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Malpertuis (1971)


Un article ajouté/rédigé par | 06/05/2021 | Lu 358 fois




Malpertuis (1971)
Le jeune marin Yann revient de mer à Gand. Il est suivi par des hommes mystérieux, et suit une femme dans une taverne.

Yann se réveille dans son lit à Malpertuis, la demeure familiale. Son oncle Cassave se meurt, et appelle toute la famille et tous ses familiers autour de lui pour leur faire part de ses dernières volontés. Il charge Yann de poursuivre son œuvre, précisant que sa cousine Euryale est liée à lui.

Après la mort de Cassave, des phénomènes étranges vont se manifester. Malpertuis va lentement présenter sa face cachée, celle de l'asile secret des derniers dieux grecs, condamnés par une sorte de magie noire à errer sous des défroques humaines et à partager les peurs et les élans des mortels, tout en gardant un vague souvenir de leur condition antérieure...

Note

Ce film est basé sur le roman éponyme écrit par Jean Ray, en 1943.

Récompense : sélection officielle en compétition au festival de Cannes 1972.

Présentation

MALPERTUIS est un film belge de Harry Kümel, sorti en 1971, avec dans les rôles principaux Mathieu Carrière, Susan Hampshire, Orson Welles, Michel Bouquet, Daniel Pilon, Jean-Pierre Cassel, Walter Rilla, Dora van der Groen, Charles Janssens, Edouard Ravais, Jenny van Santvoort, Fanny Winkler, Robert Lussac, Jet Naessens, Cara van Wersch, Sylvie Vartan.
 
Anvers, à une époque indéterminée, vraisemblablement le vingtième siècle. Un voilier, sur le port. Jan, jeune marin (Mathieu Carrière), fait escale pour vingt-quatre heures. Il n'est pas encore débarqué que déjà on l'observe. Deux hommes dont on apprendra l'identité plus loin. L'un d'eux, coiffé d'un chapeau melon, prédit que Jan, dans un instant, verra Nancy, sa sœur. Et effectivement, le marin se précipite à la suite d'une jeune femme blonde, qui marche au loin. Mais elle se dérobe, disparaît dans les rues désertes.
 
Jan arrive devant une boutique et interroge un vieil homme : qu'est devenue la maison qui se tenait ici, autrefois ? C'était celle de son enfance. L'homme, de mauvaise grâce, répond que tout s'est écroulé.
 
Désorienté, ne sachant que faire, Jan erre dans la ville. Il finit par atterrir dans un établissement qui tient du bar, de la boîte de nuit et du bordel. Là, il croit encore reconnaître sa sœur, de dos. Mais la jolie blonde n'est qu'une entraîneuse, Bets (Sylvie Vartan), qui semble le trouver très attirant ; elle lui fait du charme.
 
L'homme au chapeau melon a suivi le jeune marin et s'arrange pour provoquer une bagarre, au cours de laquelle Jan est frappé à la tête.

Philarète et son rat...
Philarète et son rat...
Jan se réveille dans ce qu'il croit être sa chambre. Nancy, sa sœur adorée, est là, qui se précipite (Susan Hampshire). Elle le prend dans ses bras ; leur étreinte semble être plus que fraternelle, teintée d'attirance érotique. Elle lui apprend qu'ils se trouvent à Malpertuis, chez l'oncle Cassave. Jan est en colère : son bateau est parti, et puis, "Cassave est le génie du mal". Nancy explique qu'elle est venue là car ne sachant où aller, par manque de ressources. Et puis, elle est amoureuse d'un habitant de cette demeure, Mathias Crook (Daniel Pilon). Crook était l'un des deux hommes qui espionnaient Jan sur les quais. L'autre homme est l'oncle Charles / Dideloo (Michel Bouquet). Dans les parages se trouve aussi Elodie (Jenny van Santvoort), leur vieille nourrice, qui a refusé de les abandonner "dans cette maison de malheur".
 
C'est une bien étrange demeure que Malpertuis. Sombre, immense, vieillotte. Un vrai labyrinthe. Les couloirs sont filmés de manière à paraître démesurés. Il y règne une pénombre étouffante et un pauvre hère en haillons, Lampernisse (Jean-Pierre Cassel) se plaint constamment que les lumières s'éteignent. Il vit comme un chien dans une espèce de geôle misérable, au rez-de-chaussée, sous un escalier.
 
