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RĂ©sonance | Michel Maillot | 2023


Un article ajouté/rédigé par | 01/11/2023 | Lu 825 fois


⚓️TAGS : 2023, Jared Shear, Michel Maillot


Temple Ruins | Illustration @ Jared Shear http://jaredshear.com/
Temple Ruins | Illustration @ Jared Shear http://jaredshear.com/
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RĂ©sonance

Assis sur un tabouret d’un bar de cette ville paumĂ©e du BrĂ©sil, en bordure de la forĂŞt Amazonienne, Lorrain s’était vu approcher par un type au costume fatiguĂ©. Au moins autant que son propriĂ©taire. Le gars, la trentaine bien tassĂ©e, dĂ©jĂ  quasi Ă©mĂ©chĂ©, s’était pris d’affection pour lui. Tout du moins, c’est ce qui remontait de son attitude. Les propos, des contacts physiques exprimaient une sympathie collante limite gĂŞnante qu’il avait du mal Ă  repousser. Tout militait pour l’envoyer bouler sèchement. Et puis, au milieu des salamalecs, du discours incohĂ©rent avait germĂ© le sujet d’intĂ©rĂŞt Ă©veillant son attention. Un temple cachĂ©, perdu au cĹ“ur de l’Amazonie, enfoui au plus profond d’une jungle vierge de la prĂ©sence de l’homme depuis des siècles. En tout cas de l’homme blanc. DĂ©couverte par hasard. Un temple ? Vierge de l’homme ? Allons donc ! Celui qui s’appelait Martial, malgrĂ© son haleine Ă  tuer un troupeau entier de bĹ“ufs s’était penchĂ© vers lui en roulant des yeux. Oui, parce que ce temple Ă©tait non-humain, enfin pas bâti par des mains en provenance de la Terre. Lorrain avait failli Ă©clater de rire. L’autre, s’agrippant Ă  sa manche, jetant un coup d’œil Ă  droite Ă  gauche comme s’il craignait l’apparition dont on ne sait quel danger avait retrouvĂ© un instant sa luciditĂ©. Ne riez pas, avait-il lancĂ© d’un ton impĂ©rieux en lui secouant le bras qu’il n’avait pas lâchĂ©, c’est sĂ©rieux.

Il lui avait conté son histoire comme s’il la revivait aujourd’hui devant lui.

***

La jungle, partout la jungle. L’humiditĂ© ambiante, partout l’humiditĂ©. Ça vous coulait de toute part, sur le visage, le long du dos. Comme une espèce de serpent qui s’entortillait autour des vertèbres. Devant les yeux, des larmes de sueur vous brouillaient la vision. S’essuyer avec l’avant-bras sur lequel perlaient autant de gouttelettes ne faisait qu’ajouter Ă  cette vapeur brĂ»lante. Avec en prime le soleil qui tentait de percer des nappes de brume ondulant leurs danses aĂ©riennes. Des fougères gigantesques barraient le chemin et pour tout arranger vous distribuaient des gifles Ă  tour de tiges agacĂ©es. Elles aussi se demandaient ce que faisait lĂ  l’individu, le regard hagard, la barbe de plusieurs jours qui dĂ©goulinait sa crasse entre les poils de son menton. La chemise, dĂ©chirĂ©e par le souvenir d’autres espèces vĂ©gĂ©tales hostiles, peinait Ă  protĂ©ger un torse balafrĂ©. Martial, brandissant sa machette, tentait de tenir en respect des insectes monstrueux qui seraient bien venus goĂ»ter Ă  ces veines palpitant leur liquide nourricier. Les troncs des titans, dont le sommet se perdait vers le ciel, offraient tout juste en collant l’échine sur leur Ă©corce rugueuse, les moments de rĂ©pit indispensables pour tâcher de reprendre sa respiration. Faire taire ces souffrances qui montaient des muscles endoloris des mollets, des cuisses. Sans oublier les crispations du dos et de la nuque. « Qu’est-ce que tu fous lĂ  ? Â» semblait se demander la nature un rien hostile. Moi aussi, grommelait Ă  voix haute l’explorateur qui progressait comme un automate. Il en aurait voulu au monde entier s’il pouvait s’adresser Ă  lui. DĂ©jĂ  Ă  ceux qui l’avaient abandonnĂ© cette nuit en lui dĂ©robant la quasi-totalitĂ© de son Ă©quipement et bien entendu son argent. D’aventurier en mission de dĂ©couverte, il s’était retrouvĂ© perdu au milieu de la sylve gigantesque, sans cartes, sans moyens de se repĂ©rer. Inutile de dire que rapidement, le peu de repères enregistrĂ© dans son esprit l’avait soit dĂ©sertĂ©, soit Ă©tait devenu vain au regard de ce qu’il traversait. L’impression de tourner en rond ou de s’enfoncer plus avant vers l’inconnu, la forĂŞt vierge de tout contact humain pour le moins.

Ces saloperies de moustiques géants contre lesquels les moulinets rageurs ne suffisaient plus s’en donnaient à cœur joie pour venir le harceler. Pour un écrasé, un autre repartait désormais avec sa cargaison de sang frais. Les diverses retenues d’eau prodiguées généreusement par des plantes au vaste feuillage, ou de racines aux allures de serpent figés offraient des réceptacles propres au développement des insectes. Avec eux, pas moyen de goûter à la beauté du paysage. Pourtant, des papillons multicolores tentaient de le charmer de leur ballet incessant en traçant dans l’air des trajectoires plus gracieuses et harmonieuses les unes que les autres. Leur répondait la géométrie savante de lianes qui entremêlaient des cascades amoureuses les unes avec leurs voisines pour dessiner un entrelacement de passion végétale. Et puis la musique de la forêt. Ces hurlements de toute part qui vous tournaient la tête. Bestioles invisibles à quatre mains ou ailés, poussant jappements ou cris stridents. On en percevait parfois les formes qui fuyaient continuellement le regard pour perpétuer leur mystère. Des craquements de branches tout près, des bruissements de plantes bousculées par des créatures heureusement de petite taille. Oui, tout ça vécu dans un état d’esprit normal, tranquille aurait été un enchantement, une vision d’un paradis regagné. Mais là, tout paraissait s’être ligué contre lui et tenir plutôt de l’enfer vert promis dans la littérature dépeignant l’aventure.

