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Mad Max | 1979


Un article ajouté/rédigé par | 13/06/2022 | Lu 189 fois




Synopsis

Sur les autoroutes désertées d'une Australie méconnaissable, une guerre sans merci oppose motards hors-la-loi et policiers Interceptor, qui tentent de triompher de la vermine au volant de voitures aux moteurs surgonflés. Dans ce monde en pleine décadence, les bons, les méchants, le manichéisme disparaissent.

Présentation et analyse

MAD MAX est un film australien de George Miller, sorti en 1979, avec dans les rôles principaux Mel Gibson, Joanne Samuel, Hugh Keays-Byrne, Steve Bisley, Tim Burns, Roger Ward, Geoff Parry, Brendan Heath, David Cameron, Nick Lathouris, Jonathan Hardy, Reg Evans, David Bracks, Paul Johnstone, Howard Eynon, Vincent Gil, Lulu Pinkus.

L'action se situe à une époque indéterminée, vraisemblablement en Australie. Les forces de police sont informées qu'un individu dangereux, ayant déjà tué un représentant de l'ordre, s'est enfui avec sa voiture, un modèle surpuissant. Différentes équipes se mettent en route pour le traquer. L'individu (Vincent Gil), les défie en utilisant la radio, sous les yeux de sa compagne (Lulu Pinkus). Ils sont tous deux visiblement défoncés, surexcités. Le type dit qu'on ne l'arrêtera jamais car il est un "aigle de la route". Les différentes voitures de patrouilles semblent spécialisées, d'après leurs titres ("Pursuit", "Interceptor"). Mais, malgré leurs moteurs gonflés et la détermination des agents, elles échouent à coincer le fuyard - ce qui donne lieu à d'impressionnantes scènes de cascades. C'est là que Max Rockatansky (Mel Gibson) entre en scène : il se place face à la voiture volée, et lui fonce dessus, sans hésitation. Puis, se lance à sa poursuite. Finalement, le couple se tue dans un accident, plus ou moins provoqué par cette course folle.

Puis on en apprend un tout petit peu sur Max : il a une femme, Jessie (Joanne Samuel) et un garçon en bas âge, Paul (Brendan Heath). Ils vivent dans une zone quasiment désertique, au bord de la mer. Elle joue du saxophone, niveau débutant. Mais la suite du film va lui faire perdre contact avec cet instrument (elle aura bien d'autres soucis).

Un samedi matin, Max, normalement en congés, se rend au poste de police ("Halls of Justice"), et plus précisément au garage. Le mécano Barry (David Cameron) lui montre le dernier modèle de voiture, un Ford Falcon V8. Elle est équipée d'un turbo, et toutes sortes d'améliorations techniques pour en faire un bolide.

Au même moment, dans les étages, se déroule une conversation entre Fifi Mc Afee, le chef d'équipe (Roger Ward) et le commissaire Labatouche (Jonathan Hardy) ; ils nous apprennent que Max veut démissionner, et ça n'est pas la première fois. La nouvelle V8 n'est là que pour l'appâter, lui donner envie de rester.

Plus loin, Mc Afee informe Max que les autres "aigles de la route" sont à sa recherche. L'intéressé ne prend pas la nouvelle au sérieux, apparemment.

On fait ensuite connaissance avec les différents membres de ce petit commissariat, et notamment de Jim "le gorille" (Steve Bisley), grand blond baratineur, qui drague quasiment toutes les jolies filles qu'il croise.

Les choses se précisent lorsque cette bande entre en scène, et notamment leur chef, le Chirurgien (Hugh Keays-Byrne), qui possède une autorité absolue sur tous les autres, quasiment un droit de vie et de mort. Ils se déplacent avec des motos de grosse cylindrée. La séquence les montre arrivant dans une petite ville et, dès le pied à terre, commençant à brutaliser les habitants, se livrer à des vols, vandalisme, tapage, etc. Ils sont venus, en fait, récupérer le corps de leur copain qui est mort il y a quelques jours, poursuivi par Max. Le chef de gare (Reg Evans) a le malheur de faire un petit commentaire sur le défunt, aussitôt le Chirurgien lui joue tout un numéro d'intimidation, l'oblige à se découvrir et charge deux de ses lieutenants de l'emmener. On devine qu'il va probablement mal finir.

