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📚 GravĂ© sur Chrome | Burning Chrome | William Gibson | 1986

Recueil de nouvelles

26/06/2022
Lu 540 fois





Gravé sur chrome © Editions J'ai Lu | Illustration de couverture © Benoßt Munoz
Gravé sur chrome © Editions J'ai Lu | Illustration de couverture © Benoßt Munoz

QuatriĂšme de couverture


Fiche de lecture

PRÉFACE

Sleeping Bag

Une seule personne est Ă  mĂȘme Ă  respecter un auteur de la trempe de William Gibson en introduisant sa rĂ©alitĂ© science fictionnelle aux portes de la dĂ©chĂ©ance qu’elle produit sur les paranoĂŻaques peuplant cet ouvrage. La schizophrĂ©nie des bas-fonds au sein d’un futur dont la crasse s’accumule dans la machinerie littĂ©raire d’une Ă©poque rĂ©volue (les annĂ©es 1980) se rĂ©alise sous une Ă©criture alerte, pas toujours comprise, recelant de systĂšmes liĂ©s Ă  la cyberculture dont fait partie le prĂ©facier de ce recueil de nouvelles. Qui mieux que Bruce Sterling pour mĂ©nager le lecteur dans cet amas de consciences compactĂ©es, assujetties Ă  des « lois dĂ©matĂ©rialisĂ©es », aux drogues des avancĂ©es technologiques Ă©crasant de sa laideur une psychologie humaine dĂ©jĂ  bien abimĂ©e. Le prĂ©sentateur des maux de William Gibson nous plonge dans les organes compliquĂ©s de sa dimension sociale et technologique faisant de ce parterre de fleurs numĂ©riques la fatalitĂ© de marcher sur des orties (outils) synthĂ©tiques, holographiques, Ă©prouvant les esprits ; comme un polar (Ă  part), une sĂ©rie noire qui rĂ©duit la conviction d’un meilleur endroit Ă  vivre par une condition humaine se sabordant elle-mĂȘme. Les courts rĂ©cits de William Gibson ne demandent qu’à nous dĂ©sunir. Que de consciences digitalisĂ©es, dupliquĂ©es, cĂąblĂ©es, malmenĂ©es, ce sont les consĂ©quences nĂ©fastes de cette rĂ©alitĂ© augmentĂ©e. Ici les injustices marchandes assoient les puissants Ă  la table d’un monde crachant encore et toujours plus fort sur les plus dĂ©munis. Ces victimes sont des gens acculĂ©s Ă  leur dette, Ă  leur perte, pour la pire des situations, voyant dans ce concept scientifique la possibilitĂ© de s’en sortir. Cependant l’instabilitĂ© des hommes fait de ces rouages futuristes le rĂ©ceptacle de notre dĂ©shonneur flagrant Ă  ne jamais nous respecter. Cette prĂ©face de Bruce Sterling se remplit de respect pour un univers aussi classique qu’original, aussi intrigant qu’horrible dans sa dĂ©monstration nihiliste. En tant que lecteur nous avons l’impression que les deux auteurs dorment dans le mĂȘme sac de couchage sur le banc d’une intelligence artificielle dĂ©sƓuvrĂ©e.

JOHNNY MNEMONIC (Johnny Mnemonic, 1981)

Stages

Les Ă©tapes de la couverture d’un genre, telles celles correspondantes au Cyberpunk, se traduisent essentiellement sur une fusion des « sens informatiques » accolĂ©s aux genres humains. Johnny Mnemonic embrasse autant qu’il embrase tous les facteurs d’un monde verrouillĂ© par l’artificialitĂ© d’un univers intĂ©rieur projetĂ© dans un rĂ©el sombre et perverti. S’il dĂ©gĂ©nĂšre sa conscience en y introduisant des donnĂ©es sensibles, afin qu’elles soient extraites dans le meilleur des cas, pour s’enrichir, il ne dĂ©roge pas Ă  la rĂšgle du pire des engrenages dĂšs que l’on dĂ©cide de s’y introduire. Pourtant dans cet environnement de cĂąbles et d’aciers, les symboles neuronaux, organiques, donnent l’image qu’ils se sont solidifiĂ©s Ă  l’ùre d’une civilisation en dĂ©clin. Les hommes sont des banques de donnĂ©es, les drogues de synthĂšses abondent, les mutations se connectent, les esprits libĂšrent le paraĂźtre digital. La citĂ© rayonne comme un circuit qui se dĂ©tĂ©riore par un temps malsain et dĂ©sespĂ©rĂ©. Cependant dans cette alchimie cybernĂ©tique, le coffre-fort informationnel Ă  code cachĂ© qu’est Johnny Mnemonic n’aura, comme dans un bon polar, que la signification de sa propre perte. William Gibson ne justifie pas les dĂ©cisions pirates de son personnage, il met en marche son instinct de survie sur les chromes des tuyaux surplombant la ville. De rencontres suspendues aux fils de ses actions, ce coursier en cyber Ă©conomie, soudoyĂ© par une organisation criminelle, trouvera un espoir dans la remodĂ©lisation de ses principes par l’exploration d’une nouvelle tribu ; un scintillement mĂ©tallique comme un miroir dichotomique Ă  peine nettoyĂ©.