Depuis combien de temps errait-il ? Il en perdait la notion. Il avait dormi dans les branches Ă©levĂ©es d’un gĂ©ant de bois qui avait bien voulu l’accueillir. On ne savait jamais trop ce qui pouvait courir ou ramper en bas. Il lui avait semblĂ© plus prudent et judicieux de trouver un refuge en hauteur, mĂŞme si on n’était pas Ă  l’abri de certains fĂ©lins grimpeurs. CourbaturĂ© de partout malgrĂ© la bienveillance de l’arbre. Il Ă©tait reparti avant l’aube Ă  la recherche d’un point Ă  partir duquel il aurait pu progresser dans une moins mauvaise direction. Une rivière par exemple.

Mais pas l’ombre d’un quelconque cours d’eau Ă  un horizon rendu diablement proche par la profusion et la luxuriance ambiante. C’est au moment oĂą, un peu, beaucoup dĂ©couragĂ© par son Ă©quipĂ©e, dĂ©bouchant sur une clairière qu’il stoppa net stupĂ©fait par ce qu’il voyait se dresser devant lui. Une construction, un temple en plein milieu de la jungle !

Ce temple reproduisait sur ces bas-reliefs des ĂŞtres d’apparence monstrueuse. Plusieurs membres supĂ©rieurs, des tĂŞtes multiples, parfois prĂ©sentant des tentacules. D’autres crĂ©atures Ă  l’aspect vaguement humanoĂŻde revĂŞtues de scaphandres. Ça n’était pas une blague idiote. Ces constructions cyclopĂ©ennes dataient de plusieurs centaines d’annĂ©es au vu de l’état de la matière les composant, de la vĂ©gĂ©tation qui avait tentĂ© de s’approcher et recouvrir l’incongruitĂ©. Mais comme si elle n’avait pas osĂ©, voire craint d’entrer en contact et d’y perdre son âme, elle profusionnait Ă  distance respectueuse, calmant les jeunes pousses tĂ©mĂ©raires dĂ©sireuses de se dĂ©velopper en sa direction. Martial avait senti ces vibrations Ă©tranges en provenance de l’édifice. Essayaient-elles de le tenir elles aussi en retrait d’un lieu sacrĂ© interdit ? Il s’était approchĂ©, puis, après plusieurs rĂ©tablissements rendus nĂ©cessaires par la taille des marches, il avait pu accĂ©der Ă  ce qui paraissait l’entrĂ©e du temple. L’obscuritĂ© rĂ©gnait en maitresse Ă  l’intĂ©rieur. Une odeur bizarre flottait Ă  la lisière comme si elle ne souhaitait pas sortir, craignant le soleil. Il fit plusieurs pas et alluma sa torche. La sensation que l’air s’épaississait et freinait son avancĂ©e. La lumière elle aussi ne progressait que de quelques mètres, avalĂ©e par cette substance gazeuse. La tentation Ă©tait trop forte. Mettant un mouchoir sur le nez, il continua de pĂ©nĂ©trer plus avant. Le gaz Ă©lastique dĂ©sormais l’entourait et peut-ĂŞtre mĂŞme le guidait dans sa bulle de lumière ne parvenant pas Ă  percer plus loin. Arriva le moment oĂą il fut obligĂ© de stopper et tout d’un coup, tout s’éclaira autour de lui. Il se trouvait dans une salle immense devant une grande stèle baignĂ©e dans un halo orangĂ©. Tout autour, dans une pĂ©nombre respectueuse, les murs Ă©taient recouverts de bas-reliefs singulièrement animĂ©s reprĂ©sentant des scènes Ă©tranges. Finement reproduites, il n’en saisissait pas la signification. Scènes de discussions apparentes. Scènes d’accouplement. Scènes de batailles et de destruction d’une Ă©poque lointaine oĂą rayonnaient des royaumes disparus depuis dans les cendres de l’histoire. Derrière lui, le noir complet. Pas moyen de distinguer le dehors. Il en frissonna d’inquiĂ©tude et puis lĂ , devant lui, sur la pierre reposait la forme d’un gĂ©ant. Était-ce une reprĂ©sentation d’un gisant rĂ©alisĂ© dans un matĂ©riau inconnu ? Il s’approcha en surmontant sa crainte, animĂ© par la curiositĂ© et l’intĂ©rĂŞt d’une telle dĂ©couverte. L’être surhumain n’était pas une statue. Il Ă©tait revĂŞtu d’une sorte de scaphandre comme sur les bas-reliefs Ă  l’extĂ©rieur. Il avança encore plus au niveau de ce qui devait ĂŞtre la tĂŞte. Le casque la recouvrait et il dut monter sur la pierre pour en distinguer la visière. Curieusement pas de poussière ici, comme si l’atmosphère qui rĂ©gnait la repoussait Ă  l’image de la vĂ©gĂ©tation alentour. Il se pencha pour essayer d’en discerner l’intĂ©rieur. LĂ  aussi, la pĂ©nombre qui prĂ©dominait s’éclaircit miraculeusement Ă  son approche. Un liquide mouvant ou un genre de gaz se dĂ©battait exprimant un dĂ©sir de libertĂ© que le casque lui interdisait. Il sembla d’un coup s’éparpiller vers l’arrière pour disparaitre. Martial distingua soudainement un visage remarquablement conservĂ©, celui-ci Ă©tait Ă©tonnamment humain. Les pommettes lĂ©gèrement saillantes, les yeux clos finement dessinĂ©s et dĂ©licatement Ă©tirĂ©s aux extrĂ©mitĂ©s extĂ©rieures. On aurait pu dire qu’il s’agissait d’un habitant de certaines contrĂ©es de l’Asie centrale si ce n’était une stature de gĂ©ant de beaucoup plus que deux mètres de haut. Tout Ă  coup, il faillit partir Ă  la renverse. Les paupières se mettaient Ă  frĂ©mir ! Non, il ne rĂŞvait pas, il s’agrippa autant Ă  la structure qu’à sa raison qui vacillait devant l’impossible. Les yeux s’ouvrirent et il ressentit l’étonnement, les interrogations empruntant ce regard qui le fixait. Puis, rapidement Ă  droite et Ă  gauche, au travers de sa visière, le souvenir parut remonter du pourquoi et comment il se trouvait lĂ . Il le dĂ©visagea Ă  nouveau de façon intense. L’explorateur Ă©garĂ© sentit comme une main invisible passer sur son visage, puis le traverser dans son esprit tout entier sans qu’il en Ă©prouve la moindre douleur.

