QuatriĂšme de couverture
C'est un monde crépitant et précipité, ivre et bariolé. Saturé de drogues synthétiques, d'informations truquées, de rebuts technologiques. Là -bas, les adolescents se font greffer des yeux artificiels, des crocs de dobermans. Depuis leurs consoles, les pirates informatiques pillent les matrices à coup de virus tueurs. On y trafique de tout : secrets militaires et tranches de silicium, hallucinations et gÚnes mutants, espoir et oubli... Vivre fort, vivre vite, sous le regard froid des « zaïbatsus », les multinationales qui orchestrent le moindre soubresaut de ce grand bazar hystérique et rutilant. C'est un monde de merveilles et de folie, qui ressemble tellement au nÎtre...
Neuf nouvelles signées William Gibson, le chaman cyberpunk. Vision électrique d'un futur enfiévré, immergé dans les murmures bruissants de la technologie, comme un constant bruit de fond subliminal.
Neuf nouvelles signées William Gibson, le chaman cyberpunk. Vision électrique d'un futur enfiévré, immergé dans les murmures bruissants de la technologie, comme un constant bruit de fond subliminal.
Fiche de lecture
PRĂFACE
Sleeping Bag
Une seule personne est Ă mĂȘme Ă respecter un auteur de la trempe de William Gibson en introduisant sa rĂ©alitĂ© science fictionnelle aux portes de la dĂ©chĂ©ance quâelle produit sur les paranoĂŻaques peuplant cet ouvrage. La schizophrĂ©nie des bas-fonds au sein dâun futur dont la crasse sâaccumule dans la machinerie littĂ©raire dâune Ă©poque rĂ©volue (les annĂ©es 1980) se rĂ©alise sous une Ă©criture alerte, pas toujours comprise, recelant de systĂšmes liĂ©s Ă la cyberculture dont fait partie le prĂ©facier de ce recueil de nouvelles. Qui mieux que Bruce Sterling pour mĂ©nager le lecteur dans cet amas de consciences compactĂ©es, assujetties Ă des « lois dĂ©matĂ©rialisĂ©es », aux drogues des avancĂ©es technologiques Ă©crasant de sa laideur une psychologie humaine dĂ©jĂ bien abimĂ©e. Le prĂ©sentateur des maux de William Gibson nous plonge dans les organes compliquĂ©s de sa dimension sociale et technologique faisant de ce parterre de fleurs numĂ©riques la fatalitĂ© de marcher sur des orties (outils) synthĂ©tiques, holographiques, Ă©prouvant les esprits ; comme un polar (Ă part), une sĂ©rie noire qui rĂ©duit la conviction dâun meilleur endroit Ă vivre par une condition humaine se sabordant elle-mĂȘme. Les courts rĂ©cits de William Gibson ne demandent quâĂ nous dĂ©sunir. Que de consciences digitalisĂ©es, dupliquĂ©es, cĂąblĂ©es, malmenĂ©es, ce sont les consĂ©quences nĂ©fastes de cette rĂ©alitĂ© augmentĂ©e. Ici les injustices marchandes assoient les puissants Ă la table dâun monde crachant encore et toujours plus fort sur les plus dĂ©munis. Ces victimes sont des gens acculĂ©s Ă leur dette, Ă leur perte, pour la pire des situations, voyant dans ce concept scientifique la possibilitĂ© de sâen sortir. Cependant lâinstabilitĂ© des hommes fait de ces rouages futuristes le rĂ©ceptacle de notre dĂ©shonneur flagrant Ă ne jamais nous respecter. Cette prĂ©face de Bruce Sterling se remplit de respect pour un univers aussi classique quâoriginal, aussi intrigant quâhorrible dans sa dĂ©monstration nihiliste. En tant que lecteur nous avons lâimpression que les deux auteurs dorment dans le mĂȘme sac de couchage sur le banc dâune intelligence artificielle dĂ©sĆuvrĂ©e.
JOHNNY MNEMONIC (Johnny Mnemonic, 1981)
Stages
Les Ă©tapes de la couverture dâun genre, telles celles correspondantes au Cyberpunk, se traduisent essentiellement sur une fusion des « sens informatiques » accolĂ©s aux genres humains. Johnny Mnemonic embrasse autant quâil embrase tous les facteurs dâun monde verrouillĂ© par lâartificialitĂ© dâun univers intĂ©rieur projetĂ© dans un rĂ©el sombre et perverti. Sâil dĂ©gĂ©nĂšre sa conscience en y introduisant des donnĂ©es sensibles, afin quâelles soient extraites dans le meilleur des cas, pour sâenrichir, il ne dĂ©roge pas Ă la rĂšgle du pire des engrenages dĂšs que lâon dĂ©cide de sây introduire. Pourtant dans cet environnement de cĂąbles et dâaciers, les symboles neuronaux, organiques, donnent lâimage quâils se sont solidifiĂ©s Ă lâĂšre dâune civilisation en dĂ©clin. Les hommes sont des banques de donnĂ©es, les drogues de synthĂšses abondent, les mutations se connectent, les esprits libĂšrent le paraĂźtre digital. La citĂ© rayonne comme un circuit qui se dĂ©tĂ©riore par un temps malsain et dĂ©sespĂ©rĂ©. Cependant dans cette alchimie cybernĂ©tique, le coffre-fort informationnel Ă code cachĂ© quâest Johnny Mnemonic nâaura, comme dans un bon polar, que la signification de sa propre perte. William Gibson ne justifie pas les dĂ©cisions pirates de son personnage, il met en marche son instinct de survie sur les chromes des tuyaux surplombant la ville. De rencontres suspendues aux fils de ses actions, ce coursier en cyber Ă©conomie, soudoyĂ© par une organisation criminelle, trouvera un espoir dans la remodĂ©lisation de ses principes par lâexploration dâune nouvelle tribu ; un scintillement mĂ©tallique comme un miroir dichotomique Ă peine nettoyĂ©.