Nous faisons connaissance avec les autres hôtes de cet hôtel particulier :
 
L'imposant et despotique oncle Cassave (Orson Welles) est mourant. Il se trouve dans les étages, quelque part, au milieu d'un grand lit recouvert de soie rouge. Mais il a toujours un appétit d'ogre. Les serviteurs se précipitent, portant viandes rôties, plateaux de fruits. Cassave les congédie. Puis entre Dideloo avec sa femme (Dora van der Groen), et un dénommé Philarète (Charles Janssens), un peu simple d'esprit et qui se passionne pour la taxidermie ; il vient présenter à Cassave sa dernière création, un rat empaillé, que Cassave feint d'admirer. Au passage, on a croisé aussi l'abbé Doucedame (Edouard Ravais) et les Griboin, domestiques (Fanny Winkler, Robert Lussac). Cassave demande à Dideloo si sa fille, Euryale, est venue, mais elle a refusé de les suivre. Cassave affirme qu'elle va arriver. Il déclare tout savoir, n'importe comment.

Euryale
Euryale
Jan n'a qu'une envie, quitter cet endroit, repartir en mer. Nancy luit dit que Cassave est riche, qu'ils pourraient avoir beaucoup d'argent. Mais Jan s'en moque. Dideloo intervient, et lui parle de sa sœur qu'il abandonnerait, la laissant la proie de "mains lubriques et avides". Il parle des siennes, de toute évidence. Joignant le geste à la parole, il nous montre qu'il les a baladeuses et qu'il n'est pas insensible aux charmes de sa nièce. Elle le repousse sans ménagements. Jan, outré, veut aller voir Cassave, pour "lui dire ce qui se passe ici". Mais l'intéressé semble parti dans de toutes autres considérations. Il lui parle d'achever "son grand œuvre", lui délivre un discours obscur qui laisse Jan indifférent. Le jeune homme patiente, puis fini par annoncer son départ. Cassave s'en moque. Euryale va venir et là, le sort de Jan sera scellé.
 
Cassave envoie Nancy chercher de l'argent au magasin de couleurs. Elle y retrouve Mathias Crook. Ils s'embrassent. Elle fouille dans les tiroirs comme Cassave le lui a indiqué, trouve les pièces d'or. Mais quand elle ressort ses mains, elles sont rouges sang.
 
Jan se lève, exaspéré par les formules obscures du vieil homme. Cassave proteste, insiste : il doit rester à Malpertuis, il y règnera en maître absolu. Mais il le laisse partir ; peu importe, dans quelques instants, Euryale sera là.
 
Effectivement, Jan est sidéré par la beauté d'Euryale, une magnifique rousse (encore Susan Hampshire). Et il cède, vaincu en un instant. Sur le seuil de la maison, il renonce à toute velléité de départ.

Susan Hampshire, Michel Bouquet, Mathieu Carrière
Susan Hampshire, Michel Bouquet, Mathieu Carrière
La suite est inquiétante. Cassave convoque tous les protagonistes, et demande à un certain Eisengott (Walter Rilla) de donner lecture de son testament. Il y a là Dideloo et sa femme. Egalement, Euryale, Jan, Philarète, mais aussi les sœurs Cormélon, Alice (encore Susan Hampshire, pour son troisième rôle dans le film), Rosalie (Cara van Wersch) et Eleonora (Jet Naessens). Les Griboin, Mathias Crook. Seul Lampernisse reste à l'écart, véritable paria de ce récit.
 
Les conditions de la succession sont dictées : Cassave laisse une fortune considérable. Mais tous ne pourront en jouir qu'à condition de rester à Malpertuis, ne jamais en sortir.
 
Alors, tout le monde s'enferme dans une sorte de stase lugubre, une claustration crépusculaire et morne. Même s'il y a des terres autour de Malpertuis, il y règne toujours une obscurité nébuleuse, et jamais on n'y entend un oiseau chanter. Les protagonistes s'ennuient, comptent leur argent, devenu inutile. Ils se rassemblent dans une salle de séjour où ils jouent aux cartes, font de la couture… Le tout est scandé par un phonographe dont le disque, rayé, répète : "Ah le beau rêve, ah le beau rêve "… Cruelle ironie.
 
Jan est amoureux de Euryale, mais elle l'ignore et se montre froide, inhumaine. A défaut, il se rabat sur une des sœurs Cormélon, Alice. Mais celle-ci couche déjà avec l'oncle Dideloo, en mode mieux que rien, n'ayant personne de plus intéressant sous la… main, on va dire :
 
- Tu es le moindre mal, mon pauvre Dideloo…
- Puis qu'il n'y a qu'une seule chose que tu aimes en moi, tu l'auras !
 
Et du reste, à ce moment précis, Jan déboule, et nous refait une version années 70 de la scène primitive. Dideloo l'invective : "On frappe, jeune homme, avant d'entrer" ! Alice, elle, choisit d'éclater de rire. Et prévient Dideloo qu'il devrait se sauver, "avant qu'il ne soit trop tard".
 