D’un coup, des pensĂ©es qui ne lui appartenaient pas prirent forme. Mouvantes, gĂ©omĂ©triques, des couleurs connues et inconnues, floues, puis de plus en plus nettes. Et d’une clartĂ© trouvĂ©e, des mots, des sons qui se formaient dans une langue inconnue. Il ne savait, quant Ă  lui, que formuler son ignorance, dans la sienne, de ce qu’il pouvait ressentir. Comprenait-il, celui qui, allongĂ©, tentait d’entrer en communication ? Le gĂ©ant fronça les sourcils, sans doute pour se concentrer. Martial perçut plus clairement ses interrogations, ses doutes, son sentiment d’étonnement de le voir lĂ . Si petit, si Ă©trange dans son accoutrement. En prenant garde de ne pas le bousculer, il se redressa de toute sa hauteur, se retourna pour s’asseoir. Il prit quelques instants pour que les choses se mettent en place. Sans doute que pour lui aussi la tĂŞte lui tournait lorsqu’il se relevait un peu vite. Il retira son casque pour le poser Ă  cĂ´tĂ© de lui.

C’était une femme ! Les cheveux châtain foncĂ© courts, le regard clair d’un iris marron tirant sur le jaune, elle montrait un visage d’une finesse remarquable d’une humanoĂŻde d’une trentaine d’annĂ©es passĂ©es. Une beautĂ© qui parcourait son apparence. De ces traits isolĂ©s qui, bien qu’échappant aux critères habituels de ce qu’on considère comme joli, offraient un ensemble admirable. Un visage sans qu’il sache exactement pourquoi, qui lui racontait de plus une histoire enfouie au plus profond de lui-mĂŞme. Saisissant une espèce de pochette sur le cĂ´tĂ©, elle en sortit une sorte de tube qu’elle s’empressa de visser sur un orifice de sa manche. Plissant les yeux, elle attendit quelques instants avant de les ouvrir et de le fixer avec insistance. Elle aussi paraissait se poser des questions sur son apparence. Plus Ă©veillĂ©e, la perception de visite dans l’esprit de l’explorateur se fit Ă  nouveau sentir. Toujours en douceur, mais plus appuyĂ©e, parcourant en tous sens et provoquant chez lui une sensation de vertige. Puis tout s’arrĂŞta au bout de quelques minutes ou plus il ne savait pas. Quelle ne fut pas sa surprise quand retentirent alors de la bouche de la gĂ©ante les mots qui suivirent.

— VoilĂ , maintenant que nous nous comprenons, nous allons pouvoir communiquer et essayer d’éclaircir la situation. Qui ĂŞtes-vous et que faites-vous ici ? Pourquoi ai-je cette sensation de vous connaitre ?

Il bredouilla des mots sans suite pour commencer avant de, sous le regard patient de son interlocutrice, pouvoir aligner de quoi s’exprimer.

— Mais comment avez-vous fait ? Vous parlez notre langue tout d’un coup ? Qui ĂŞtes-vous, d’oĂą venez-vous ? Quel est cet endroit ? Moi aussi j’ai cette impression inexplicable de dĂ©jĂ -vu.

Un sourire se peignit subrepticement sur son visage. Elle eut un petit geste de la main comme pour écarter la difficulté.

— Beaucoup de questions qui nĂ©cessiteraient temps et Ă©nergie pour dĂ©velopper correctement. Je veux bien commencer Ă  rĂ©pondre puisque vous ignorez les miennes. Mon nom est Anoa, enfin c’est ce qui se rapproche le plus dans votre langue. Je ne suis pas de ce monde, comme vous vous en doutez d’après ce que j’ai pu glaner par une tĂ©lĂ©pathie lĂ©gèrement intrusive. Dont je m’excuse. Ce que je fais lĂ  ? J’attends. Qu’on vienne Ă  mon secours depuis que je suis coincĂ©e ici. Depuis combien de temps, hĂ©las, apparemment des centaines de vos annĂ©es. Je ne comprends pas pourquoi, mais on n’a pas retrouvĂ© ma trace. Ă€ moins qu’on ne souhaitât pas me voir de retour, ce qui m’étonnerait, mais on ne sait jamais. Sur SoĂ´dida comme ailleurs, dans cet espace, cet univers ou un autre, il n’est pas rare de rencontrer des inimitiĂ©s. En attendant ce qui pouvait prendre du temps, je suis entrĂ©e en lĂ©thargie et c’est votre intrusion qui a dĂ©clenchĂ© le processus de rĂ©veil. Ce qui est surprenant c’est que vous ayez pu pĂ©nĂ©trer ici. Normalement, il n’y a que les miens qui auraient dĂ». Ă€ moins que l’évolution, les mĂ©langes, que sais-je encore ?

Elle se frotta le menton d’un geste terriblement humain et se tapant sur les genoux, reprit pour elle-même.

— Mais notre absence aurait dĂ» faire intervenir une Ă©quipe de secours mĂŞme rĂ©duite. Il s’est passĂ© quelque chose, mais quoi ? Comment ? Est-ce que l’échec a entrainĂ© la dĂ©cision d’arrĂŞter la mission, les missions dans ce monde ? Il faut croire que oui. On ne gaspille pas les explorateurs, il y a tellement de planètes Ă  dĂ©couvrir, Ă  dĂ©fricher. Est-ce que les sauveteurs sont tombĂ©s sur les pièges tendus par les habitants de ces forĂŞts pour se combattre entre eux ? Tous massacrĂ©s, par crainte de ces diffĂ©rences d’apparence. Ou encore dĂ©pouillĂ©s de leurs effets, sans dĂ©fense, condamnĂ©s Ă  vivre, Ă  subsister sans espoir de retour. Des camarades sacrifiĂ©s pour en chercher une seule, quelle que soit son importance. Nous, ce sont les maladies qui ont dĂ©cimĂ© notre Ă©quipe. Dernière survivante avec l’ensemble de nos dĂ©couvertes, je me suis enfermĂ©e ici, Ă  l’abri de la contagion, de vos semblables d’alors, dans ce temple que nous avions Ă©rigĂ©, ornĂ© de terrifiantes images pour inspirer la crainte. DoublĂ© par ce dispositif rĂ©pulsif, Ă  la fois mental et rĂ©el. Il ne me restait plus qu’à m’endormir avec l’espoir d’être sauvĂ©e un jour proche. Pour ce qui est de cette sensation de vous connaitre, vous reconnaitre, je n’y comprends rien. Souvenirs d’une autre vie, sur d’autres mondes ?

