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La Science-fiction et l'Imaginaire naviguant sous le pavillon de la Suisse

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Fables du Futur

        

Prochain Arrêt | Robert Yessouroun | 2022


Un article ajouté/rédigé par | 10/04/2022 | Lu 227 fois




Illustration : fond d'écran train, libre de droits
Illustration : fond d'écran train, libre de droits
À ceux qui aiment frissonner
 
La voie de chemin de fer fendait la prairie couverte d’un manteau de neige sous le feuillage alourdi des bouleaux. En ce 31 août, la Suède n’échappait pas au délire météo. Cela faisait trois heures que le DAG (Direct AutoGuidé), reliant Malmö à Karlstad, demeurait immobile dans la rase campagne blanchie. Quel spectacle hors de saison ! Un vent glaciaire inattendu tourmentait les flocons, s’efforçant d’incliner les wagons comme pour les repousser des rails. Avec son sifflement sévère, le blizzard sidérait la patience nordique des rares passagers du train, lesquels dissimulaient leurs peurs sous un flegme coutumier de façade. Dès la deuxième heure d’attente, plusieurs s’étaient retrouvés vers le milieu de la rame, dans le self-service bar cossu. Les fauteuils vert canard étaient plus que confortables. On se serait cru en première classe. Un chat blanc se léchait une patte sur l’un des sièges. Le grand miroir derrière le comptoir était tagué par du rouge aux lèvres « gare au pire ! ». Le robot robinet de Tuborg versait régulièrement le contenu d’une pinte dans l’évier qui moussait. Dans cette voiture, bien des voyageurs s’interrogeaient sur leur sort :

« Panne ? Piratage ? Attentat ? Catastrophe écologique ? Guerre éclair ? Fin du monde ? » Chacun s’ingéniait à surenchérir, comme pour remporter le prix de l’atroce.

Régulièrement un haut-parleur buguant annonçait : « Prochain arrêt… » avant de se taire. Une adolescente respira le bouquet de tulipes sur le zinc.

‑ Oh ! Elles sont naturelles ! s’étonna-t-elle.

‑ Génétiquement modifiées… rectifia une dame avec de gros yeux effrayés.

Assis seul au bar, un quidam chauve, d’un réflexe subit, dressa les bras pour se protéger la face d’un danger immédiat… fictif.

‑ Encore un malheureux en proie à un flash mental cruel, dit Olaf qui venait se chercher à boire.

‑ Comme nous tous, enchaîna le barbu roux derrière lui, le front contre le carreau.

Les Beatles chantaient « Let it be ». Le chat blanc ronronnait. Une femme enceinte se leva. Une épingle de nourrice attachait à son sac la lanière déchirée. Olaf salua celle dont la beauté rayonnait :

‑ C’est pour quand l’heureux événement ?

Elle le toisa, haussant les épaules. Ses yeux exacerbés assombrissaient ses traits si fins.

‑ Il n’a rien d’heureux. J’ai été folle de concevoir ce bébé ! Quel monde attend ce petit être ?

‑ Vous savez, la vie humaine peut tout transformer, même l’enfer. Votre enfant, accordez-lui le pouvoir d’accomplir quelque bonheur. Ayez confiance en lui.

‑ Excusez-moi.

Elle s’enfonça dans le passage sombre qui séparait le bar de la prochaine voiture. Le barbu roux perdit la maîtrise de ses nerfs scandinaves :

‑ Fy fan ! Plus de réseau ! Personne ne sait où nous sommes. Le train suivant va nous emboutir !

Il cria, tira l’alarme, força l’ouverture d’une portière, bondit hors du train pour rouler dans la neige. Le robot robinet activa l’écoulement d’un demi-litre de Tuborg.

Une dame au chignon gris, engoncée dans un tailleur zébré strict se dirigea vers la table ronde du fond. Quand elle s’assit avec son verre d’aquavit, le bouton de son vêtement sauta. Olaf s’approcha d’elle. Elle sentait bon la pomme Tatin. Il posa son bock de bière sur la table.

‑ Vous permettez ?

La nouvelle chanson des Beatles s’arrêta sur « We all live in the yellow submarine ».

Le silence céda au souffle des rafales. L’adolescente se mit à jouer de l’harmonica.

‑ Lillemor Ekelof. (la femme tendit la main.) Responsable d’une des dernières maisons d’édition, Cueillir l’effroi.

‑ Amusant, réagit l’homme à la bière. Moi, je suis écrivain. Olaf Anderson.

Elle regarda le plafond.