⹠Adapté au cinéma par Robert Longo (1995)
FRAGMENTS DE ROSE EN HOLOGRAMME (Fragments of a Hologram rose, 1977)
Woke up with wood
La vie fragmentĂ©e par le dĂ©coupage sĂ©mantique, dâun jeu holographique, accapare le rĂ©cit intrinsĂšque dâun programmeur. Ă travers sa biographie dâĂ©crivaillions de scripts, le temps superpose par couche ses perceptions personnelles en retour sur son vĂ©cu avec la bande vierge immaculĂ©e des scĂ©narios quâil Ă©crit. Toutefois, dans le style coup de poing de lâauteur, tout se conjugue par lâĂ©laboration dâimages qui se chevauchent les unes des autres. Ne plus dissocier la rĂ©alitĂ© par la fabrique de faux Ă©vĂšnements additionnĂ©s Ă ceux exprimant la laideur dâune AmĂ©rique assaillie par un coup dâĂ©tat militaire, la pauvretĂ© extrĂȘme et la main mise dâune industrie dissĂ©quant les bas instincts des hommes, prophĂ©tise lâaseptisation dâune population asservie aux nouvelles technologies. Au final, se rĂ©veiller avec ses propres souvenirs, distinctifs par leur force affective, restera en soi comme autant de fragments conceptualisĂ©s par la matrice. Câest un tourbillon dâannonces dont nous devenons les pantins.
LE GENRE INTĂGRĂ, coĂ©crit avec John Shirley (The Belonging Kind, 1981)
Rough boy
La nuit du cyberpunk, avec ce fourmillement dâindividus se mouvant dans la sphĂšre marchande des produits illicites distille un poison colorĂ©. Câest comme si la corrosivitĂ© ambiante se dĂ©posait sur un tout toxique dĂ©versĂ© sur la ville. Le cheminement de pensĂ©e dĂ» Ă lâexploration des dĂ©rives de ces toxines sont comme ces particules de mort se synthĂ©tisant sur toutes les consciences, se mĂ©tamorphosant dans le tronc commun de la dĂ©chĂ©ance. William Gibson rend lisible ce mĂ©canisme ; de ses phases, enrichies par les particularitĂ©s mortifĂšres de ces atomes modifiĂ©es, le consommateur assujetti au mal quâil absorbe, de cafĂ©s en cafĂ©s, de boissons ingurgitĂ©es, de chairs changeantes qui Ă©chappent Ă la vue dâautrui, apporte en lui lâinconcevable transformation des genres. Un genre aussi neutre et invisible quâun dĂ©cor en plexiglas feutrĂ© composant le mobilier des bars que le personnage frĂ©quente. Ici sa fascination autour dâĂȘtres intĂ©grant cette conceptualisation, du renouveau dâun genre humain, redĂ©fini, parviendra Ă dĂ©stabiliser intrinsĂšquement, jusquâĂ son ultime « amĂ©lioration », le peu dâhumanitĂ© lui restant. Ici, aidĂ© par un autre auteur apprĂ©ciĂ© du Cyberpunk, John Shirley, lâauteur obtient des obsessions humaines le reflet dâune mĂ©canique peu reluisante, celle dâun modelage sexuĂ© et fĂ©tichiste intronisant une boucle temporelle, anxiogĂšne, dĂ©terminĂ©e par des perversitĂ©s rituelles. Câest lâhistoire du temps qui sâembourbe dans les trĂ©fonds dâune ville illuminĂ©e qui fabrique, Ă hauteur dâhommes, son aliment indispensable Ă sa survie, une nouvelle race dâhybrides, asservies et inutiles. Câest stupĂ©fiant comme le vide peut sâinstaller dans le cĆur dâhommes et de femmes rougeoyants sous les Ă©criteaux de tripaux infames dâune entitĂ© technologique devenue Ă force de se rĂ©pĂ©ter quelconque. Câest la condamnation de lâasservissement volontaire, des gestes et actions qui nâont plus de sens mais gĂ©nĂšrent une Ă©conomie, nihiliste, absurde et inappropriĂ©e.
HINTERLANDS (Hinterland, 1981)
Canât stop rockin
Lâexploration de lâunivers Ă la Kirk (Star Trek) nâaura jamais Ă©tĂ© autant pervertie par lâabandon de soi pour une science aveugle et dĂ©munie. Ne plus pouvoir se charger de suivre une piste lumineuse sous couvert de gloires et de rĂ©ponses sans devoir revenir aliĂ©nĂ©, suicidaire ou diminuĂ© par une souffrance lĂ©thargique ; les vaisseaux ressemblant Ă des tombeaux partent depuis un aĂ©roport en sâintroduisant sur une « autoroute » filaire oĂč les espoirs de ramener quelques artifices Ă©clairant sur le devenir des hommes futures deviennent des clefs sans serrures ; Ă part quelques exceptions, mais Ă quel prix. Le cancer a Ă©tĂ© guĂ©ri par ce procĂ©dĂ©, la cosmonaute en retour du « talisman » responsable de cette rĂ©ussite majeure ne pourra jamais dire si ce fragment de savoir lui a Ă©tĂ© donnĂ© par quelques dieux extraterrestres, une entitĂ© gazeuse venant dâun espace cachĂ©, une dimension provenant de la feuille Ă©cornĂ©e de lâunivers, la mort aura comme rĂ©ponse une sorte de bĂ©atification envers elle, et Ă travers elle, lâidolĂątrie dâun systĂšme finalement orgueilleux et trĂšs dangereux. Le doute sâest installĂ© et ce portail trouvĂ© oĂč lâon fait glisser des billes habitĂ©es sâĂ©crasent sous lâeffet du filament dâune ampoule qui sâillumine et se grille juste aprĂšs. William Gibson pousse la dĂ©viance du procĂ©dĂ© jusquâĂ lâapparition dâune sorte de maladie addictive avec une science suspendue aux lĂšvres dâune pĂȘche des plus sournoises. Comme si des abimes inexplorĂ©s de lâocĂ©an on y descendait Ă lâaide dâune palangrotte un long nylon nouant un piĂšge et une fois refermĂ© sur de nouvelles espĂšces se faire dĂ©vorer par elles.