Tandis qu’elle se réfugiait dans un silence peuplé de regrets et d’interrogation. Martial se mit à réfléchir et il demanda doucement.

— Mais n’aviez-vous pas le moyen, le vĂ©hicule pour retourner chez vous, mĂŞme toute seule ?

Elle leva des yeux légèrement absents vers lui, avant que, prenant à nouveau conscience de sa présence, ils ne retrouvent un éclat un peu triste.

— Mon vĂ©hicule ? C’est plus compliquĂ© que ça. Nous voyagions au travers de portes. Il s’agit de brèches spatio-temporelles ouvertes grâce Ă  des techniques de mise en relation des mondes. Seul moyen pour les faire entrer en rĂ©sonance et ainsi crĂ©er la connexion nĂ©cessaire entre les deux univers. Le voyage a cet avantage extraordinaire d’être instantanĂ©, le temps de franchir le seuil. Mais il faut non seulement une connaissance parfaite de ces phĂ©nomènes physiques, mais Ă©galement la coupler avec celle, hors pair, de la rĂ©alisation de l’expression requise. Et puis les portes ont une pĂ©riode active très limitĂ©e, car très couteuse en Ă©nergie et Ă  la stabilitĂ© plutĂ´t courte vu les mouvements quasi incessants de part et d’autre des mondes. Enfin, encore faut-il qu’elles fonctionnent ! Mais tout ça me dĂ©passait. Vous voyez, j’étais ce que vous appelez la botaniste de la bande. Celle chargĂ©e de l’étude de la flore. Les super-techniciens responsables du voyage ont hĂ©las Ă©tĂ© les premières victimes du virus. Nous, moi la première, Ă©tions incapables d’utiliser convenablement la machine sans risquer l’accident et retrouver ses atomes Ă©parpillĂ©s dans l’espace nĂ©gatif. Une fin rĂŞvĂ©e si on souhaite en terminer, ce qui n’était pas notre dĂ©sir. Mais comment faire pour programmer correctement sans maitriser ce qui nous paraissait un total charabia ? Tenez, regardez plutĂ´t ce qui en rĂ©sulte et qui ne marche plus pour cause de donnĂ©es complètement obsolètes.

Elle se tourna vers le fond de la salle où se trouvaient des appareils tous plus étranges les uns que les autres. Elle fit signe à Martial de la suivre jusqu’au plus près d’eux qui s’éclaira à leur approche. Toujours en fonction malgré le temps écoulé. Un écran apparu dans les airs sur lequel sa main encore gantée parut accompagner le défilé des images bardées de symboles incompréhensibles pour lui. Elle s’arrêta brusquement devant une, particulièrement mouvante, dans laquelle dansaient des figures vaguement géométriques. Tandis qu’elles s’agitaient dans leurs mouvements hypnotiques, des sons se firent entendre, une espèce de musique étrange, aucunement dissonante, voire envoûtante. Au bout de quelques secondes, la géante opéra un geste pour la faire taire.

— Attendez ! s’exclama Martial en posant sa main sur son avant-bras, laissez le son, c’était incroyablement beau et de plus on aurait vraiment dit…

Elle se tourna vers lui, l’air interrogatif, puis sans mot dire, fit un signe du doigt et la musique retentit à nouveau. Joyeuse, harmonieuse, elle s’éleva dans l’atmosphère et rebondit sur les hautes parois qui semblèrent frémir de plaisir sous sa caresse. Il frissonna devant une telle beauté.

— C’est absolument stupĂ©fiant, s’exclama-t-il, on dirait presque un impromptu de Schubert que jouerait Alfred Brendel. Oui, c’est ça, vraiment très proche de l’opus 90, numĂ©ro 3, mais comment est-ce possible ? Des sons, une musique Ă©crite Ă  des centaines d’annĂ©es de distance, sans qu’il soit envisageable de les relier. Existe-t-il dans l’Univers des liens qui connecteraient les Ă©lĂ©ments et les ĂŞtres ? Une musique qui rapprocherait les astres comme elle adoucit les mĹ“urs ? Le chant des Ă©toiles qui inspirerait ou serait inspirĂ© par la vie peuplant les mondes gravitant autour ? C’est absolument fascinant. Quelle part de suggestion, quelle part d’inspiration aurait touchĂ© les esprits de ces grands compositeurs, leurs âmes pour crĂ©er, reproduire cette musique divine ? Au diapason de l’univers, ils en ont restituĂ© le mystère. Si cet impromptu si proche Ă©tait le lien spĂ©cifique entre nos deux mondes. Combien de morceaux, de compositions permettaient de relier les uns aux autres ? Mais pourquoi cette version lĂ©gèrement diffĂ©rente ne rĂ©pondait pas, ne rĂ©pondait plus, au temps qui passe et qui Ă©loigne la perspective du rendez-vous ?

La jeune femme le regardait étonnée de voir à quel point l’excitation avait gagné Martial.

— HĂ©las, ça ne fonctionnait plus. On pouvait rejouer Ă  l’envi, les relayeurs des montants bâtis pour le retour ne rĂ©agissaient plus. Ils restaient dĂ©sespĂ©rĂ©ment Ă©teints, plongĂ©s dans leur mutisme. La synchronisation n’était plus possible avec cette suite de sons. Cette mĂ©lodie comme tu l’appelles ne correspondait plus aux instants pour lesquels elle avait Ă©tĂ© composĂ©e. Le dĂ©calage permanent des mondes rĂ©clamait de modifier cette musique et pour cela seuls les spĂ©cialistes du portail auraient Ă©tĂ© capables d’y parvenir, nous n’étions pas en mesure de changer ce qui Ă©tait nĂ©cessaire.

Martial fit les cent pas en se frottant le menton, plongé qu’il était dans les intenses réflexions suscitées par l’excitation. En mesure, les mesures, la tonalité, les variations, la mélodie songeait-il.

— Si j’avais l’instrument ou un piano, je pourrais tenter de jouer l’impromptu qui est lĂ©gèrement diffĂ©rent de ce qu’on vient d’entendre. Voir si comme tel, avec des variations, improvisations, les relayeurs rĂ©agiraient. Après tout, il semblerait qu’il faille ĂŞtre en symbiose avec l’univers, avec sa musique. Peut-ĂŞtre est-ce mon rĂ´le d’être lĂ  pour accompagner ce mystère. Ça ne coute rien d’essayer, non ? Ah si je pouvais moi aussi, pourquoi pas, me laisser aller, baigner dans cette musique et voir oĂą elle m’emmènerait. Évidemment, il me faudrait un piano et je n’en aperçois pas trop dans cette salle.