‑ Je me souviens de votre maison, poursuivit-il. Alors qu’elle s’appelait encore Cueillir l’émoi, je vous avais proposé mon roman « Passerelle vers le printemps ».

Elle sourit pour étouffer sa gêne. Le chat blanc se faisait les griffes sur le tissu vert.

‑ Quelle coïncidence! S’exclama-t-elle. Skål!

Ils trinquèrent donc. L’éclairage du wagon bar clignotta, avant de faiblir.

‑ L’alimentation électrique! Mon Dieu, on est foutus! hurla un pasteur recroquevillé par terre.

« Prochain arrêt… »

Elle avala cul sec son aquavit. Dans cette lueur tamisée, les visages se devinaient tous tendus, comme aux aguêts.

‑ Nos contemporains démissionnent, se ruent vers l’évasion, déplora Lillemor. Pas étonnant qu’ils écrivent à la pelle. Ce ne sont pas les romans qui manquent. J’imagine qu’on a décliné votre offre.

‑ Au bout d’une année, vous avez eu l’amabilité de me répondre.

‑ Rappelez-moi votre nom et le titre de votre roman.

‑ Olaf Anderson. « Passerelle vers le printemps ».

Les fenêtres perdirent leur translucidité, s’opacifièrent. Sifflant de plus en plus dense, le vent couchait des congères sur les vitres.

‑ Vous reprochiez à mon texte de manquer de profondeur dans l’horreur. Je ne puis vous donner tort. L’horreur du monde est désolante, mais ne m’intéresse pas. J’essaie de réfléchir, de faire réfléchir sur le méconnu qui nous entoure.

‑ Oui, oui, je me souviens maintenant de votre « Passerelle vers le printemps ». Très spécial, ce roman. Trop spécial. Aucun public potentiel. Certes, bien écrit. On avait même hésité à l’éditer, mais vos personnages n’étaient en contact ni avec l’abject, ni avec le sinistre, les deux recettes d’un best-seller. L’émotion est plus universelle que la réflexion, cher monsieur. Et l’on recense massivement plus d’émotions négatives que positives. La peur, la tristesse, la colère rythment nos existences tragiques.

Au bar, un jeune couple se découvrait, les yeux dans les yeux. Ils se murmuraient en même temps. Soudain, la voix grave du train figea tous les passagers du bar :

« Des bourrasques ont fait tomber des arbres sur la voie. Deux bulldozers sont en route pour dégager les rails, mais la tempête freine leur progression. Un prochain message vous informera de l’évolution de la situation. »

Les lampes perdirent encore un peu de leur éclat.

‑ On va tous crever ! mugit un retraité, la pipe éteinte entre les molaires.

Accoudée au zinc, une jeune femme lâcha son gin tonic pour s’effondrer sur la moquette. L’adolescente à l’harmonica la souleva pour l’étendre sur une banquette.

‑ Rien de grave, commenta-t-elle. Juste trop d’émotion, quoi...

Concert de soupirs. Des trombes faisaient de plus en plus pencher de côté les rames du train stoppé. Olaf but une gorgée de bière avant de relancer la conversation :

‑ Les émotions négatives centrent les individus sur eux-mêmes. Et elles éteignent les soleils de joie qui éveillent l’envie de donner.

‑ Et la solidarité dans le malheur ? objecta Lillemor Ekelof.

‑ Oui, dans le malheur réel. Moi, je vous parle d’un monde où règne le malheur imaginaire.

‑ N’empêche, la plupart des lectrices (négligeons les lecteurs, une espèce en voie de disparition) visent le plaisir de la peur artificielle, comme lors de la descente majeure d’une montagne russe.

L’alarme retentit de nouveau. Des voyageurs avaient amorcé les sorties de secours.

« Ne pas sortir du train avant l’arrêt en gare. » répétait la voix du convoi.

Devant l’écrivain, la dame au chignon gris se raidit, comme si une pensée sauvage - voire barbare - venait de lui traverser l’esprit.

Elle se chercha un autre verre d’aquavit. Son interlocuteur poussa plus loin son argumentation :

‑ Comme ce robot robinet qui lâche de la bière régulièrement, les fictions que vous publiez abreuvent de rage et de détresse vos semblables. Vous les encouragez dans leur quête de sordide. Ainsi, grâce à vous, ils remplissent leur âme de ténèbres. Ils finissent par porter en eux la même noirceur que celle du quasi-néant qui meuble le cosmos. D’où leur méfiance, leurs doutes, leur défiance face à ce qui dirige leur sort de crise en crise.