A l'écart dans une rue, un jeune homme, accompagné de sa petite amie, somnole à l'arrière d'une grosse Chevrolet Bel Air, customisée, peinte à l'aérographe, pleine de chromes, de la fourrure sur les sièges, etc. Quand ils voient comment se comportent les motards, ils décident de fuir. Grossière erreur : ils sont rattrapés en très peu de temps. La bande du Chirurgien s'acharne sur la voiture, la détruit totalement. La jeune femme est violée. Le type s'enfuit à moitié nu, courant dans les champs.

Max et Jim le gorille sont envoyés sur les lieux. Ils prennent soin de la jeune femme et découvrent un membre de la bande, Johnny boy (Tim Burns), totalement drogué, qui a été oublié sur place. Ils l'arrêtent.

Jim est ravi de sa prise. Mais rapidement, il doit déchanter : des avocats arrivent, et exigent sa relaxe. Personne n'est venu au tribunal, aucune plainte n'a été déposée, etc. S'ensuit une scène assez violente, où Jim s'en prend physiquement à Johnny boy, aux avocats. Ses collègues doivent s'y mettre à plusieurs pour le maîtriser. Jim et Johnny boy se promettent mutuellement de se retrouver, "sur la route". Dans cette scène, un personnage, qu'on a déjà remarqué, continue d'émerger : Bubba (Geoff Parry). Il est venu récupérer Johnny boy, bien qu'il le méprise et considère qu'il n'est pas digne de faire partie de la bande. Mais, le Chirurgien lui en a donné l'ordre. On comprend rapidement que Bubba est le numéro deux de la bande, le lieutenant du Chirurgien.

Une nuit, Johnny boy sabote la moto de Jim, alors que celui-ci se paie du bon temps avec une de ses conquêtes d'un soir. Le lendemain, quand Jim repart, sa roue arrière se bloque, il se retrouve dans le décor ; indemne, mais sonné.

Finalement, un copain vient, et lui prête un pick up. Ils chargent la moto à l'arrière, et Jim repart, de bonne humeur.

Cependant, Johnny boy l'attend, tapi sur le bord de la route. Il lui lance un disque de freins dans le pare brise. Jim a un accident, fait des tonneaux, se retrouve à l'envers, coincé dans le véhicule. Et là, le Chirurgien intervient : il oblige Johnny boy à jeter une allumette sur le pick up, dans lequel l'essence a commencé à couler. Johnny boy ne veut pas en arriver là, mais il est contraint d'obéir.

Jim est brûlé vif…

Nous sommes, clairement, dans une dystopie. Tout le film raconte, par petites touches et selon différents angles, le délabrement d'une société en crise, de tout un système en train de s'effondrer.

Mais, pour commencer, en cadre général, ce récit s'organise autour d'un thème immémorial, celui de la vengeance, qu'on retrouve dans d'innombrables westerns. Du reste, la bande en moto est l'équivalent post industriel de la bande à cheval dans les westerns. Max va venger la mort de Jim le gorille, mais d'autres ensuite. Il va se sentir investi d'une mission, et le changement est très net, notamment à travers le vêtement :

Au moment où Max décide d'agir, de punir, il se précipite dans un coffre où il avait rangé ses habits en cuir. Il change de peau. Oui, car Max était en train de craquer. Il avait déclaré un soir à Mc Afee qu'il commençait à prendre du plaisir à ce qu'il faisait, et que si ça continuait, bientôt, il ne vaudrait "pas mieux que les autres", et allait "devenir marteau". Mc Afee lui avait alors conseillé de prendre quelques jours de vacances, après avoir vainement tenté de le remotiver avec une nouvelle voiture, surpuissante. Max était alors parti avec sa petite famille, laissant sa tenue de policier chez lui. A partir du moment où il décide de passer à l'action violente et hors la loi, il remet cette tenue et s'empare de la Ford Falcon V8 au moteur gonflé.