Bref, une ambiance étouffante, à couper au couteau.

Malpertuis (1971)
C'est un film fascinant, mais excessif. C'est dommage car, comme souvent, la qualité en souffre. Dans le cas présent et sous cet angle, c'est assez calamiteux.
 
Le jeu des personnages est continuellement caricatural. Michel Bouquet en rajoute dans le sordide, il surjoue, et on l'a probablement dirigé en ce sens - enfin, espérons-le, car sinon, ce serait vraiment navrant. Charles Janssens en fait des tonnes. Par exemple, dans la scène du testament, il verse des larmes de crocodile et il est, lui aussi, dans l'exagération. Idem Jean-Pierre Cassel, qui en rajoute des couches et des couches. Une foule de détails est marquée du sceau de la surcharge : la façon dont Cassel / Lampernisse brame de longues, longues plaintes, après la lumière. Et puis, il est recouvert de loques lamentables, pire que le pire des mendiants de Calcutta. Il vit dans une sorte cage crasseuse, close par une grille, assis sur la paille comme dans un cachot, alors que la bâtisse est immense et pleine de pièces inoccupées. On a déjà vu, au début du film, un gamin dans la rue, lorsque Jan courait après Nancy. Pareil, vêtu de lambeaux de tissu, claudiquant sur une béquille : c'est trop, c'est beaucoup trop. Cela donne au film une dimension, une lecture, simpliste, qui lui nuit considérablement, et confine à la naïveté. C'est pour le moins maladroit, et écorne la crédibilité globale du film.
 
Tout est ainsi, hélas. Les attitudes de Dideloo envers sa femme, le simulacre d'amour entre Nancy et Mathias Crook, même la scène où elle se retrouve avec les mains rougies : il y a là, certes, des messages, une critique sociale, nul doute sur la question. Mais, traitée sur un mode un peu gros sabots, ce qui ternit à la fois l'efficacité du message, et l'œuvre qui lui tient lieu de support. Lorsque Philarète se met en tête de prendre Jan pour victime, là aussi, on ne parvient pas à y croire : ils en font trop. Il brandit son scalpel, mais on voit bien qu'il ne s'en servira pas, ses gestes sont, du coup, hésitants… A plusieurs reprises, il y a comme ça des pauses dans le jeu des acteurs, qui sont tout sauf naturelles, comme si leur partenaire était en retard dans ses répliques. Quand les sœurs Cormélon assistent à la lecture du testament, Cassave leur balance une ou deux piques, et elles ricanent de façon stupide, en mode forcé. Idem, en ce qui concerne Dideloo et sa femme : à ce moment précis, dans cette scène, on a l'impression non pas d'être au cinéma, mais au théâtre ou, pire encore, à une séance de Guignol. Tous les comédiens sont ainsi, dans ce film : faux. On dirait vraiment qu'on leur a demandé d'être mauvais.
 
Il faut dire, en ce qui concerne la critique sociale, qu'on est dans les années 70 et qu'à l'époque, on brocardait férocement les travers d'une certaine bourgeoisie. De nos jours aussi, le jugement est présent dans certains films, et pas qu'à moitié. Mais on le fait de façon plus nuancée, plus fine, et ça fonctionne d'autant mieux. Dans beaucoup de domaines, le mieux est l'ennemi du bien, et le trop nuit plus qu'il ne sert.
 
Les comédiens, donc, ne sont pas à la hauteur - on est même loin du compte. Quant à Mathieu Carrière, il se déplace comme un automate : tendu, raide comme la justice. Froid, désincarné. Distant, glacial, absent. C'est sans doute un contraste voulu par Kümel, entre lui et les autres. Enfin, on peut le supposer. Il joue le rôle du beau jeune homme (il est présenté comme tel), mais un peu comme Ken, le compagnon de la poupée Barbie : rigide et dénué de la moindre étincelle vitale. Le seul et unique moment où il bouge réellement, naturellement, c'est, comme par hasard, dehors, dans les bois autour de Malpertuis : là, il court, il saute, il fait même la roue ! Saisissant contraste avec le reste de son jeu, qui ne peut, qui ne saurait être fortuit. Comme si, dans l'enceinte des murs, il n'était plus qu'une version amoindrie de lui-même. A moitié statufiée, comme l'a été Cassave, avec l'assistance d'Euryale.
 
Il me semble que seul Orson Welles tire son épingle du jeu, dans son rôle de vieux manipulateur agonisant. C'est le seul qui, même s'il en rajoute, réussit à donner réellement vie à son personnage. A sonner juste.
 