ĂTOILE ROUGE, BLANCHE ORBITE, coĂ©crit avec Bruce Sterling (Red Star, Winter Orbit, 1983)
Planet of women
Avec lâaide de Bruce Sterling lâauteur met en place cette ordonnance des hautes autoritĂ©s moscovites, Ă dĂ©manteler leur station spatiale. Elles auraient continuĂ© Ă perpĂ©tuer lâimage de gloire portĂ©e sur lâun de leur congĂ©nĂšre ; le colonel Korolev : « le Dernier homme dans lâEspace qui avait Ă©tĂ© jadis le Premier sur Mars », en se soustrayant le droit de tout explication. Bien que cette Nouvelle ne sâhabille que trĂšs peu des teintes psychĂ©dĂ©liques et chaotiques du genre Cyberpunk, lâesprit de rĂ©volte traverse les arcanes dâun conglomĂ©rat militaire et scientifique, normalement dĂ©vouĂ© Ă sa patrie, se disloquant par le cynisme des Ă©vĂšnements. Mais lâimage perdue dâun saint Empire rayonnant dans lâunivers du peu de rĂ©sultat reçu ; sur la base dâune exploration miniĂšre des planĂštes qui nâatteint plus son objectif, Ă©teint les principes dâune reprĂ©sentation crĂ©dible. Seul le papier peint trompeur dâun passĂ© rĂ©volu avait su maintenir cette plateforme spatiale Ă lâabri de toute justification. Seul y Ă©tait « surlignĂ© » la banderole publicitaire idĂ©alisant la politique du meilleur, comme si la guerre froide devait se propager au-delĂ des siĂšcles entre les deux puissances mondiales. Toutefois le ton est Ă lâamertume, Ă la dĂ©sobĂ©issance des institutions et je suspecte, peut-ĂȘtre, lâidĂ©alisation dâun esprit occidentale comme rĂ©fĂ©rence derriĂšre. Seulement voilĂ que le ton mutin du rĂ©cit prend le pas sur une dramaturgie que lâon croyait prĂ©visible et se terminant sur une note Ă©trangement positive. Personnellement il me manque la folie et la violence imaginative des mots de Gibson pour vraiment apprĂ©cier ce texte.
HĂTEL NEW ROSE (New Rose Hotel, 1984)
I got the message
Ătre Ă la « pointe » dans son domaine de prĂ©dilection, ĂȘtre au-dessus de ses rivaux par lâascension des maitrises des domaines par lesquels le pouvoir sâexerce. Ce nâest pas forcĂ©ment donnĂ© Ă tout le monde et lorsque les Zaibatsu sâaffrontent et sâefforcent Ă manipuler lâĂ©conomie autant que les chargĂ©s de missions leur permettant dâassoir un peu plus leur richesse, câest la preuve que lâespionnage et les coups bas se gĂšrent par lâexploitation dâune science prise en Ă©tau par les conflits dâintĂ©rĂȘts. Ce texte court et fataliste se comporte comme si ce message Ă©vident Ă©tait destinĂ© aux chercheurs qui pensent que leur savoir leur appartient ; car il tombera toujours entre des mains puissantes et sales. Le trio dâagents libres de croire que leur gesticulation les enrichira se donneront en frais mortels. Les lieux inertes et froids oĂč ils exercent leur stratagĂšme ne pourront quâanimer une atmosphĂšre clinique dâune chambre froide oĂč ils finiront allongĂ©s. DĂšs le dĂ©but du rĂ©cit la description de lâhĂŽtel New Rose sâaffiche comme un puzzle dâensemble de cercueils sur de hauts Ă©chafaudages, empilĂ©s comme tous les endroits signalĂ©s par un point sur la carte des riches conspirateurs. Le parfum de mort se ressent par une sorte de dĂ©sinvolture macabre avec une architecture moderne et glaciale, distanciĂ©e de toute marque dâamour. Les rouages de la corruption seront toujours plus insidieux, pervers, et lâillusion de lâaffection se payera au prix fort. Ces clans financiers, ces mafias industrialisĂ©es tireront de leurs succĂšs croissants un trait sur les tombes des gens manipulĂ©s, Ă©rudits, savants ou simple employĂ©s, aucune importance ; lâimportance câest lâentreprise et ses bĂ©nĂ©fices, sa violence, sa criminalitĂ©.