Comme si les symboles (le cuir) et la technologie (le super turbo et les améliorations moteur) devenaient non seulement indispensables, mais constituaient sa propre identité. Mieux encore : on le voit s'enfoncer dans le garage, et par fondu enchaîné, il disparaît, et c'est la voiture qui ressort. Comme s'il était devenu la voiture, comme si l'homme et le véhicule avaient fusionné, pour former une nouvelle entité. C'est drôlement bien vu.

Il y a donc une mue, radicale. Deux parties dans le film, en fait.

On parlait de délabrement. Social, d'abord, à travers la dissolution de l'idée de loi, de justice. Egalement, de part le fait que la violence se propage à tout et tous. Délabrement des lieux, des conditions de vie. Mais aussi, délabrement mental. Soit léger, soit bien plus profond, voire grave. Décrivons tout cela à la fois :

La scène d'ouverture est, en elle-même, parlante : au bord d'une route (Anarchy road, sûrement pas un hasard), deux policiers sont en patrouille. L'un d'eux est resté sagement dans la voiture, immobile. Que fait l'autre ? Il observe un couple qui fait l'amour dans la nature. Comment ? Avec la lunette d'un fusil. Il semble prendre un malin plaisir à faire le voyeur, sur ce mode pour le moins malsain. A tout moment, il pourrait tirer. Le ton est donné.

Le bâtiment de la police, nommé "Halls of Justice", en dit long sur la décrépitude de cette justice : les locaux sont fortement détériorés, miteux, envahis de crasse et de bistouille, plongés dans une éternelle pénombre. Les sols sont recouverts de détritus, et partout dans les coins, il y a de vieux meubles, des appareils d'électro ménager hors d'usage. On se croirait dans un entrepôt, un garage, un dépôt vente. Même l'enseigne en métal est en piteux état : rouillée, et une des lettres est de travers. Mc Afee semble habiter tout en haut, près des combles et là, il y a plus de luminosité, moins d'encombrement. Il y a une scène surréaliste quand Max vient l'informer de son désir d'arrêter ce métier. Mc Afee est en pantalon de cuir, torse nu, avec un long foulard noir autour du cou (c'est Roger Ward qui a eu cette idée, parait-il) et, l'air bucolique, il s'occupe de ses plantes d'appartement, avec un petit arrosoir rouge, parfaitement ridicule. Leur dialogue est grotesque : Max dit réellement son angoisse, Mc Afee lui répond par des lieux communs auxquels lui-même ne semble pas croire. Quand Max réfute ses arguments, il est le premier à en rire.

Si on prend les cas de Jim le gorille et Mc Afee : lorsque Johnny boy est relâché, on a constaté que Jim s'y refuse et les autres doivent le maîtriser pour l'empêcher de lui démolir le portrait. Et il se débat comme un diable, avec une énergie farouche. Mais on voit aussi Mc Afee apostropher brutalement les avocats pour leur dire de partir. Rien à voir avec le ton qu'emploierait normalement un officier de police vis-à-vis d'avocats. Et aussitôt après, il déclare à ses hommes : "D'accord. Tant que la paperasserie est en ordre, faites ce que vous voulez, les gars". Cela signifie qu'en fait, la police n'est plus vraiment en mesure de faire respecter la loi, mais également, qu'elle ne s'en soucie plus. En gros, "vous pouvez régler vos comptes, moi je n'ai rien vu".

Cette scène comporte un détail intéressant : la Chevrolet Bel Air massacrée est entreposée dans l'enceinte du Hall of justice. Or, des gosses jouent à sauter dessus, dans l'indifférence générale. Cela montre que le périmètre n'est pas gardé, ni par un planton (manque de personnel), ni surveillé par une caméra (manque de moyens). En fait, on a l'impression que la police ne fait plus vraiment son travail, dépassée. Elle ne gère plus les affaires courantes, la vie ordinaire et quotidienne, mais uniquement les cas graves : viols, meurtres, agressions sur la route, accidents mortels. Autre détail révélateur : Jim a entravé Johnny boy avec de grosses chaînes, qui l'emberlificotent et le lient à un lourd bureau métallique. On a dépassé le cadre normal. Tout l'indique.