La climatisation semblait à la peine. Un courant d’air frigorifiant circulait dans l’habitacle.

« Attention, fermeture des portes. » Toutes les sorties se rabattirent.

‑ Ces fictions, ces films, ces séries, ces jeux vidéos, ces romans, ces BD, ces nouvelles qui fréquentent autant l’abomination que les actualités en mal de choc nous ont amputés de notre gaieté naturelle.

‑ Tout de même, les héros, les héroïnes qui triomphent des forces maléfiques ne nous donnent-ils pas des élans d’espoirs ?

‑ Les réminiscences de leurs épreuves les plus sombres égrainent en nous des fantasmes de panique.

‑ Théorie psy, digne d’un café du commerce.

‑ Ce qui est sûr, c’est que l’univers n’a pas besoin que l’on recopie l’obscurité de son vide. Au diable, la noirceur ! (Et, après une gorgée de bière :) L’humanité, tout au contraire a besoin de lumière, de poésie pour discerner sa route inconnue.

‑ L’humanité a surtout besoin de catharsis, cher monsieur. N’est-il pas précieux de purger ses craintes et ses frayeurs ?

‑ Peut-être. Mais aujourd’hui, la pompe à purge s’emballe, n’arrive plus à évacuer le flux des monstruosités. Il est urgent de quitter notre « rageosphère ».

‑ Hélas, si vous voulez jouer à la fleur bleue, mon pauvre monsieur, personne ne vous lira. Nous sommes tous piégés dans le noir. Et ce n’est pas votre « Passerelle vers le printemps » qui nous offrira l’accès au salut.

Elle enfonça le poing dans ses entrailles. On aurait dit qu’elle sentait un serpent ramper dans ses viscères. L’écrivain hocha la tête :

‑ Pourtant, il s’agit de sauver l’humanité des abîmes, du cynisme, des désespoirs chroniques.

Le chat blanc miaula, sauta du fauteuil et vint frotter son museau sur la cheville d’Olaf.

‑ Cette conversation n’a aucun sens. Elle ne va nulle part, tout comme ce train que je vais quitter… Adieu, cher monsieur. Un dernier conseil : pour exalter le public, tournez-vous vers la pub.

Le vent rugissait contre les parois des wagons.

‑ Je vous souhaite de retrouver vos ressources, chère madame.

Elle descendit du Direct autoguidé, suivit les traces de pas dans la neige. Au loin, la lueur rouge au sommet d’une vieille éolienne. Brusquement, un bruit de ferraille lourde s’ébranla. Toujours assis à la table ronde du bar, Olaf caressait le chat sur ses genoux.

« Des drones de bûcheron viennent de libérer la ligne. Attention au départ ! Prochain arrêt, Karlstad. »

Source

Texte @ Robert Yessouroun, tous droits réservés

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💬Commentaires

1.Posté par Koyolite TSEILA le 10/04/2022 05:45 | Alerter
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KoyoliteTseila
Ce train auto-guidé, c’est un symbole notre monde en progrès. Son arrêt forcé : sa situation actuelle anxiogène qui le met bien mal au point. A son bord, une variété d’humains. Cet arrêt forcé provoque en eux diverses réactions allant jusqu’à la panique. Il y a ceux qui ne supportent pas cette tension et qui préfèrent le quitter, ceux qui restent totalement indifférents à ce qui se passe et qui se perdent dans de futiles babillages, ceux que le stress rend carrément fou ou encore ceux qui s’adaptent et qui attendent patiemment que le train se remette en branle, convaincus que le monde ne peut qu’aller mieux. Quelques notes d’humour viennent alléger cette ambiance propice aux hausses de tension.

Un texte bien fichu. Le contexte a quelque chose d’assez dérangeant, tant il n’est que trop vrai. Mais grâce au progrès qui permet de faire avancer les choses, le tout reste optimiste. Voici une fable du futur bien ancrée dans le présent qui porte à réflexion…

2.Posté par Didier REBOUSSIN le 10/04/2022 11:10 | Alerter
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alvin
C'est cela le talent de Robert : un petit zoom sur une situation particulière - ici un train bloqué dans une désolation avec des passagers qui semblent plus que jamais repliés sur eux-mêmes - et la mécanique des comportements humains est mise à nue. Ce texte est un exemple parfait de sobriété mise au service de l'efficacité. Chaque tirade sonne juste, et la peinture de ce monde en perdition, réalisée par petites touches discrètes, fort juste et quelque part, terrifiante..

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