⹠Adapté au cinéma par Abel Ferrara (1998)
LE MARCHĂ DâHIVER (The Winter Market, 1985)
Velcro Fly Dans cet amas de mixages, de pensĂ©es et de musiques des Ăąmes, dĂ©laissĂ©es, puis enregistrĂ©es, se raccrochant Ă une frĂ©quence captĂ©e par une dĂ©tresse digitalisĂ©e, nait une rĂ©sistance. Le fourbis survivaliste de lâespĂšce humaine engrange une addiction au-dessus de toutes raisons valables. Lorsque du matĂ©riel aussi technique sort le diamant qui immortalise toutes les donnĂ©es dâun succĂšs Ă travers son mĂ©dia, aussi puissant, aussi influent, câest le dĂ©couvreur, le producteur qui en profite. Et pourtant la diffusion du rĂ©cit psychique et authentique de Lise ne rĂ©sout pas les problĂšmes liĂ©s Ă sa maladie, sa souffrance et ses amours impossibles.
Cette histoire est, Ă contrario de la « pestilence » sĂ©crĂ©tĂ©e par le genre du Cyberpunk, une dĂ©claration dâamour de lâauteur envers ses concitoyens et par plein dâaspects un hymne Ă la vie. Dâabord le ton y est forgĂ© en lâhonneur des personnages. On y repĂšre lâessentiel dâune lutte personnelle avec tout le respect se nouant aux drames existentiels quâils affrontent. La force de faire exister leur ressentiment suscite un respect touchant. Toute lâempathie attribuĂ©e Ă cet amour de lâautre, de ce quâil a de prĂ©cieux dans son humanitĂ©, dĂ©file par la dĂ©monstration de leurs maux. Ce sont trois formidables portraits, opposĂ©s, qui se conjuguent par une amitiĂ© physique et mentale destinĂ©e Ă se dĂ©velopper dans le reflet du regard de chacun dâentre eux. Mais Lise est fragile, handicapĂ©e, obligĂ©e de se mouvoir avec lâaide dâune ossature mĂ©tallique entravant sa personnalitĂ©. La synthĂšse des sentiments va Ă©chapper Ă celui qui a permis son succĂšs puis revitalisĂ© par lâami de toujours, distanciĂ©, comprenant lâun et lâautre et sâeffaçant devant leur malheur pour mieux en dĂ©nouer les enjeux. LâĂ©criture y est peu claustrophobique et concrĂ©tise une solution libĂ©ratrice, pour le lecteur aussi. Un formidable texte profondĂ©ment associĂ© Ă nos cultures compliquĂ©es. Ăgalement un exercice de style impressionnant.
DUEL AĂRIEN, coĂ©crit avec Michael Swanwick (Dogfight, 1985)
Dipping low (in the lap of luxury)
Plonger aussi bas dans la vie et sans relever par une passion compĂ©titive centrĂ©e sur la maĂźtrise technologique et sensitive (avec une formidable cinĂ©tique projetĂ©e holographiquement devant soi et les autres), ne permet aucun honneur suite Ă la connexion permise et enveloppĂ©e par la drogue. Un jeu aĂ©rien ne remplacera jamais sa nature profonde dĂšs lors quâelle est mauvaise. VoilĂ le propos de William Gibson, parce quâil nous propulse dans un monde oĂč la manipulation mentale, aidĂ©e par la technologie, ne remplacera jamais la chaleur humaine des sentiments vrais, de lâempathie et du savoir vivre. Tromper les autres sâest se tromper soi-mĂȘme. Lâesprit science fictionnel du texte sâefface rapidement par la gravitĂ© sociale et les verrouillages contraignants que subissent les personnages. Les choix paraissent Ă©goĂŻstes lorsque les enjeux sont poussĂ©s par une Ă©gocentricitĂ© aussi accrue, alors tout se teinte sous lâombre indĂ©cente de de la psychologie humaine, abimĂ©e, de ce nouveau dĂ©tenteur dâun exploit sportif liĂ© Ă lâesprit vide dâun compĂ©titeur qui ne pense quâĂ son succĂšs, fatalement mort-nĂ©.
Le diagnostic de lâamplification des maux de Deke nâaurait pas Ă©tĂ© uniquement noirci par les deux formes dâaddiction le caractĂ©risant, celle du jeu aĂ©rien et des produits illicites, mais par ses traits dâhommes insensibles incapables de se remettre en cause. Sur la forme on a donc affaire Ă un environnement anticipatif, sur le fond câest un rĂ©cit purement noir, purement Polar.
GRAVĂ SUR CHROME (Burning Chrome, 1982)
Delirious
Comment gĂ©nĂ©rer du suspens sur un craquage de donnĂ©es, ou plutĂŽt une attaque par deux hackers dont lâintention est de graver leur virus (russe) et casser la glace de protection de cette Ă©norme et riche entreprise quâils veulent piller. Cette conception du syndrome de Robin des bois nâaura comme conviction de la part de ses inoculĂ©s la charge dâadrĂ©naline fixĂ©e sur le dĂ©sir de manipuler le chrome, en faire le tour, dâen dĂ©tourner les dangers, soumettre de nouvelles doctrines techniques grĂące Ă un nouvel habillage, toxique et libĂ©rateur. Ici, les mots sont autant de cĂąbles et symboles dansants, incomprĂ©hensibles, avec une structure scĂ©naristique drĂŽlement fluide malgrĂ© sa complexitĂ©. Le temps affichĂ© ne sâĂ©carte pas non plus des nĂ©cessitĂ©s portĂ© Ă lâaffectif, le travail imagĂ© sur la console pointe des atouts graphiques plaisant entre les doigts de personnages qui ne sont jamais austĂšres.
En dĂ©finitive les pirates auront toujours une place dans la mĂ©moire collective dâune maniĂšre aimante, aventureuse et romantique. MĂȘme dans le cyberespace qui fait office ici de mer dĂ©montĂ©e secouant le Galion pirate dâune nouvelle destinĂ©e.
