂ©rique de Christine Luce au moment de sa réédition aux Moutons Ă©lectriques, en 2024, et c’est Ă  peu prĂšs tout ce que je connaissais de cette autrice. En cet Ă©tĂ© 2025, j’ai eu la chance de la rencontrer Ă  la convention SF de St-Ay, par l’intermĂ©diaire de Nicolas de Torsiac, et Ă  travers la confĂ©rence dont elle Ă©tait l’objet. Nous avons beaucoup discutĂ© au cours des deux jours que j’ai passĂ©s sur place, et ce fut trĂšs enrichissant.

Quelques jours aprĂšs mon retour, je trouve dans ma boĂźte aux lettres un paquet. C’est mon ami Nicolas qui m’envoie cette anthologie PrĂ©pare la paix, dĂ©dicacĂ©e par Christine. Je sais qu’ils ont dĂ©jĂ  travaillĂ© ensemble sur un numĂ©ro de la revue Fiction (L’imaginaire radical) et un projet pour l’ONG SOS MĂ©diterranĂ©e, et je dĂ©couvre avec joie cette sĂ©rie de textes inĂ©dits, rĂ©unis sous un titre Ă  la tautologie implicite dĂ©vastatrice : si tu veux la paix, prĂ©pare la paix.

Cette Ă©vidence est loin d’ĂȘtre partagĂ©e, et il faut tout le talent d’un auteur ou d’une autrice de SF pour inventer des mondes qui remettent les choses en place. Si tu veux la paix, prĂ©pare la paix. C’est implacable, la seule proposition que la logique peut valider. L’adage latin « Si vis pacem para bellum Â» a la mĂȘme efficacitĂ© performative que celle du fumeur disant « demain j’arrĂȘte Â». Les belliqueux seront toujours sur le pied de guerre, et ne connaĂźtront jamais la paix. La violence appelle la violence, et les exemples sont lĂ©gion de ces vĂ©tĂ©rans traumatisĂ©s, qui ont connu, vĂ©cu, fait la guerre. Ils ne peuvent jamais trouver le repos.

La paix ne pouvant advenir que par le dĂ©sarmement, il est absurde de la garantir par une surenchĂšre des moyens de destruction mutuelle. Il faut un grand courage pour oser Ă©crire sous les bombes et imaginer une issue non-violente, bien plus qu’inventer les conflits de demain dans son salon.

Ça dĂ©marre fort avec « Le GĂ©nĂ©ral Courgette et l’art de la guerre Â», de l’auteur indien Jayaprakash Satyamurthy, une histoire absurde d’une courgette Ă©veillĂ©e Ă  la conscience au milieu d’une guerre sans fin entre deux nations « dont la langue commune ne possĂ©dait pas de mot pour dĂ©signer la paix Â». L’ascension du lĂ©gume est fulgurante, jusqu’à occuper de hautes fonctions militaires. Il dĂ©cide alors de remplacer les armes par des chatons. C’est un peu comme les troupes de Longeverne se retrouvant culs nus devant ceux de Velrans dans La Guerre des Boutons : l’effet de surprise et l’avantage tactique sont mis au service de la rĂ©solution du conflit, ou quand l’absurde rencontre l’absurde.

Christine Luce signe elle-mĂȘme une nouvelle, « La pluie coule entre nos doigts Â». Sur une planĂšte Ă©loignĂ©e, une colonie humaine s’est constituĂ©e en sociĂ©tĂ© utopiste et pacifique, organisĂ©e en communes, sans hiĂ©rarchie. Elle cohabite avec des animaux Ă©tranges, les calibris, sortes de chĂšvres ailĂ©es, mais se trouve confrontĂ©e Ă  des visiteurs terrestres, aux rĂ©flexes belliqueux, craignant sans raison pour leur sĂ©curitĂ©. On assiste ici Ă  un combat entre la connaissance et le repli sur soi, dans lequel il n’est pas facile de faire preuve d’un minimum d’humilitĂ©. C’est pourtant une trĂšs belle image que celle de cette personne se prĂ©sentant Ă  des soldats armĂ©s, paumes ouvertes, et qui dit : « la pluie coule entre nos doigts Â», Ă  quoi bon vouloir l’en empĂȘcher ?

Dans « Causse Â», Patrick K. Dewdney expose un vieil homme pris entre deux groupes opposĂ©s, prĂȘts Ă  s’entretuer. L’équilibre est fragile et semble reposer par l’égalitĂ© de puissance de feu de part et d’autre. Il ne faut pas ĂȘtre idiot pour comprendre que le risque est celui de l’auto-annihilation, mais qui s’en prĂ©occupe ? LĂ  encore, comme dans toutes les histoires de guerre, il est question de savoir comment dĂ©poser les armes. C’est difficile, car l’un des deux belligĂ©rants peut se servir de ce moment charniĂšre pour supplanter l’autre. De juillet Ă  dĂ©cembre, nous suivons le combat d’un homme seul pour amener la paix entre des individus aux « sourires de loups Â».