‱ AdaptĂ© au cinĂ©ma par Robert Longo (1995)

FRAGMENTS DE ROSE EN HOLOGRAMME (Fragments of a Hologram rose, 1977)

Woke up with wood

La vie fragmentĂ©e par le dĂ©coupage sĂ©mantique, d’un jeu holographique, accapare le rĂ©cit intrinsĂšque d’un programmeur. À travers sa biographie d’écrivaillions de scripts, le temps superpose par couche ses perceptions personnelles en retour sur son vĂ©cu avec la bande vierge immaculĂ©e des scĂ©narios qu’il Ă©crit. Toutefois, dans le style coup de poing de l’auteur, tout se conjugue par l’élaboration d’images qui se chevauchent les unes des autres. Ne plus dissocier la rĂ©alitĂ© par la fabrique de faux Ă©vĂšnements additionnĂ©s Ă  ceux exprimant la laideur d’une AmĂ©rique assaillie par un coup d’état militaire, la pauvretĂ© extrĂȘme et la main mise d’une industrie dissĂ©quant les bas instincts des hommes, prophĂ©tise l’aseptisation d’une population asservie aux nouvelles technologies. Au final, se rĂ©veiller avec ses propres souvenirs, distinctifs par leur force affective, restera en soi comme autant de fragments conceptualisĂ©s par la matrice. C’est un tourbillon d’annonces dont nous devenons les pantins.

LE GENRE INTÉGRÉ, coĂ©crit avec John Shirley (The Belonging Kind, 1981)

Rough boy

La nuit du cyberpunk, avec ce fourmillement d’individus se mouvant dans la sphĂšre marchande des produits illicites distille un poison colorĂ©. C’est comme si la corrosivitĂ© ambiante se dĂ©posait sur un tout toxique dĂ©versĂ© sur la ville. Le cheminement de pensĂ©e dĂ» Ă  l’exploration des dĂ©rives de ces toxines sont comme ces particules de mort se synthĂ©tisant sur toutes les consciences, se mĂ©tamorphosant dans le tronc commun de la dĂ©chĂ©ance. William Gibson rend lisible ce mĂ©canisme ; de ses phases, enrichies par les particularitĂ©s mortifĂšres de ces atomes modifiĂ©es, le consommateur assujetti au mal qu’il absorbe, de cafĂ©s en cafĂ©s, de boissons ingurgitĂ©es, de chairs changeantes qui Ă©chappent Ă  la vue d’autrui, apporte en lui l’inconcevable transformation des genres. Un genre aussi neutre et invisible qu’un dĂ©cor en plexiglas feutrĂ© composant le mobilier des bars que le personnage frĂ©quente. Ici sa fascination autour d’ĂȘtres intĂ©grant cette conceptualisation, du renouveau d’un genre humain, redĂ©fini, parviendra Ă  dĂ©stabiliser intrinsĂšquement, jusqu’à son ultime « amĂ©lioration », le peu d’humanitĂ© lui restant. Ici, aidĂ© par un autre auteur apprĂ©ciĂ© du Cyberpunk, John Shirley, l’auteur obtient des obsessions humaines le reflet d’une mĂ©canique peu reluisante, celle d’un modelage sexuĂ© et fĂ©tichiste intronisant une boucle temporelle, anxiogĂšne, dĂ©terminĂ©e par des perversitĂ©s rituelles. C’est l’histoire du temps qui s’embourbe dans les trĂ©fonds d’une ville illuminĂ©e qui fabrique, Ă  hauteur d’hommes, son aliment indispensable Ă  sa survie, une nouvelle race d’hybrides, asservies et inutiles. C’est stupĂ©fiant comme le vide peut s’installer dans le cƓur d’hommes et de femmes rougeoyants sous les Ă©criteaux de tripaux infames d’une entitĂ© technologique devenue Ă  force de se rĂ©pĂ©ter quelconque. C’est la condamnation de l’asservissement volontaire, des gestes et actions qui n’ont plus de sens mais gĂ©nĂšrent une Ă©conomie, nihiliste, absurde et inappropriĂ©e.