EN CONCLUSION
Dans lâensemble ces neufs nouvelles absorbent le spectre de notre curiositĂ© en proposant des schĂ©mas diffĂ©rents les uns des autres. On peut passer de la joie Ă lâombrage dans lâencombrement des cĂąblages et connectiques de citĂ©s vouĂ©es au mal technologique. Et pourtant « GravĂ© sur chrome » nâest pas que cette entitĂ© compactĂ©e qui dĂ©vore les humains, puisque les couleurs y sont chatoyantes autant que blafardes. Comme si la planĂšte Ă©tait une boule Ă facette informatique faisant de ses faces dichotomiques une sauce pas si indigeste que lâon peut y croire.
Sleeping Bag
Une seule personne est Ă mĂȘme Ă respecter un auteur de la trempe de William Gibson en introduisant sa rĂ©alitĂ© science fictionnelle aux portes de la dĂ©chĂ©ance quâelle produit sur les paranoĂŻaques peuplant cet ouvrage. La schizophrĂ©nie des bas-fonds au sein dâun futur dont la crasse sâaccumule dans la machinerie littĂ©raire dâune Ă©poque rĂ©volue (les annĂ©es 1980) se rĂ©alise sous une Ă©criture alerte, pas toujours comprise, recelant de systĂšmes liĂ©s Ă la cyberculture dont fait partie le prĂ©facier de ce recueil de nouvelles. Qui mieux que Bruce Sterling pour mĂ©nager le lecteur dans cet amas de consciences compactĂ©es, assujetties Ă des « lois dĂ©matĂ©rialisĂ©es », aux drogues des avancĂ©es technologiques Ă©crasant de sa laideur une psychologie humaine dĂ©jĂ bien abimĂ©e. Le prĂ©sentateur des maux de William Gibson nous plonge dans les organes compliquĂ©s de sa dimension sociale et technologique faisant de ce parterre de fleurs numĂ©riques la fatalitĂ© de marcher sur des orties (outils) synthĂ©tiques, holographiques, Ă©prouvant les esprits ; comme un polar (Ă part), une sĂ©rie noire qui rĂ©duit la conviction dâun meilleur endroit Ă vivre par une condition humaine se sabordant elle-mĂȘme. Les courts rĂ©cits de William Gibson ne demandent quâĂ nous dĂ©sunir. Que de consciences digitalisĂ©es, dupliquĂ©es, cĂąblĂ©es, malmenĂ©es, ce sont les consĂ©quences nĂ©fastes de cette rĂ©alitĂ© augmentĂ©e. Ici les injustices marchandes assoient les puissants Ă la table dâun monde crachant encore et toujours plus fort sur les plus dĂ©munis. Ces victimes sont des gens acculĂ©s Ă leur dette, Ă leur perte, pour la pire des situations, voyant dans ce concept scientifique la possibilitĂ© de sâen sortir. Cependant lâinstabilitĂ© des hommes fait de ces rouages futuristes le rĂ©ceptacle de notre dĂ©shonneur flagrant Ă ne jamais nous respecter. Cette prĂ©face de Bruce Sterling se remplit de respect pour un univers aussi classique quâoriginal, aussi intrigant quâhorrible dans sa dĂ©monstration nihiliste. En tant que lecteur nous avons lâimpression que les deux auteurs dorment dans le mĂȘme sac de couchage sur le banc dâune intelligence artificielle dĂ©sĆuvrĂ©e.
JOHNNY MNEMONIC (Johnny Mnemonic, 1981)
Stages
Les Ă©tapes de la couverture dâun genre, telles celles correspondantes au Cyberpunk, se traduisent essentiellement sur une fusion des « sens informatiques » accolĂ©s aux genres humains. Johnny Mnemonic embrasse autant quâil embrase tous les facteurs dâun monde verrouillĂ© par lâartificialitĂ© dâun univers intĂ©rieur projetĂ© dans un rĂ©el sombre et perverti. Sâil dĂ©gĂ©nĂšre sa conscience en y introduisant des donnĂ©es sensibles, afin quâelles soient extraites dans le meilleur des cas, pour sâenrichir, il ne dĂ©roge pas Ă la rĂšgle du pire des engrenages dĂšs que lâon dĂ©cide de sây introduire. Pourtant dans cet environnement de cĂąbles et dâaciers, les symboles neuronaux, organiques, donnent lâimage quâils se sont solidifiĂ©s Ă lâĂšre dâune civilisation en dĂ©clin. Les hommes sont des banques de donnĂ©es, les drogues de synthĂšses abondent, les mutations se connectent, les esprits libĂšrent le paraĂźtre digital. La citĂ© rayonne comme un circuit qui se dĂ©tĂ©riore par un temps malsain et dĂ©sespĂ©rĂ©. Cependant dans cette alchimie cybernĂ©tique, le coffre-fort informationnel Ă code cachĂ© quâest Johnny Mnemonic nâaura, comme dans un bon polar, que la signification de sa propre perte. William Gibson ne justifie pas les dĂ©cisions pirates de son personnage, il met en marche son instinct de survie sur les chromes des tuyaux surplombant la ville. De rencontres suspendues aux fils de ses actions, ce coursier en cyber Ă©conomie, soudoyĂ© par une organisation criminelle, trouvera un espoir dans la remodĂ©lisation de ses principes par lâexploration dâune nouvelle tribu ; un scintillement mĂ©tallique comme un miroir dichotomique Ă peine nettoyĂ©.