Elle fit une petite moue charmante, mais se tourna concentrée sur ce qui semblait un dialogue en pensées avec la machine. Elle accompagnait de gestes sans doute plus là pour concrétiser sa volonté que des véritables instruments de commande.

Miracle ! Une forme brillante traça l’image d’un piano devenant de plus en plus net. Il y avait mĂŞme un tabouret qui rejoignait timidement l’instrument. Passant d’un trouble dessin en trois dimensions en quelque chose certes toujours lumineux, mais qui paraissait tangible.

Ébahi, Martial regardait tour à tour la manifestation soudainement solide et surtout la merveilleuse magicienne responsable de ce tour de force. Remarquant l’expression visible de son admiration insistante, elle lui lança en rougissant un sourire un peu gêné. Martial, pas en reste, offrit en retour, envahissant son visage, une couleur qui n’était pas très éloignée. Elle lui indiqua d’un geste qu’il pouvait s’approcher de l’instrument.

Il tâta l’apparition pour s’assurer de sa présence réelle et de la robustesse de l’ouvrage. C’était à la perfection la concrétisation de son piano laissé orphelin en France avant son voyage. Extirpé de son esprit par les pouvoirs télépathiques et transmis à une de ces machines incroyables imprimant à volonté l’expression de sa maitresse. Un peu intimidé malgré tout, il s’assit sur le tabouret et fit mine de relever le bas d’une redingote virtuelle pour coller à la scène. Il commença à pianoter sur le clavier. Des sons bizarres sortis au début, il y eut rapidement, après une période d’adaptation correspondant aux souvenirs ancrés dans sa mémoire, la bonne tonalité qui aurait dû émaner de l’instrument. Même encore plus parfaite, comme si le vieux piano exprimant sa désapprobation d’avoir été abandonné, reprenait vie et se réglait tout seul pour retrouver sa jeunesse et la perfection de ses composants d’origine.

Le clavier remplit à la perfection son rôle, les marteaux s’abattirent comme il le fallait. Martial entama à son niveau d’amateur éclairé la restitution de l’impromptu. Un peu intimidé par le regard de son unique spectatrice, il parvint malgré tout à l’exécuter plus qu’honorablement en prenant confiance. Comme tout interprète qui joue pour le plaisir, il se laissa emporter par la musique, sa beauté.

Puis, tout à coup, ce fut comme si c’était elle qui finissait par guider ses mains, ses doigts, si bien dressés. On pouvait presque les considérer comme les prolongements de ces vibrations sonores, tellement elle se nourrissait de l’émotion et des sentiments magnifiques. Par ce phénomène inexplicable, il était subjugué, quasiment possédé par l’interprétation. Collant parfaitement à l’écriture de Schubert, y mettant à la fois passion et retenue devant l’œuvre, il ne remarquait plus ce qui l’entourait. Totalement absorbé, hermétique à l’extérieur, tout juste conscient de la présence de la géante qui l’écoutait jouer devant elle, pour elle. Transfigurée, elle aussi partageait, par on ne sait quelle alchimie, la communion avec la musique, avec son interprète. Un soudain remue-ménage les fit sortir momentanément de leur hypnose et là, ils assistèrent à l’incroyable. Les relayeurs s’étaient mis à briller de tous leurs feux. Des perles multicolores s’animaient sur le portail. Une image tremblotante commençait à prendre forme au centre.

Totalement envouté par la musique et l’atmosphère irréelle qui submergeait la salle, Martial ne s’arrêta pas, il ne le pouvait pas, il ne le pouvait plus même s’il l’avait désiré. Ce qui n’était pas le cas. Un maelstrom agita les signes, des lucioles bigarrées en provenance du portail s’éparpillaient autour d’eux. Dansaient autour de leurs visages. Baignés dans une joie indicible, ils riaient ensemble, une fusion incroyable se réalisait dans l’espace. Une fusion dans les composants de la machine, mais également de façon extraordinaire chez les êtres. Comme s’ils faisaient à cet instant, partie d’un tout, en harmonie avec l’univers. Un moment de partage où se révélait sans vraiment comprendre ce qui les unissait. Ils étaient entrés eux aussi en résonance, en conjonction avec le sens même de la vie. Ensemble, transfigurés partageant avec le reste du cosmos l’exaltation, le ravissement, l’allégresse offerts par la musique, mais surtout avec elle leur totale immersion dans la grande symphonie de l’univers. Ils étaient la musique, ses battements au diapason du cœur. Ils étaient ce qui avait été et ce qui adviendrait. Les visages de ceux qui s’étaient connus et ceux qui se rencontreraient et s’aimeraient. Les rendez-vous pris sans qu’on le sache. La jeune femme le saisit dans ses longs bras et l’embrassa sur le front, sur son visage pour terminer sur ses lèvres. Ça n’était pas la joie de remettre en marche le portail. Non, il y avait bien plus.

Puis, il y eut l’éclair éblouissant mariant des couleurs inconnues. Une note grave en provenance de la porte sonna la synchronisation parfaite. Elle était ouverte comme elle ne l’avait jamais été. L’image qui apparaissait projetée offrait la vision d’une jungle ressemblant à celle de la Terre, mais où le vert était substitué par des mauves, des violets entêtants, où des fleurs gigantesques agitaient leur salut lointain. Dans le ciel qu’on distinguait, un soleil bleu étalait sa majesté. Plus bas, plus à distance, sans doute plus discret pour cause de timidité cosmique, un disque orange trahissait la présence d’un frère jumeau de moindre taille. Un chemin artificiel menait à une espèce de construction baroque dont l’arrondi tendait à se fondre respectueusement dans le paysage. L’éclair lointain qui revenait périodiquement à son sommet faisait immédiatement penser à un phare guidant le voyageur égaré.

À regret, la sensation de totale communion reflua, les laissant pantelants, un peu perdus. Il en restait suffisamment pour habiter leur corps, leur esprit et imprégner leurs souvenirs de ces moments uniques.

Anoa s’était redressée et on voyait le sentiment intense qui parcourait son visage et les moindres tressaillements de son être. Sa poitrine se soulevait avec frénésie encore sous le coup des émotions vives.