La crédibilité en souffre, elle est assez mise à mal. Pourtant, le charme du film opère.

Susan Hampshire, Michel Bouquet, désir et menaces...
Susan Hampshire, Michel Bouquet, désir et menaces...
Cette maladresse se constate dans le jeu des acteurs, mais aussi, dans ce qu'on leur confie d'incarner. En effet, pour camper les personnages, on a recours à des procédés un peu lourds. Par exemple, pour montrer à quel point Dideloo est ignoble, il y a la scène où il débite son couplet sur "les mains lubriques". Et toutes celles où on le voit sauter sur Alice non pas avec sensualité, mais avec des ricanements de pourceau, pleins d'intimidations, il est presque à la forcer. Sans compter, on va le voir plus tard, qu'il la menace de dire la vérité sur elle, pour obtenir plus de faveurs encore. Ce qu'il sait ? On va y venir.
 
Pour montrer facilement, trop facilement à mon avis, qui est Dideloo, on a créé une scène où sa femme lui demande ce qu'il va faire une fois qu'il ne travaillera plus, l'héritage l'en dispensant. Réponse : "Je m'occuperai. Ma collection de cartes postales olé olé… Suivre des gens dans la rue… Leur envoyer des lettres de chantage"…

Le procédé me parait bien grossier. Est-il besoin d'en rajouter à ce point pour faire comprendre que Dideloo est un sale type ?
 
De l'excès, des ficelles un peu grossières, voilà mon impression, et c'est dommage. Dans le jeu des personnages, dans leurs actes et dialogues, mais aussi dans l'action.
 
Lorsque Jan découvre une main de petite créature, coupée, dans un piège fabriqué par Philarète. Cela met mal à l'aise, non pas à cause de la main coupée. Mais parce qu'elle fait toc. En plus, chaque fois qu'il y a du sang à l'image, il est figuré par de la peinture vermillon, le ton de base, celui des assortiments de gouache pour débutant.  Si on voulait montrer le sang de façon réaliste, on devrait employer du carmin, par exemple.
 
Ces petites créatures, on ne les voit pas, mais elles poussent des cris. Et là aussi, catastrophe : ce sont des voix qui ont été accélérées, tout simplement. Et ça s'entend. Cela crée un résultat plus comique qu'autre chose. Un détail supplémentaire qui écorne sérieusement, là aussi, la suspension d'incrédulité. Encore un effet raté ! Le réalisme, décidément, a du plomb dans l'aile.
 
Lors de la cérémonie funèbre de Cassave, le cercueil est porté par les résidents de Malpertuis, et ils descendent un immense escalier. Mais voilà qu'il leur échappe, et la bière dévale toutes les marches, avec un bruit infernal. Et là, Einsegott lève les bras, tel un personnage biblique : "Arrière, arrière ! Laissez-moi seul ! C'est à moi qu'il appartient de tout remettre en ordre" !
 
Caricatural, je trouve. Grandiloquent. Et pourtant, la dégringolade du cercueil, c'était une idée intéressante.
 
A un moment, vers la fin, les habitants de cette sombre demeure se mettent en tête d'attaquer Jan. Doucedame s'interpose, se sacrifie. Il se dresse devant Griboin, brandit une croix qui est censée l'arrêter. Et là, Griboin, filmé de profil, ouvre grand la bouche, et il en sort du feu, qui fait se racornir la croix. Je suppose qu'on a mis un lance-flammes derrière Robert Lussac, effet facile. Mais c'est tellement exagéré, là encore… Cela manque de finesse. On dirait un film d'horreur à petit budget, assez médiocre et peu inspiré.
 
C'est dommage. Car le film possède, indiscutablement, un charme vénéneux. Dans ses moments de mystère, par ses aspects surréalistes. Oui, on dirait un rêve, lorsque le réalisateur réussit mieux son affaire.

Susan Hampshire, Daniel Pilon
Susan Hampshire, Daniel Pilon
La maison est, en réalité, le seul véritable personnage du film. Elle est le centre de l'histoire, elle lui donne même son nom. Elle est filmée de façon à nous désorienter, créer un déphasage sensoriel. On n'arrive pas à se représenter cet espace, à y discerner le moindre schéma. Même les scènes en extérieur nous égarent. Et elles sont opprimantes : les terres autour de Malpertuis sont filmées dans la brume, avec une lumière sépulcrale. On y voit, en réalité, très peu de nature. Idem, quand Jan s'aventure au dehors, dans la ville, lors de la nuit de carnaval, on ne croise que ténèbres et ombres. Il est impossible de s'y repérer.
 