Ce côté miteux, on le voit presque partout, quand on croise la population de ce pays. On voit continuellement du précaire, des bidons entassés au bord de la route, des gens habitant dans des caravanes, du préfabriqué, etc. Le système s'essouffle. Il n'y a plus d'essence. La bande du Chirurgien écume tous les lieux où elle peut en voler.

Si les flics sont plus ou moins atteints mentalement, violents, hargneux, belliqueux, désespérés, que dire de leurs ennemis ? Le Chirurgien et sa bande, non seulement ne respectent pas la loi, mais ont pour elle et ses représentants une véritable haine. Une scène l'illustre. Elle montre également à quel point le Chirurgien est extrême, et à mon avis, irrémédiablement fou. Les uns et les autres sont sur la plage, et semblent fêter la libération de Johnny boy. Certains ont ramené un mannequin de femme, en résine, et improvisent une scène où ils vont s'accoupler avec "elle". Mais ce n'est pas du goût du Chirurgien, qui trouve ces jeux puérils. Alors, il tire en l'air avec un fusil, oblige ses hommes à laisser le mannequin contre un poteau. Là, il déclare que "cette créature n'est pas ce qu'elle semble être. Elle est envoyée par la police, pour nous trahir. La police nous vole notre fierté". Bubba, qui approuve totalement, met alors la "créature" en joue avec un pistolet, mais Johnny boy le devance et la défigure avec un fusil. Le Chirurgien se lève, lui arrache le fusil des mains, l'attrape par sa cravate, le traîne jusqu'au bord de l'eau. Lui met le canon du fusil dans la bouche, tout en proférant des paroles décousues. Et il conclut par une menace : "N'oublie pas de penser à fermer ta belle petite gueule". Et ils entrent dans l'eau, s'enfonçant jusqu'à la taille. Saisissant contraste entre la beauté des lieux et la laideur de ces humains, entre le calme de l'eau qui ondule, et la violence des propos et des gestes. Cette fin de scène est très esthétique, les hommes s'avançant dans l'élément liquide, avec le soleil juste derrière eux, et semble prophétique, annonciatrice de leur retour prochain à la matrice originelle. En tous cas, il y a une indéniable dimension poétique, teintée d'inquiétante étrangeté.

La plage est théoriquement un lieu de bonheur et de sérénité, retour aux plaisirs simples du soleil et du bain, oubli des soucis, vacances. Mais dans Mad Max, tout peut se produire, changer en un instant, tourner au cauchemar. Plus loin, on le verra lorsque Jessie, en vacances avec Max, ira au bord de mer, pour acheter une glace à leur enfant, et fera une mauvaise rencontre. Puis, également, lorsque, pendant que Max fait de la mécanique, elle se rendra seule à la plage, et George Miller saura parfaitement, avec l'aide de la musique de Brian May, nous faire passer d'un climat à un autre, d'abord calme et soleil, puis finalement angoisse et frondaisons menaçantes. Même le chien de Jessie, au départ gentil compagnon, sera lui aussi transformé en élément de terreur. Je trouve très malin de faire fonctionner la plage de cette façon, d'abord en suivant le fantasme habituel, lieu positif, détente, etc. Puis, le faire basculer en décor d'inquiétude. Présenter les choses pour amener à penser qu'aucun cadre, en réalité, n'est exempt de danger, de souillure, ni ne peut se montrer protecteur.

Ainsi que je viens de l'indiquer, le chien est intégré au récit. Dans cette scène de la petite plage isolée. Mais même avant : lorsque Jessie est seule avec l'enfant, les membres du gang ont commencé à l'agresser, elle s'est enfuie avec la voiture. Un des motards, Condolini (Paul Johnstone) a la mauvaise idée de lancer une chaîne sur le véhicule. Elle reste accrochée à la galerie et il a la main arrachée. Jessie, Max et le bébé roulent, s'éloignant de la bande. Et quand ils s'arrêtent, Jessie entend le chien japper. Elle vient voir à l'arrière, et trouve la main qui pend dans le vide. Plus tard, réplique surréaliste du Chirurgien qui, quand il retrouve Jessie, déclare : "ça, c'est Condolini. Et Condolini, il aimerait bien récupérer sa main". On se demande ce qu'il pourrait bien en faire, elle a largement eu le temps de se nécroser dans l'intervalle.