Elle se tourna vers lui.

— Martial, nous n’avons pas beaucoup de temps avant que la porte ne se referme et qu’alors il ne faille trouver la variation nĂ©cessaire. Qui sait si tu y arriverais, si l’univers nous accordait Ă  nouveau cette chance malgrĂ© ce cadeau merveilleux qui vient de nous ĂŞtre fait. Jamais il ne s’est produit un tel phĂ©nomène prĂ©cĂ©demment. Mais je dois rentrer tant que c’est possible pour voir ce qui m’attend de l’autre cĂ´tĂ© avant de songer Ă  quoi que ce soit.

Le jeune homme était désemparé autant par l’expérience vécue que par la tournure brutale des évènements.

— Mais comment faire, que vais-je devenir, maintenant que nous nous sommes trouvĂ©s, devons-nous nous perdre Ă  jamais ?

Elle passa la main en douceur sur sa joue comme pour en effacer la détresse.

— Tu dois me faire confiance, il faut que je rentre seule et que je vois ce que je peux et dois faire avec les miens. Avec tout ce temps Ă©coulĂ©, y compris lĂ -bas, des Ă©claircissements seront nĂ©cessaires. Je risque fort de devoir passer un bon moment Ă  expliquer, Ă  m’expliquer. Ensuite, je te promets, je reviendrai te chercher, moi non plus je ne veux pas perdre ce qui nous relie comme ce qui peut raccorder nos mondes au travers de cette musique. Il y a aussi beaucoup plus dans ce qui nous lie de façon si mystĂ©rieuse, mais qui est bien lĂ  depuis on ne sait combien de temps. Il n’y a pas de hasard, cette musique, c’est nous, nous sommes cette musique. Je vais te donner cette pierre, en vĂ©ritĂ© beaucoup plus qu’une pierre. C’est une sorte de balise pour nous localiser. Les portes sur les autres mondes Ă  mon Ă©poque s’ouvraient bien Ă  proximitĂ©, mais pas forcĂ©ment exactement au mĂŞme endroit, parfois Ă  quelques-uns de vos kilomètres. Ensuite, il fallait se rapprocher du signal pour se trouver ou se retrouver. J’imagine que notre technologie n’a pas rĂ©gressĂ© et que je pourrais dĂ©sormais revenir et te joindre si tu restes dans ce territoire. Garde lĂ  prĂ©cieusement.

Il regarda la pierre qui chatoyait une lumière douce et chaude en provenance de son propre intérieur. Dans sa main, elle semblait prendre vie et générer de multiples couleurs venant comme des bulles éclater en périphérie.

— Oui, tu as raison, hĂ©las, il faut que tu repartes, seule. Moi, je ne peux pas te suivre aujourd’hui. Mais je ne vais pas m’endormir ici en attendant ton retour. Ton scaphandre est un peu grand pour moi et puis si je ne peux mĂŞme pas rĂŞver.

Elle lui adressa un maigre sourire. Ă€ nouveau tournĂ©e vers la machine elle concentra sa pensĂ©e pour qu’apparaisse Ă  nouveau dans l’air une vue des environs d’une nettetĂ© incroyable. On avait l’impression qu’une espèce de drone la survolait en grimpant dans le ciel afin de visualiser les reliefs du paysage du temple situĂ© en bas vers la gauche de l’image, il distingua le fleuve Ă  quelques kilomètres. Puis en le remontant, il vit la petite ville d’oĂą il Ă©tait parti avec son Ă©quipage. Si proche, si lointaine. Mais il n’était pas au bout de ses surprises, Anoa lui tendit une sorte de ceinture dont elle lui expliqua rapidement le fonctionnement. Ă€ manipuler avec prudence et Ă  ne pas laisser entre les mains de n’importe qui. Une ceinture antigravitĂ© ! Elle lui permettrait de survoler la rĂ©gion Ă  altitude convenable et de descendre Ă  distance raisonnable des faubourgs. Ensuite, il faudrait se dĂ©barrasser de l’appareil. RĂ©vĂ©ler son existence pourrait lui valoir plus d’ennui que d’avantages. Les machines rassemblĂ©es sur une espèce de chariot invisible, elle s’apprĂŞta Ă  franchir la porte avant que le signal ne s’affaiblisse et de se retrouver Ă  nouveau prisonnière de ce cĂ´tĂ©-ci.

Ils se prirent d’abord les mains, plongeant leurs regards l’un dans l’autre comme pour mieux s’imprégner de ce qui se trouvait derrière. L’image d’une géante qui se penchait à ce point pour le prendre dans ses bras et l’embrasser aurait pu être comique pour des esprits s’adonnant à la bigoterie. Ils n’en avaient que faire et pas le temps non plus de jouer avec la soi-disant bien-pensance.

Puis elle se redressa et après une ultime pression de leurs mains, elle franchit le portail, suivie par son chariot invisible obéissant comme un chien à sa maitresse. Il était temps, les portes donnaient des signes de fatigue. Leur éblouissante représentation multicolore ralentissait sérieusement.

Elle se retourna une dernière fois pour lui lancer un regard tellement rempli de sentiments qu’il se sentit défaillir. Il s’évertua à jouer de nouveau sur le piano lumineux, espérant faire durer encore un peu l’existence du passage. Mais malgré la volonté l’envie désespérée, la magie s’était enfuie et le laissait seul, désemparé. Tout s’éteignit. Même l’instrument soudainement privé de ses relais se mit à vibrer avant de disparaitre avec le tabouret dont il s’était levé précipitamment. Debout, un vide considérable emplit son être. Plus que l’absence, les liens puissants créés semblaient se défaire. Il se retrouvait dans cette immense salle devenue sans âme après avoir pourtant abrité les fantômes de ce qui était aux frontières du possible. Des crampes terribles lui nouèrent l’estomac et les intestins, accompagnant le vide de son esprit désemparé. C’était comme si une porte de prison s’était refermée sur lui l’abandonnant, à jamais seul avec son désespoir.