⹠Adapté au cinéma par Robert Longo (1995)
FRAGMENTS DE ROSE EN HOLOGRAMME (Fragments of a Hologram rose, 1977)
Woke up with wood
La vie fragmentĂ©e par le dĂ©coupage sĂ©mantique, dâun jeu holographique, accapare le rĂ©cit intrinsĂšque dâun programmeur. Ă travers sa biographie dâĂ©crivaillions de scripts, le temps superpose par couche ses perceptions personnelles en retour sur son vĂ©cu avec la bande vierge immaculĂ©e des scĂ©narios quâil Ă©crit. Toutefois, dans le style coup de poing de lâauteur, tout se conjugue par lâĂ©laboration dâimages qui se chevauchent les unes des autres. Ne plus dissocier la rĂ©alitĂ© par la fabrique de faux Ă©vĂšnements additionnĂ©s Ă ceux exprimant la laideur dâune AmĂ©rique assaillie par un coup dâĂ©tat militaire, la pauvretĂ© extrĂȘme et la main mise dâune industrie dissĂ©quant les bas instincts des hommes, prophĂ©tise lâaseptisation dâune population asservie aux nouvelles technologies. Au final, se rĂ©veiller avec ses propres souvenirs, distinctifs par leur force affective, restera en soi comme autant de fragments conceptualisĂ©s par la matrice. Câest un tourbillon dâannonces dont nous devenons les pantins.
LE GENRE INTĂGRĂ, coĂ©crit avec John Shirley (The Belonging Kind, 1981)
Rough boy
La nuit du cyberpunk, avec ce fourmillement dâindividus se mouvant dans la sphĂšre marchande des produits illicites distille un poison colorĂ©. Câest comme si la corrosivitĂ© ambiante se dĂ©posait sur un tout toxique dĂ©versĂ© sur la ville. Le cheminement de pensĂ©e dĂ» Ă lâexploration des dĂ©rives de ces toxines sont comme ces particules de mort se synthĂ©tisant sur toutes les consciences, se mĂ©tamorphosant dans le tronc commun de la dĂ©chĂ©ance. William Gibson rend lisible ce mĂ©canisme ; de ses phases, enrichies par les particularitĂ©s mortifĂšres de ces atomes modifiĂ©es, le consommateur assujetti au mal quâil absorbe, de cafĂ©s en cafĂ©s, de boissons ingurgitĂ©es, de chairs changeantes qui Ă©chappent Ă la vue dâautrui, apporte en lui lâinconcevable transformation des genres. Un genre aussi neutre et invisible quâun dĂ©cor en plexiglas feutrĂ© composant le mobilier des bars que le personnage frĂ©quente. Ici sa fascination autour dâĂȘtres intĂ©grant cette conceptualisation, du renouveau dâun genre humain, redĂ©fini, parviendra Ă dĂ©stabiliser intrinsĂšquement, jusquâĂ son ultime « amĂ©lioration », le peu dâhumanitĂ© lui restant. Ici, aidĂ© par un autre auteur apprĂ©ciĂ© du Cyberpunk, John Shirley, lâauteur obtient des obsessions humaines le reflet dâune mĂ©canique peu reluisante, celle dâun modelage sexuĂ© et fĂ©tichiste intronisant une boucle temporelle, anxiogĂšne, dĂ©terminĂ©e par des perversitĂ©s rituelles. Câest lâhistoire du temps qui sâembourbe dans les trĂ©fonds dâune ville illuminĂ©e qui fabrique, Ă hauteur dâhommes, son aliment indispensable Ă sa survie, une nouvelle race dâhybrides, asservies et inutiles. Câest stupĂ©fiant comme le vide peut sâinstaller dans le cĆur dâhommes et de femmes rougeoyants sous les Ă©criteaux de tripaux infames dâune entitĂ© technologique devenue Ă force de se rĂ©pĂ©ter quelconque. Câest la condamnation de lâasservissement volontaire, des gestes et actions qui nâont plus de sens mais gĂ©nĂšrent une Ă©conomie, nihiliste, absurde et inappropriĂ©e.
HINTERLANDS (Hinterland, 1981)
Canât stop rockin
Lâexploration de lâunivers Ă la Kirk (Star Trek) nâaura jamais Ă©tĂ© autant pervertie par lâabandon de soi pour une science aveugle et dĂ©munie. Ne plus pouvoir se charger de suivre une piste lumineuse sous couvert de gloires et de rĂ©ponses sans devoir revenir aliĂ©nĂ©, suicidaire ou diminuĂ© par une souffrance lĂ©thargique ; les vaisseaux ressemblant Ă des tombeaux partent depuis un aĂ©roport en sâintroduisant sur une « autoroute » filaire oĂč les espoirs de ramener quelques artifices Ă©clairant sur le devenir des hommes futures deviennent des clefs sans serrures ; Ă part quelques exceptions, mais Ă quel prix. Le cancer a Ă©tĂ© guĂ©ri par ce procĂ©dĂ©, la cosmonaute en retour du « talisman » responsable de cette rĂ©ussite majeure ne pourra jamais dire si ce fragment de savoir lui a Ă©tĂ© donnĂ© par quelques dieux extraterrestres, une entitĂ© gazeuse venant dâun espace cachĂ©, une dimension provenant de la feuille Ă©cornĂ©e de lâunivers, la mort aura comme rĂ©ponse une sorte de bĂ©atification envers elle, et Ă travers elle, lâidolĂątrie dâun systĂšme finalement orgueilleux et trĂšs dangereux. Le doute sâest installĂ© et ce portail trouvĂ© oĂč lâon fait glisser des billes habitĂ©es sâĂ©crasent sous lâeffet du filament dâune ampoule qui sâillumine et se grille juste aprĂšs. William Gibson pousse la dĂ©viance du procĂ©dĂ© jusquâĂ lâapparition dâune sorte de maladie addictive avec une science suspendue aux lĂšvres dâune pĂȘche des plus sournoises. Comme si des abimes inexplorĂ©s de lâocĂ©an on y descendait Ă lâaide dâune palangrotte un long nylon nouant un piĂšge et une fois refermĂ© sur de nouvelles espĂšces se faire dĂ©vorer par elles.