HINTERLANDS (Hinterland, 1981)

Can’t stop rockin

L’exploration de l’univers Ă  la Kirk (Star Trek) n’aura jamais Ă©tĂ© autant pervertie par l’abandon de soi pour une science aveugle et dĂ©munie. Ne plus pouvoir se charger de suivre une piste lumineuse sous couvert de gloires et de rĂ©ponses sans devoir revenir aliĂ©nĂ©, suicidaire ou diminuĂ© par une souffrance lĂ©thargique ; les vaisseaux ressemblant Ă  des tombeaux partent depuis un aĂ©roport en s’introduisant sur une « autoroute » filaire oĂč les espoirs de ramener quelques artifices Ă©clairant sur le devenir des hommes futures deviennent des clefs sans serrures ; Ă  part quelques exceptions, mais Ă  quel prix. Le cancer a Ă©tĂ© guĂ©ri par ce procĂ©dĂ©, la cosmonaute en retour du « talisman » responsable de cette rĂ©ussite majeure ne pourra jamais dire si ce fragment de savoir lui a Ă©tĂ© donnĂ© par quelques dieux extraterrestres, une entitĂ© gazeuse venant d’un espace cachĂ©, une dimension provenant de la feuille Ă©cornĂ©e de l’univers, la mort aura comme rĂ©ponse une sorte de bĂ©atification envers elle, et Ă  travers elle, l’idolĂątrie d’un systĂšme finalement orgueilleux et trĂšs dangereux. Le doute s’est installĂ© et ce portail trouvĂ© oĂč l’on fait glisser des billes habitĂ©es s’écrasent sous l’effet du filament d’une ampoule qui s’illumine et se grille juste aprĂšs. William Gibson pousse la dĂ©viance du procĂ©dĂ© jusqu’à l’apparition d’une sorte de maladie addictive avec une science suspendue aux lĂšvres d’une pĂȘche des plus sournoises. Comme si des abimes inexplorĂ©s de l’ocĂ©an on y descendait Ă  l’aide d’une palangrotte un long nylon nouant un piĂšge et une fois refermĂ© sur de nouvelles espĂšces se faire dĂ©vorer par elles.

ÉTOILE ROUGE, BLANCHE ORBITE, coĂ©crit avec Bruce Sterling (Red Star, Winter Orbit, 1983)

Planet of women

Avec l’aide de Bruce Sterling l’auteur met en place cette ordonnance des hautes autoritĂ©s moscovites, Ă  dĂ©manteler leur station spatiale. Elles auraient continuĂ© Ă  perpĂ©tuer l’image de gloire portĂ©e sur l’un de leur congĂ©nĂšre ; le colonel Korolev : « le Dernier homme dans l’Espace qui avait Ă©tĂ© jadis le Premier sur Mars », en se soustrayant le droit de tout explication. Bien que cette Nouvelle ne s’habille que trĂšs peu des teintes psychĂ©dĂ©liques et chaotiques du genre Cyberpunk, l’esprit de rĂ©volte traverse les arcanes d’un conglomĂ©rat militaire et scientifique, normalement dĂ©vouĂ© Ă  sa patrie, se disloquant par le cynisme des Ă©vĂšnements. Mais l’image perdue d’un saint Empire rayonnant dans l’univers du peu de rĂ©sultat reçu ; sur la base d’une exploration miniĂšre des planĂštes qui n’atteint plus son objectif, Ă©teint les principes d’une reprĂ©sentation crĂ©dible. Seul le papier peint trompeur d’un passĂ© rĂ©volu avait su maintenir cette plateforme spatiale Ă  l’abri de toute justification. Seul y Ă©tait « surlignĂ© » la banderole publicitaire idĂ©alisant la politique du meilleur, comme si la guerre froide devait se propager au-delĂ  des siĂšcles entre les deux puissances mondiales. Toutefois le ton est Ă  l’amertume, Ă  la dĂ©sobĂ©issance des institutions et je suspecte, peut-ĂȘtre, l’idĂ©alisation d’un esprit occidentale comme rĂ©fĂ©rence derriĂšre. Seulement voilĂ  que le ton mutin du rĂ©cit prend le pas sur une dramaturgie que l’on croyait prĂ©visible et se terminant sur une note Ă©trangement positive. Personnellement il me manque la folie et la violence imaginative des mots de Gibson pour vraiment apprĂ©cier ce texte.