Machinalement, il avait fait demi-tour, laissant une partie de lui-mĂŞme Ă©levĂ© Ă  un tel niveau de conscience par cette musique qu’il en Ă©tait presque vidĂ© mentalement et physiquement. C’est quasiment en automate qu’il avait pris le chemin du retour. ManipulĂ© la ceinture, observĂ© Ă  altitude raisonnable de la cime des gĂ©ants le parcours aĂ©rien Ă  emprunter pour rejoindre la civilisation. La civilisation ! Il en souriait presque Ă  l’idĂ©e qu’il s’en faisait dĂ©sormais. Revenu Ă  son point de dĂ©part il y a si peu, mais comme s’il s’était Ă©coulĂ© des siècles, il n’avait pas cherchĂ© Ă  retrouver ses voleurs. Il s’en moquait Ă©perdument. Juste avec ce qu’il avait laissĂ© dans le coffre de l’hĂ´tel, il pouvait garder une chambre pour attendre, attendre et encore attendre. Des jours, des semaines Ă©taient passĂ©s. Aucun signe de l’ailleurs. La sensation de perte incommensurable, le grand vide avait envahi son ĂŞtre. Ce qu’il avait vĂ©cu avec Anoa Ă©tait surhumain, devoir l’ignorer ou l’oublier Ă©tait impossible. L’évènement unique cosmique inexplicable, incomprĂ©hensible, avait profondĂ©ment changĂ© Martial. IncomprĂ©hensible ? Mais qui avait besoin de comprendre ce qu’il avait Ă©prouvĂ©, ressenti au plus profond de son ĂŞtre, Ă  part dĂ©sirer le retrouver avec l’autre. Sans cette partie de lui disparu lĂ -bas et ce qui Ă©tait demeurĂ© d’elle ici, il avait perdu le fil, perdu le sens de son existence.

Sans plus de goût pour son ancien métier d’explorateur, il avait fini par succomber à l’attrait de ce qui l’aidait à oublier sa propre existence. La bouteille devenue sa meilleure compagne, puisque l’autre ne donnait pas signe de vie. C’est donc là qu’il avait rencontré Lorrain, dans l’état actuel de délabrement physique et mental dans lequel il se trouvait désormais.

***

Lorrain observait le type aux cheveux et à la barbe hirsute qui lui faisait face. Pauvre gars, pensait-il, le soleil du coin n’était pas franchement clément pour les esprits fragiles, plus portés sur les alcools forts que sur les nécessités de la vie moderne.

Se retenant de prendre un ton au mieux moqueur, il s’adressa à son interlocuteur au regard redevenu vague.

— Vous ne seriez pas un peu tombĂ© amoureux d’une chimère ? J’ai quand mĂŞme l’impression que vous ne manquez pas de fantaisie et je ne parle pas de ce que vous ingurgitez qui doit grandement aider Ă  phosphorer. Tout ceci est certainement le fruit de votre imagination mĂŞlĂ© Ă  celui qui sert Ă  fabriquer cette liqueur plutĂ´t dĂ©sastreuse Ă  terme pour le corps et l’esprit.

Martial leva un œil atone vers l’autre, puis semblant émerger un instant de sa torpeur alcoolisée, il fouilla dans sa poche pour en extirper un objet.

— Et ça, c’est le fruit de quelle liqueur et de quelle imagination dĂ©bordante ? lança-t-il un peu excĂ©dĂ©.

La pierre sur laquelle Lorrain jeta son regard brillait de mille feux qui paraissaient sortir de nulle part. Il ouvrit de grands yeux et fixa Martial dubitatif.

— Vous avez trouvĂ© ça dans la jungle ?

— Je vous l’ai dit, c’est un cadeau qu’on m’a fait, mais hĂ©las peut-ĂŞtre un cadeau d’adieu.

— Elle est magnifique, sans doute a-t-elle une grande valeur et…

— Je ne suis pas vendeur, en tout cas pour l’instant. Et lĂ , je pense que je dois aller me coucher. Si ça ne vous dĂ©range pas, je prĂ©fĂ©rerais reprendre cette discussion plus tard. Je crois bien que j’ai mon compte.

Lorrain qui ne voulait pas le brusquer regarda une dernière fois la pierre avant que Martial ne l’empoche à nouveau.

— Oui, bien sĂ»r, allez dormir un peu, nous aurons l’occasion de nous revoir demain pour reparler de tout ça. En tout cas, j’ai Ă©tĂ© ravi de faire votre connaissance. Il n’y a pas trop de compatriotes dans le coin.

L’autre poussa un grognement pouvant passer pour de l’acquiescement et se leva pour gagner l’escalier menant aux chambres. Lorrain le regarda se diriger tant bien que mal vers la sortie de la salle du bar. Il se dit qu’avec un peu de bagout lui qui Ă©tait commercial, il saurait rĂ©cupĂ©rer pour une somme suffisamment modique cette pierre. Il se chargerait ensuite de la revendre au prix fort aux amateurs qu’il connaissait. Qui sait s’il n’y en avait pas d’autres Ă©galement. L’état du pauvre hère ne devrait pas Ă  terme poser beaucoup de problèmes. Il se frotta les mains mentalement. Tout n’était pas si gris, mĂŞme dans ce trou paumĂ© du BrĂ©sil entourĂ© par ces bouts de la forĂŞt Amazonienne qui rĂ©sistait toujours Ă  l’avancĂ©e implacable des besoins de l’activitĂ© Ă©conomique humaine. Il se servit un dernier verre, il l’avait bien mĂ©ritĂ©. Après les Ă©checs de ces projets rĂ©cents de vendre ce qu’il ne possĂ©dait pas encore aux potentats locaux, il lui fallait se remonter le moral avant de gonfler son portefeuille. Une ultime gorgĂ©e et Ă  son tour il se leva pour gagner son plumard. Pas le plus confortable dans ses souvenirs, mais suffisant pour l’état de ses finances qui rĂ©gulait le niveau d’exigence de ses dĂ©sirs. Comme il passait devant les portes des chambres, il entendit des bruits curieux en provenance de celle qu’il longeait. Tout autour du chambranle, une lueur violente jaillit dans le couloir. Ă€ l’intĂ©rieur, il perçut le remue-mĂ©nage d’un individu qui faisait protester le matelas de son lit. Une voix se fit entendre qu’il reconnut comme celle de Martial. Elle criait plutĂ´t que se manifester normalement. « Anoa, c’est toi, enfin, je n’y croyais plus, j’imaginais que tu m’avais oubliĂ©, abandonnĂ© ici ! Â» Une voix fĂ©minine dont il ne distinguait pas les paroles pour cause d’expression plus calme lui rĂ©pondait. Ă€ nouveau celle de Martial toujours aussi forte. « J’arrive, je viens avec toi comme je suis, je n’ai besoin de rien, tu me raconteras ce qui s’est passĂ© lĂ -bas. Maintenant, ici, plus rien n’a d’importance, rien d’autre que nous, ailleurs, avec la musique. Â»

Lorrain tambourina sur la porte

— Martial, que se passe-t-il ? Ouvre bon sang !