ĂTOILE ROUGE, BLANCHE ORBITE, coĂ©crit avec Bruce Sterling (Red Star, Winter Orbit, 1983)
Planet of women
Avec lâaide de Bruce Sterling lâauteur met en place cette ordonnance des hautes autoritĂ©s moscovites, Ă dĂ©manteler leur station spatiale. Elles auraient continuĂ© Ă perpĂ©tuer lâimage de gloire portĂ©e sur lâun de leur congĂ©nĂšre ; le colonel Korolev : « le Dernier homme dans lâEspace qui avait Ă©tĂ© jadis le Premier sur Mars », en se soustrayant le droit de tout explication. Bien que cette Nouvelle ne sâhabille que trĂšs peu des teintes psychĂ©dĂ©liques et chaotiques du genre Cyberpunk, lâesprit de rĂ©volte traverse les arcanes dâun conglomĂ©rat militaire et scientifique, normalement dĂ©vouĂ© Ă sa patrie, se disloquant par le cynisme des Ă©vĂšnements. Mais lâimage perdue dâun saint Empire rayonnant dans lâunivers du peu de rĂ©sultat reçu ; sur la base dâune exploration miniĂšre des planĂštes qui nâatteint plus son objectif, Ă©teint les principes dâune reprĂ©sentation crĂ©dible. Seul le papier peint trompeur dâun passĂ© rĂ©volu avait su maintenir cette plateforme spatiale Ă lâabri de toute justification. Seul y Ă©tait « surlignĂ© » la banderole publicitaire idĂ©alisant la politique du meilleur, comme si la guerre froide devait se propager au-delĂ des siĂšcles entre les deux puissances mondiales. Toutefois le ton est Ă lâamertume, Ă la dĂ©sobĂ©issance des institutions et je suspecte, peut-ĂȘtre, lâidĂ©alisation dâun esprit occidentale comme rĂ©fĂ©rence derriĂšre. Seulement voilĂ que le ton mutin du rĂ©cit prend le pas sur une dramaturgie que lâon croyait prĂ©visible et se terminant sur une note Ă©trangement positive. Personnellement il me manque la folie et la violence imaginative des mots de Gibson pour vraiment apprĂ©cier ce texte.
HĂTEL NEW ROSE (New Rose Hotel, 1984)
I got the message
Ătre Ă la « pointe » dans son domaine de prĂ©dilection, ĂȘtre au-dessus de ses rivaux par lâascension des maitrises des domaines par lesquels le pouvoir sâexerce. Ce nâest pas forcĂ©ment donnĂ© Ă tout le monde et lorsque les Zaibatsu sâaffrontent et sâefforcent Ă manipuler lâĂ©conomie autant que les chargĂ©s de missions leur permettant dâassoir un peu plus leur richesse, câest la preuve que lâespionnage et les coups bas se gĂšrent par lâexploitation dâune science prise en Ă©tau par les conflits dâintĂ©rĂȘts. Ce texte court et fataliste se comporte comme si ce message Ă©vident Ă©tait destinĂ© aux chercheurs qui pensent que leur savoir leur appartient ; car il tombera toujours entre des mains puissantes et sales. Le trio dâagents libres de croire que leur gesticulation les enrichira se donneront en frais mortels. Les lieux inertes et froids oĂč ils exercent leur stratagĂšme ne pourront quâanimer une atmosphĂšre clinique dâune chambre froide oĂč ils finiront allongĂ©s. DĂšs le dĂ©but du rĂ©cit la description de lâhĂŽtel New Rose sâaffiche comme un puzzle dâensemble de cercueils sur de hauts Ă©chafaudages, empilĂ©s comme tous les endroits signalĂ©s par un point sur la carte des riches conspirateurs. Le parfum de mort se ressent par une sorte de dĂ©sinvolture macabre avec une architecture moderne et glaciale, distanciĂ©e de toute marque dâamour. Les rouages de la corruption seront toujours plus insidieux, pervers, et lâillusion de lâaffection se payera au prix fort. Ces clans financiers, ces mafias industrialisĂ©es tireront de leurs succĂšs croissants un trait sur les tombes des gens manipulĂ©s, Ă©rudits, savants ou simple employĂ©s, aucune importance ; lâimportance câest lâentreprise et ses bĂ©nĂ©fices, sa violence, sa criminalitĂ©.
⹠Adapté au cinéma par Abel Ferrara (1998)
LE MARCHĂ DâHIVER (The Winter Market, 1985)
Velcro Fly Dans cet amas de mixages, de pensĂ©es et de musiques des Ăąmes, dĂ©laissĂ©es, puis enregistrĂ©es, se raccrochant Ă une frĂ©quence captĂ©e par une dĂ©tresse digitalisĂ©e, nait une rĂ©sistance. Le fourbis survivaliste de lâespĂšce humaine engrange une addiction au-dessus de toutes raisons valables. Lorsque du matĂ©riel aussi technique sort le diamant qui immortalise toutes les donnĂ©es dâun succĂšs Ă travers son mĂ©dia, aussi puissant, aussi influent, câest le dĂ©couvreur, le producteur qui en profite. Et pourtant la diffusion du rĂ©cit psychique et authentique de Lise ne rĂ©sout pas les problĂšmes liĂ©s Ă sa maladie, sa souffrance et ses amours impossibles.