Il est intéressant de voir comment se complètent les personnages. Là où Bubba se montre laconique, pragmatique et sournois, le Chirurgien, lui, est volontiers bavard, théâtral, presque cabotin. Il semble fonctionner en dehors du réel, sur un mode symbolique, en référence avec uniquement ses fantasmes, ses propres interprétations. Un brin paranoïaque, en fait. C'est le plus fou de tous, le plus extrême, et il combine une brutalité impulsive, imprévisible, avec des phrases sibyllines ou marquées par un certain décalage, presque comique. Il me fait penser à un autre personnage que j'ai déjà remarqué, un chef lui aussi, dans un film dont je parlerai peut-être, si je parviens à le revoir.

Par exemple, il y a une scène où, les motards détenant le bébé, le Chirurgien s'adresse à Jessie : "Tu n'as vraiment aucun sens de l'humour. Cela dit, tu as une jolie petite gueule. Oui, bigrement jolie. Trop jolie. Je suppose qu'on n'a pas besoin d'avoir le sens de l'humour avec une tête comme ça. Il y a un problème emmerdant : si jamais tu étais défigurée. Tu te retrouves sans rien". Et comme elle lui demande "Mais qu'est-ce que vous voulez de moi" ? Sa réponse est : "Ne change pas de sujet".

Ce personnage semble avoir, en plus d'une nette tendance au passage à l'acte, une curieuse capacité à appréhender son environnement en fonction de ses interprétations personnelles, et décrocher du réel. Le ramener à ce réel, c'est "changer de sujet"… Qu'on se souvienne de la scène du mannequin, où tout à coup il réagissait comme s'il s'agissait d'une vraie personne - et qui plus est, à la solde de la police.

Je parlais de "Anarchy road" au début. A mon avis, ça n'est pas innocent. Car, in fine, deux camps sont opposés : les voitures (de la police), et les motos (de la bande au Chirurgien). Avec une voiture, on peut transporter des objets ; sur les banquettes, dans le coffre. Avec une moto, presque rien. Tout se passe comme si on opposait les possédants, ceux qui représentent l'ordre en train de disparaître, aux nomades, sans foi ni loi ; des gens qui refusent l'ordre, justement, et donc, d'une certaine façon, les anarchistes. Des individus violents, qui rejettent à la fois l'ordre, et les biens matériels, préférant leur liberté plutôt que des attaches. On le voit dans le film, ils dorment dans des tentes. C'est un dénuement, une simplicité, qui les rend encore plus dangereux, car ils sont susceptibles, à tout moment, de changer de lieu, filer, échapper aux contrôles ; et ils n'ont rien à perdre, à part leurs motos. Max vit dans une maison, lui, et Mc Afee dans un immeuble - même si on n'est pas sûr que ça soit celui de la police.

On est encore dans un univers qu'on peut comparer à celui du western : d'un côté, les propriétaires terriens, fermiers, éleveurs, etc. De l'autre, les "outlaws", ces bandits de grands chemins qui attaquent les diligences et pillent les banques, et dorment à la belle étoile en changeant constamment de région. Qui ne respectent pas la loi, mais seulement le code de l'honneur institué par le petit groupe auquel ils appartiennent.

Si ce film mélange action, violence, grosses voitures ou motos, il ne faut pas pour autant se rendre imperméable, sourd et aveugle, à tout ce qui passe en filigrane, à travers ce récit. Disons que ça aurait pu être un film bien plus simpliste, proposant et présentant du sensationnel, sans rien creuser, sans se poser la moindre question. Or, ce n'est pas le cas. On l'a vu à travers quelques exemples ici, c'est un film pensé et réalisé avec soin, malgré le peu de moyens. Il y a beaucoup d'éléments qui figurent dans le scénario, qui n'auraient pas été indispensables, qu'on aurait sacrifiés, dans le cadre d'un simple film de fracas et de spectaculaire. Tout ce qui, justement, donne de la profondeur.