Ă€ nouveau, un Ă©clair autour de la porte. Il donna un coup d’épaule qui fit sauter le pauvre verrou gĂ©missant sous la douleur. Il crut rĂŞver en voyant dans le mur de droite l’image fugace de silhouettes disparaissant comme sur un vieux tĂ©lĂ©viseur lorsqu’on l’éteignait jadis. Puis, plus rien, le silence, une chambre totalement vide malgrĂ© la fenĂŞtre fermĂ©e. Et lĂ  sur le lit, la pierre ! Il s’en saisit fiĂ©vreusement, la regarda sous toutes les coutures, bien qu’elle n’en possĂ©dât pas. Plus de lumières, elle Ă©tait devenue, si c’était bien la mĂŞme, complètement terne. Un cabochon de verre sans aucune valeur mĂŞme pas pour reboucher une bouteille. Il la rejeta sur l’édredon oĂą elle rebondit plusieurs fois comme pour se moquer de lui. Il ressortit dans le couloir pour regagner sa chambre. Non, ça n’était pas possible, ce type s’était foutu de lui et s’apprĂŞtait sans doute Ă  lui refourguer sa pierre pour le rouler, lui le prince de l’arnaque. Il ne comprenait pas nĂ©anmoins pourquoi, il s’était volatilisĂ© en laissant une verroterie sans valeur. Ă€ moins que des complices ne l’aient retrouvĂ© et obligĂ© Ă  fuir. Mais comment ? Ça n’était pas pour rejouer le mystère de la chambre jaune ! Ce qui Ă©tait certain c’est que lui devrait s’en aller rapidement pour trouver d’autres pigeons Ă  plumer. L’endroit n’était franchement pas idĂ©al pour faire des dĂ©couvertes menant Ă  une quelconque fortune. Des histoires Ă  dormir debout, il en avait eu sa dose mĂŞme si la nuit qui s’annonçait pour lui, après ce dernier nouveau fiasco, se rĂ©vèlerait plus blanche que noire et reposante.

Michel Maillot
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đź’¬Commentaires

1.Posté par Koyolite TSEILA le 01/11/2023 12:10 | Alerter
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KoyoliteTseila
Résonance est un joli texte de science-fiction tout en douceur, poétique et baigné par une musique intemporelle, universelle. A l’instar de l’un de mes films préférés, « Rencontres du troisième type », il propose un premier contact - en l’occurrence au cœur de la jungle entre un humain et une extraterrestre – pacifiste et mélodieux. Le tout est harmonieux et c’est une histoire fort inspirante. Que cette lecture vous soit aussi agréable qu'elle le fut pour moi !

2.Posté par éric MARIE le 03/11/2023 10:43 | Alerter
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ATRAVERSLESPACE
Merci Michel Maillot pour ce texte nimbé de passion, de poésie et de mystère. Une ambiance touffue et moite que l'on ressent de bout en bout qui imprègne le lecteur et les personnages. Belle découverte.

3.Posté par Michel MAILLOT le 03/11/2023 22:46 | Alerter
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mmaillot
Une petite note supplémentaire. Cette nouvelle devait s’appeler « La jungle perdue au-delà du ciel » et puis l’écriture avançant l’histoire s’est éloignée du titre malgré la sylve toujours présente. Finalement, une autre histoire a récupéré le titre par la suite, mais c’en est donc une autre !
Enfin, pour les amateurs comme moi de vieille SF, ça se sent hein ? Il y a des clins d’œil à mon maître Stefan Wul. Les prénoms utilisés, Lorrain et Martial, sont ceux de deux personnages de « Rayons pour Sidar ». J’espère qu’il ne m’en voudra pas trop des étoiles où il réside désormais. Plus difficile à repérer, c’était Anoa. Elle, c’est en remontant aussi loin dans mes lectures, mais d’un autre petit bijou pour moi, « La Planète Ignorée » de René Guillot paru en 1963 dans la bibliothèque verte. L’histoire et les personnages m’avaient bien envoûté à l’époque. Je trouve que ça se lit toujours bien même en étant « légèrement » plus âgé. Encore des récits où la jungle joue un rôle certes, mais elle se prête tellement bien à la SF par son mystère.

4.Posté par Koyolite TSEILA le 04/11/2023 07:09 | Alerter
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KoyoliteTseila
@Michel Maillot : Merci pour cette note supplémentaire, tout à fait intéressante. Stefan Wul est l'un de mes auteurs préférés. J'ai lu "Rayons pour Sidar", il y a longtemps (vers 2010-2011) et j'aurais dû voir le clin d'oeil ! Et sinon, "La jungle perdue au-delà du ciel" est un titre qui claque bien ! (mais qui effectivement n'aurait pas/plus été adapté à ton récit). Peut-être un clin d'oeil à Jack Campbell avec "La flotte perdue, Par-delà la frontière" ?

5.Posté par Jacques BELLEZIT le 05/11/2023 10:08 | Alerter
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jacques
On sent bien la patte "wuliennne"...et j'ai notamment été marqué par le passage du portail : "Ce qu’il avait vécu avec Anoa était surhumain".

Je n'ai pu alors m'empêcher de penser à David Bowman ayant atteint le début, ou la fin de son voyage nietzchéen dans "2001 Odyssée de l'Espace". Sauf que Martial est revenu....

Quoi qu'il en soit, un texte très poétique sur le Contact, quand bien même le format court oblige à "compresser" les explications.

Mais je pense qu'il y a là la matière première pour un univers :)


6.Posté par Southeast JONES le 05/11/2023 14:43 | Alerter
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southeast
Sympathique rencontre de troisième type qui gagnerait à être développée. Une novella peut-être ?

7.Posté par B BLANZAT le 07/11/2023 13:17 | Alerter
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Blanzat
Très chouette histoire, effectivement qui tient plus de la Rencontre du Troisième Type avec la communication musicale, Ré Mi Do Do Sol. Je rejoins Jacques Bellezit et Paul Southeast Jones : il y aurait de quoi développer quelque chose de plus grand... D'ailleurs j'ai une question : comment se fait-ce qu'Anoa parlât au subjonctif ? Mystère...

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