HÔTEL NEW ROSE (New Rose Hotel, 1984)

I got the message

Être Ă  la « pointe » dans son domaine de prĂ©dilection, ĂȘtre au-dessus de ses rivaux par l’ascension des maitrises des domaines par lesquels le pouvoir s’exerce. Ce n’est pas forcĂ©ment donnĂ© Ă  tout le monde et lorsque les Zaibatsu s’affrontent et s’efforcent Ă  manipuler l’économie autant que les chargĂ©s de missions leur permettant d’assoir un peu plus leur richesse, c’est la preuve que l’espionnage et les coups bas se gĂšrent par l’exploitation d’une science prise en Ă©tau par les conflits d’intĂ©rĂȘts. Ce texte court et fataliste se comporte comme si ce message Ă©vident Ă©tait destinĂ© aux chercheurs qui pensent que leur savoir leur appartient ; car il tombera toujours entre des mains puissantes et sales. Le trio d’agents libres de croire que leur gesticulation les enrichira se donneront en frais mortels. Les lieux inertes et froids oĂč ils exercent leur stratagĂšme ne pourront qu’animer une atmosphĂšre clinique d’une chambre froide oĂč ils finiront allongĂ©s. DĂšs le dĂ©but du rĂ©cit la description de l’hĂŽtel New Rose s’affiche comme un puzzle d’ensemble de cercueils sur de hauts Ă©chafaudages, empilĂ©s comme tous les endroits signalĂ©s par un point sur la carte des riches conspirateurs. Le parfum de mort se ressent par une sorte de dĂ©sinvolture macabre avec une architecture moderne et glaciale, distanciĂ©e de toute marque d’amour. Les rouages de la corruption seront toujours plus insidieux, pervers, et l’illusion de l’affection se payera au prix fort. Ces clans financiers, ces mafias industrialisĂ©es tireront de leurs succĂšs croissants un trait sur les tombes des gens manipulĂ©s, Ă©rudits, savants ou simple employĂ©s, aucune importance ; l’importance c’est l’entreprise et ses bĂ©nĂ©fices, sa violence, sa criminalitĂ©.

‱ AdaptĂ© au cinĂ©ma par Abel Ferrara (1998)

LE MARCHÉ D’HIVER (The Winter Market, 1985)

Velcro Fly Dans cet amas de mixages, de pensĂ©es et de musiques des Ăąmes, dĂ©laissĂ©es, puis enregistrĂ©es, se raccrochant Ă  une frĂ©quence captĂ©e par une dĂ©tresse digitalisĂ©e, nait une rĂ©sistance. Le fourbis survivaliste de l’espĂšce humaine engrange une addiction au-dessus de toutes raisons valables. Lorsque du matĂ©riel aussi technique sort le diamant qui immortalise toutes les donnĂ©es d’un succĂšs Ă  travers son mĂ©dia, aussi puissant, aussi influent, c’est le dĂ©couvreur, le producteur qui en profite. Et pourtant la diffusion du rĂ©cit psychique et authentique de Lise ne rĂ©sout pas les problĂšmes liĂ©s Ă  sa maladie, sa souffrance et ses amours impossibles.

Cette histoire est, Ă  contrario de la « pestilence » sĂ©crĂ©tĂ©e par le genre du Cyberpunk, une dĂ©claration d’amour de l’auteur envers ses concitoyens et par plein d’aspects un hymne Ă  la vie. D’abord le ton y est forgĂ© en l’honneur des personnages. On y repĂšre l’essentiel d’une lutte personnelle avec tout le respect se nouant aux drames existentiels qu’ils affrontent. La force de faire exister leur ressentiment suscite un respect touchant. Toute l’empathie attribuĂ©e Ă  cet amour de l’autre, de ce qu’il a de prĂ©cieux dans son humanitĂ©, dĂ©file par la dĂ©monstration de leurs maux. Ce sont trois formidables portraits, opposĂ©s, qui se conjuguent par une amitiĂ© physique et mentale destinĂ©e Ă  se dĂ©velopper dans le reflet du regard de chacun d’entre eux. Mais Lise est fragile, handicapĂ©e, obligĂ©e de se mouvoir avec l’aide d’une ossature mĂ©tallique entravant sa personnalitĂ©. La synthĂšse des sentiments va Ă©chapper Ă  celui qui a permis son succĂšs puis revitalisĂ© par l’ami de toujours, distanciĂ©, comprenant l’un et l’autre et s’effaçant devant leur malheur pour mieux en dĂ©nouer les enjeux. L’écriture y est peu claustrophobique et concrĂ©tise une solution libĂ©ratrice, pour le lecteur aussi. Un formidable texte profondĂ©ment associĂ© Ă  nos cultures compliquĂ©es. Également un exercice de style impressionnant.