Une autre maniĂšre d’aborder le sujet est celui de l’uchronie, comme dans « La GĂ©nĂ©rale Â» de Camille Leboulanger. Et si JaurĂšs n’avait pas Ă©tĂ© tuĂ© au CafĂ© du Croissant ? La guerre n’aurait pas Ă©tĂ© dĂ©clarĂ©e aussi vite que ce que notre histoire a connu. C’eĂ»t Ă©tĂ© mĂȘme une autre affaire, car le parti des pacifistes aurait tenu bon, des deux cĂŽtĂ©s du Rhin, Ă  tel point que les puissants auraient eu toutes les peines Ă  forcer l’entrĂ©e en guerre. Ici, le conflit se dĂ©place sur le plan social, avec la grĂšve des ouvriers Français, puis celle des ouvriers Allemands. Dans une ambiance dĂ©but de siĂšcle, nous plongeons dans le Paris des annĂ©es 1910, la grande Histoire avec ses personnages quasi lĂ©gendaires, que ce soit Jean JaurĂšs ou LĂ©on Jouhaux, et le surgissement d’une idĂ©e exaltante : si les peuples font la grĂšve de la guerre, il n’y a pas de soldats, pas d’usines d’armement, pas d’armes. Il ne reste que la paix. Le discours de JaurĂšs Ă  la Bourse du Travail, qui clĂŽt le rĂ©cit, est superbe. Il convoque Hugo, Marx et Engels, il honnit la guerre et dĂ©clare : « il n’est pas un Allemand, pas un Autrichien, et pas un Turc qui soit mon ennemi s’il a au cƓur la fraternitĂ© et la haine de l’ignorance et du meurtre Â». Il Ă©voque une Europe des nations unie, menant une autre guerre, celle des rues et des usines, et qu’il appelle RĂ©volution.

« Le CinquiĂšme monde Â», de Nelly Chadour, met en scĂšne le peuple amĂ©rindien, avec un vieux viking exilĂ© parmi eux. Il s’appelle Tiwaz, qui veut dire « guerre Â» en scandinave. Alors que les tribus se retrouvent menacĂ©es par une invasion, tous les clans fuient Ă  travers un portail tout en haut d’une tour construite par Tiwaz. L’autrice remanie la mythologie Hopi qui raconte que chaque crise rencontrĂ©e par un groupe humain dans son histoire l’a menĂ© dans un nouveau monde, Ă  l’entrĂ©e duquel le mal du prĂ©cĂ©dent est abandonnĂ©. Il y a en principe quatre mondes successifs, et le cinquiĂšme serait celui de la paix.

Sous le pseudonyme d’Olav Koulikov, AndrĂ©-François Ruaud nous livre une autre uchronie, au titre lehmanesque : « Nulle part et en CrimĂ©e Â». C’est l’histoire d’un reporter dans un monde oĂč les rĂ©volutions de 1917 n’ont pas eu lieu, et vit donc dans ce qu’on appelle l’Empire Anglo-Russe. La seule guerre qui a encore cours se dĂ©roule en CrimĂ©e, mais tout le monde s’emploie Ă  la passer sous silence. Le journaliste y va malgrĂ© tout, pensant y trouver un théùtre d’opĂ©rations classique. En vĂ©ritĂ©, il y dĂ©couvre littĂ©ralement un théùtre, un dĂ©cor de façade cachant, sous les dehors d’un conflit sans fin, une sociĂ©tĂ© secrĂšte nichĂ©e au cƓur des forĂȘts d’Europe centrale. On pense inĂ©vitablement aux aventures cartographiques de Nulle part Ă  Liverion, et notre esprit s’égare vers ces contrĂ©es inconnues.

Dans « Pour la paix Â», BĂ©nĂ©dicte CoudiĂšre dĂ©crit une querelle de voisinage dans un monde oĂč « pour la paix Â» est une formule de salutation et d’acceptation. Les armes rouillent dans le sol, l’invasion de la nature prime sur tout le reste, mĂȘme si elle fissure une maison. Petit prix de cette paix.

Enfin, je retiens de « 2095 Â», d’Élisabeth Ebory, une politique-fiction dans laquelle des accords internationaux contre le terrorisme permettent de faire advenir la Paix, de garantir la sauvegarde du climat, mais n’empĂȘche pas une crise sociale d’ampleur. Un grand referendum mondial se tient alors, dont le rĂ©sultat en demi-teinte sur la reconduction des mesures pour la paix, nous interroge sur les formes d’expression politique des peuples, et montre que tout ne se rĂ©sout pas en un claquement de doigts. Les affaires humaines se font sur le temps long, n’en dĂ©plaise aux impatients.

Bruno Blanzat
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