Cette histoire est, Ă contrario de la « pestilence » sĂ©crĂ©tĂ©e par le genre du Cyberpunk, une dĂ©claration dâamour de lâauteur envers ses concitoyens et par plein dâaspects un hymne Ă la vie. Dâabord le ton y est forgĂ© en lâhonneur des personnages. On y repĂšre lâessentiel dâune lutte personnelle avec tout le respect se nouant aux drames existentiels quâils affrontent. La force de faire exister leur ressentiment suscite un respect touchant. Toute lâempathie attribuĂ©e Ă cet amour de lâautre, de ce quâil a de prĂ©cieux dans son humanitĂ©, dĂ©file par la dĂ©monstration de leurs maux. Ce sont trois formidables portraits, opposĂ©s, qui se conjuguent par une amitiĂ© physique et mentale destinĂ©e Ă se dĂ©velopper dans le reflet du regard de chacun dâentre eux. Mais Lise est fragile, handicapĂ©e, obligĂ©e de se mouvoir avec lâaide dâune ossature mĂ©tallique entravant sa personnalitĂ©. La synthĂšse des sentiments va Ă©chapper Ă celui qui a permis son succĂšs puis revitalisĂ© par lâami de toujours, distanciĂ©, comprenant lâun et lâautre et sâeffaçant devant leur malheur pour mieux en dĂ©nouer les enjeux. LâĂ©criture y est peu claustrophobique et concrĂ©tise une solution libĂ©ratrice, pour le lecteur aussi. Un formidable texte profondĂ©ment associĂ© Ă nos cultures compliquĂ©es. Ăgalement un exercice de style impressionnant.
DUEL AĂRIEN, coĂ©crit avec Michael Swanwick (Dogfight, 1985)
Dipping low (in the lap of luxury)
Plonger aussi bas dans la vie et sans relever par une passion compĂ©titive centrĂ©e sur la maĂźtrise technologique et sensitive (avec une formidable cinĂ©tique projetĂ©e holographiquement devant soi et les autres), ne permet aucun honneur suite Ă la connexion permise et enveloppĂ©e par la drogue. Un jeu aĂ©rien ne remplacera jamais sa nature profonde dĂšs lors quâelle est mauvaise. VoilĂ le propos de William Gibson, parce quâil nous propulse dans un monde oĂč la manipulation mentale, aidĂ©e par la technologie, ne remplacera jamais la chaleur humaine des sentiments vrais, de lâempathie et du savoir vivre. Tromper les autres sâest se tromper soi-mĂȘme. Lâesprit science fictionnel du texte sâefface rapidement par la gravitĂ© sociale et les verrouillages contraignants que subissent les personnages. Les choix paraissent Ă©goĂŻstes lorsque les enjeux sont poussĂ©s par une Ă©gocentricitĂ© aussi accrue, alors tout se teinte sous lâombre indĂ©cente de de la psychologie humaine, abimĂ©e, de ce nouveau dĂ©tenteur dâun exploit sportif liĂ© Ă lâesprit vide dâun compĂ©titeur qui ne pense quâĂ son succĂšs, fatalement mort-nĂ©.
Le diagnostic de lâamplification des maux de Deke nâaurait pas Ă©tĂ© uniquement noirci par les deux formes dâaddiction le caractĂ©risant, celle du jeu aĂ©rien et des produits illicites, mais par ses traits dâhommes insensibles incapables de se remettre en cause. Sur la forme on a donc affaire Ă un environnement anticipatif, sur le fond câest un rĂ©cit purement noir, purement Polar.
GRAVĂ SUR CHROME (Burning Chrome, 1982)
Delirious
Comment gĂ©nĂ©rer du suspens sur un craquage de donnĂ©es, ou plutĂŽt une attaque par deux hackers dont lâintention est de graver leur virus (russe) et casser la glace de protection de cette Ă©norme et riche entreprise quâils veulent piller. Cette conception du syndrome de Robin des bois nâaura comme conviction de la part de ses inoculĂ©s la charge dâadrĂ©naline fixĂ©e sur le dĂ©sir de manipuler le chrome, en faire le tour, dâen dĂ©tourner les dangers, soumettre de nouvelles doctrines techniques grĂące Ă un nouvel habillage, toxique et libĂ©rateur. Ici, les mots sont autant de cĂąbles et symboles dansants, incomprĂ©hensibles, avec une structure scĂ©naristique drĂŽlement fluide malgrĂ© sa complexitĂ©. Le temps affichĂ© ne sâĂ©carte pas non plus des nĂ©cessitĂ©s portĂ© Ă lâaffectif, le travail imagĂ© sur la console pointe des atouts graphiques plaisant entre les doigts de personnages qui ne sont jamais austĂšres.
En dĂ©finitive les pirates auront toujours une place dans la mĂ©moire collective dâune maniĂšre aimante, aventureuse et romantique. MĂȘme dans le cyberespace qui fait office ici de mer dĂ©montĂ©e secouant le Galion pirate dâune nouvelle destinĂ©e.
EN CONCLUSION
Dans lâensemble ces neufs nouvelles absorbent le spectre de notre curiositĂ© en proposant des schĂ©mas diffĂ©rents les uns des autres. On peut passer de la joie Ă lâombrage dans lâencombrement des cĂąblages et connectiques de citĂ©s vouĂ©es au mal technologique. Et pourtant « GravĂ© sur chrome » nâest pas que cette entitĂ© compactĂ©e qui dĂ©vore les humains, puisque les couleurs y sont chatoyantes autant que blafardes. Comme si la planĂšte Ă©tait une boule Ă facette informatique faisant de ses faces dichotomiques une sauce pas si indigeste que lâon peut y croire.