Ce qu'il faut retenir de ce film, c'est qu'on nous dépeint le moment précis où les structures classiques sont dépassées. Où l'Etat, la loi, le droit, deviennent des notions abstraites, obsolètes. Où la population ne leur fait plus confiance (comme lors de la destruction de la Chevrolet Bel Air, où personne n'ose venir témoigner au tribunal). Nous sommes au point où le système s'effondre, et où des meutes sauvages commencent à s'organiser pour le pillage, entre autres, de l'essence, qui devient rare. Une situation où les gens ordinaires ne savent plus comment survivre, et encore moins se protéger de ces bandes. Où il existe encore une police, mais elle est impuissante, débordée, inefficace. Presque, où elle n'agit plus que pour sauver l'honneur : "tant que la paperasse est en ordre, faites ce que vous voulez, les gars".

C'est un film qui tente d'imaginer ce qui pourrait se passer, et comment, sous quelle forme, dans les derniers mois d'agonie d'une société en crise. Et je trouve ça passionnant. Car Miller montre très bien, par toutes sortes d'éclairages, le pourrissement généralisé, à l'échelle de ce microcosme, ce petit coin d'Australie. C'est loin d'être un simple film d'action, fruste, pour public bourrin. On peut aller chercher plus loin, si on est attentif. C'est un film qui nous montre le lent et inexorable naufrage de toute une société, et ce à travers des actes de barbarie, car on en est déjà à ce stade. Et puis, comme je le disais, Dans Mad Max, la violence est partagée par tous, les représentants de l'État étant aussi fous que les criminels, la seule différence est qu'ils ont une plaque officielle au revers du blouson, ce qui perturbe tellement Max qu'il veut démissionner.

On en est à un certain stade de l'effondrement. Mais pas plus loin : des instances existent encore. Au-delà, il n'y a plus de règles. Et justement, je n'ai pas envie de parler du Mad Max 2, qui montre, précisément, ce qu'il en est après l'effondrement. Parce qu'une fois que les structures sociales, légales, institutionnelles, ont disparu, alors tout peut se produire. Il n'y a plus aucune limite. Or, pour qu'un récit soit intéressant et dynamique, il faut des contraintes. Le Mad Max 2, pour moi, se réduit à une intrigue et des rebondissements, mais sans cadre pour y amener des impératifs fertiles, vivifiants pour l'imaginaire. Les enjeux, alors, sont limités à qui vivra ou mourra, qui aura l'essence et qui en sera privé, etc. On n'a plus cette lutte des uns pour essayer de maintenir les règles, et des autres pour les enfreindre. C'est trop tard, on a basculé dans le chaos. Et ça ne m'intéresse pas tellement. Et ceci même si le personnage de Papagallo, dans Mad Max 2, s'oppose à Max en lui proposant un semblant de croyances et d'ordre, dont Max ne veut pas, ayant compris depuis longtemps que c'est peine perdue. De plus, "Papagallo" veut dire perroquet, ce qui sous-entend que l'intéressé répète une leçon, mais qu'elle n'a plus de sens de puis longtemps, elle fait partie de l'ancien monde.

Le Mad Max 3, à part quelques détails attirants et deux ou trois trouvailles, est, dans l'ensemble, assez inepte. Et il comporte des passages d'une incroyable lourdeur.

Le Mad Max 4, je ne sais pas si j'en parlerai par la suite. Il fait la part belle à l'action, mais dans un véritable déferlement. Et puis, ce n'est plus Mel Gibson qui joue, et c'est gênant, ce changement d'acteur, pour le sentiment de continuité. Bien que je comprenne que, sans doute, Gibson soit "trop vieux pour ces conneries", comme dit Danny Glover, dans "'L'arme fatale", un autre film où, justement, il joue avec Gibson. Par contre, il est à noter que Hugh Keays-Byrne joue dans Mad Max 4, il y a même un rôle central.