DUEL AÉRIEN, coĂ©crit avec Michael Swanwick (Dogfight, 1985)

Dipping low (in the lap of luxury)

Plonger aussi bas dans la vie et sans relever par une passion compĂ©titive centrĂ©e sur la maĂźtrise technologique et sensitive (avec une formidable cinĂ©tique projetĂ©e holographiquement devant soi et les autres), ne permet aucun honneur suite Ă  la connexion permise et enveloppĂ©e par la drogue. Un jeu aĂ©rien ne remplacera jamais sa nature profonde dĂšs lors qu’elle est mauvaise. VoilĂ  le propos de William Gibson, parce qu’il nous propulse dans un monde oĂč la manipulation mentale, aidĂ©e par la technologie, ne remplacera jamais la chaleur humaine des sentiments vrais, de l’empathie et du savoir vivre. Tromper les autres s’est se tromper soi-mĂȘme. L’esprit science fictionnel du texte s’efface rapidement par la gravitĂ© sociale et les verrouillages contraignants que subissent les personnages. Les choix paraissent Ă©goĂŻstes lorsque les enjeux sont poussĂ©s par une Ă©gocentricitĂ© aussi accrue, alors tout se teinte sous l’ombre indĂ©cente de de la psychologie humaine, abimĂ©e, de ce nouveau dĂ©tenteur d’un exploit sportif liĂ© Ă  l’esprit vide d’un compĂ©titeur qui ne pense qu’à son succĂšs, fatalement mort-nĂ©.

Le diagnostic de l’amplification des maux de Deke n’aurait pas Ă©tĂ© uniquement noirci par les deux formes d’addiction le caractĂ©risant, celle du jeu aĂ©rien et des produits illicites, mais par ses traits d’hommes insensibles incapables de se remettre en cause. Sur la forme on a donc affaire Ă  un environnement anticipatif, sur le fond c’est un rĂ©cit purement noir, purement Polar.

GRAVÉ SUR CHROME (Burning Chrome, 1982)

Delirious

Comment gĂ©nĂ©rer du suspens sur un craquage de donnĂ©es, ou plutĂŽt une attaque par deux hackers dont l’intention est de graver leur virus (russe) et casser la glace de protection de cette Ă©norme et riche entreprise qu’ils veulent piller. Cette conception du syndrome de Robin des bois n’aura comme conviction de la part de ses inoculĂ©s la charge d’adrĂ©naline fixĂ©e sur le dĂ©sir de manipuler le chrome, en faire le tour, d’en dĂ©tourner les dangers, soumettre de nouvelles doctrines techniques grĂące Ă  un nouvel habillage, toxique et libĂ©rateur. Ici, les mots sont autant de cĂąbles et symboles dansants, incomprĂ©hensibles, avec une structure scĂ©naristique drĂŽlement fluide malgrĂ© sa complexitĂ©. Le temps affichĂ© ne s’écarte pas non plus des nĂ©cessitĂ©s portĂ© Ă  l’affectif, le travail imagĂ© sur la console pointe des atouts graphiques plaisant entre les doigts de personnages qui ne sont jamais austĂšres.

En dĂ©finitive les pirates auront toujours une place dans la mĂ©moire collective d’une maniĂšre aimante, aventureuse et romantique. MĂȘme dans le cyberespace qui fait office ici de mer dĂ©montĂ©e secouant le Galion pirate d’une nouvelle destinĂ©e.

EN CONCLUSION

Dans l’ensemble ces neufs nouvelles absorbent le spectre de notre curiositĂ© en proposant des schĂ©mas diffĂ©rents les uns des autres. On peut passer de la joie Ă  l’ombrage dans l’encombrement des cĂąblages et connectiques de citĂ©s vouĂ©es au mal technologique. Et pourtant « GravĂ© sur chrome » n’est pas que cette entitĂ© compactĂ©e qui dĂ©vore les humains, puisque les couleurs y sont chatoyantes autant que blafardes. Comme si la planĂšte Ă©tait une boule Ă  facette informatique faisant de ses faces dichotomiques une sauce pas si indigeste que l’on peut y croire.

Philippe André
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