Mel Gibson, Hugh Keays-Byrne, Steve Bisley, Tim Burns, Roger Ward, Geoff Parry, ils sont tous convaincants dans leurs rôles, et malgré les faibles moyens, réussissent à nous donner un film auquel on croit. Je dois avouer que j'ai été assez impressionné par les diverses prestations de Hugh Keays-Byrne, qui sait vraiment bien jouer sur différents registres, tour à tour froid, ambigu, menaçant, ironique, hystérique… Et, constamment habité par une flamme de folie, de détermination absolue. Vraiment, superbe performance, tout le long.

Mel Gibson est un grand acteur. Il fut une révélation à la sortie de ce film, et a vu sa carrière lancée, à l'international. Il a joué ensuite dans "L'arme fatale", où on mettait en avant son côté déjanté. Et dans plein d'autres films, après. Il en a même réalisé, avec brio.

Je retiens aussi la prestation de Nick Lathouris, qui incarne un personnage secondaire, celui du mécano qui s'occupe des motos ("la vitesse, c'est une question de moyens"). Je le trouve tout à fait crédible et sympa, voire marrant. Dans les seconds rôles, mais un autre genre, Reg Evans, le chef de gare, n'est pas mal du tout, lui aussi.

Malgré les faibles moyens, la qualité d'image est au rendez-vous. La photographie de David Eggby sait aussi bien mettre en valeur les paysages australiens, que les scènes d'intérieur. Et ça, on ne le dira jamais assez : c'est super important. Un film avec des rendus ternes, des couleurs pisseuses, du grain et autres, ne me donne pas envie de rester à le regarder. Cela me parait le minimum, enfin, de nos jours. Avant, la technique ne le permettait pas, mais maintenant…

La musique de Brian May est tout à fait efficace et prenante. Elle utilise presque constamment les instruments de l'orchestre classique. Il y a exception par moments, notamment quand Max et Jessie partent en vacances, et où on entend du saxophone et des inflexions un peu jazz, si ce n'est variétés. Elle est même sirupeuse, dans cette partie - mais c'est sans doute voulu et à la demande de George Miller. May réussit très bien à faire la transition, musicalement, entre un passage positif et un autre générateur de tension ou d'angoisse.

En définitive, ce film pose, clairement, la question de la violence. Car si l'autre m'agresse, par delà le caractère injuste, révoltant, angoissant, douloureux de ce qui se passe, il assume, lui, la responsabilité des actes qui sont commis. Mais que dire, alors, de ma propre violence ? Elle me dérange bien plus, car c'est moi qui en porte la charge morale. C'est facile, quand la violence est chez les autres, même si elle a des conséquences désagréables. On peut dire que l'autre est mauvais. Mais quand elle est en moi ? C'est bien plus compliqué.

Or, Max le ressent, qui, à un moment, finit par en parler à Mc Afee, en lui disant qu'il commence à y prendre plaisir, qu'il "ne vaudrait pas mieux que les autres", qu'il a peur de "devenir marteau"… Il ajoute : "D'accord, j'ai un petit insigne de bronze qui me permet de dire le contraire, mais"… Max, fortement perturbé, est à deux doigts de démissionner. Il semble que ce soit le seul personnage dans cette histoire qui ait perçu ce dénominateur commun, ce lien entre tous, cette parenté par la violence. Le seul qui soit capable d'un tant soit peu de recul. Et, paradoxe, c'est celui qui, poussé par les événements, va au contraire s'abandonner radicalement, totalement, sans limites, à cette violence dont il avait peur d'être victime.

C'est, il me semble, un film bien plus profond qu'il n'y parait. En tous cas, pensé, filmé, monté intelligemment.

Il mérite d'être placé parmi les films que je respecte, qui sont une référence pour moi, et que je revois volontiers. Ceux que je cite, dont je parle, et qui constituent la mosaïque de mes images intérieures.




💬Commentaires

1.Posté par Erwelyn CULTURE MARTIENNE le 18/06/2022 09:42 | Alerter
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erwelyn
Belle présentation qui donne envie de revoir encore, mais cette fois avec ta chronique en tête, ce classique dystopique.

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