C'est Malpertuis, le centre du film, ce lieu maudit. Doucedame le dit : "Malpertuis, c'est le mauvais passage. Dans les légendes Flamandes, c'était le repaire du renard. Le renard, bien sûr, c'est le diable".
 
Malpertuis est donc une sorte de… sas. Entre le monde réel, et une autre dimension. C'est là le lourd mystère, qui dirige la vie de tous ces personnages. On en revient là au pouvoir de Dideloo, sur Alice ; comment il la tient, l'oblige à céder à ses désirs. Car son vrai nom est Alecto, et elle n'est pas réellement humaine. Terrible secret qu'elle veut cacher à Jan. Elle voudrait être une femme, elle le crie dans une scène, alors que ses sœurs l'exhortent à se souvenir de qui elle était - le tout sonnant faux et exagéré, une fois de plus.
 
Jan est confronté à un monde irrationnel, où la réalité se craquelle facilement, pour montrer une part bien plus sombre de la vie. Les personnages qui entourent Jan ne sont que des simulacres. Pas à la manière de Philip K. Dick, bien sûr. Nous ne sommes pas dans un cadre de SF, où les individus pourraient avoir été remplacés par des extra terrestres, des robots ou des sortes d'étranges végétaux, façon "L'invasion des profanateurs de sépultures", de Don Siegel. Ici, nous sommes confrontés à la mythologie Grecque.
 
Très jeune, j'ai lu L'Iliade, L'Odyssée. Mais c'est si loin, il ne m'en reste que des visions assez floues. Je ne me rappelle plus bien qui a fait quoi à qui. Dans le cas présent, l'argument est le suivant :
 
Les anciens dieux de l'Olympe mouraient, oubliés des hommes. Cassave était le capitaine d'une goélette, nommée Anankè (ce qui signifie "destin", en Grec). Il a réussi, on ne sait trop comment, à capturer les dieux et les enfermer dans des peaux humaines, avec l'aide du taxidermiste Philarète. Depuis, ils sont restés piégés à Malpertuis, sous une apparence ordinaire, une vie de petit bourgeois. Mathias Crook était le bel Apollon. Les sœurs Cormélon, les Furies (Alice était l'une d'elles, Alecto).

Et ainsi de suite. Euryale est l'incarnation de la Gorgone, ou Méduse, celle qui, par son regard, peut pétrifier, transformer en pierre. Elle seule est restée telle quelle, car elle est immortelle : les hommes ne peuvent l'oublier.
 
Pendant longtemps, sous la coupe de Cassave, les anciens dieux ont filé droit. A sa mort, ils sont censés continuer, dirigés par Jan. Oui mais Jan se fiche pas mal de Cassave et de ses grandes idées. Il ne joue pas le jeu. Alors, tout déraille.

Les apparences se fendillent : même de façon malhabile, tout est fait pour montrer, dans un premier temps, un semblant d'ordre, voire un banal ennui, un quotidien morne, même si émaillé d'étrangetés. Et, lorsque tout bascule, on assiste à une scène là encore caricaturale, où tous s'agitent dans la pièce au gramophone. Ils gesticulent, glapissent, chacun déclamant à haute voix des formules indistinctes… On dirait l'asile psychiatrique dans un moment de crise collective. C'en est grotesque.
 
Il est dommage qu'on ait commis tant de maladresses, à travers ce film, qui contient pourtant de puissants ingrédients et beaucoup de passages qui donnent à penser qu'il aurait pu être réussi. Orson Welles y est convaincant. La musique de George Delerue, magnifique. Les décors, la façon dont ils sont filmés… L'ambiance, faite de ténèbres et de mystère…
 
Toutefois, la photographie de Gerry Fisher est décevante, assez quelconque.

Michel Bouquet, Walter Rilla, en toubibs "modernes"...
Michel Bouquet, Walter Rilla, en toubibs "modernes"...
La fin est passionnante : Jan se réveille à l'hôpital. On nous signifie, toujours en mode gros sabots, que ça y est, on est à l'époque moderne : on voit un avion à réaction, un train, des ordinateurs, etc. Un médecin (ou psychiatre) donne congé à Jan. Il a lu le journal où Jan a raconté son aventure dans Malpertuis. Il trouve l'histoire captivante, mais elle n'est que fantasmes. Il renvoie Jan à la réalité, maintenant que celui-ci va mieux. Et Jan repart, accompagné par Nancy.
 
Cette scène est intéressante tout d'abord par son emploi des acteurs. Einsengott (Walter Rilla) est devenu le toubib. Michel Bouquet apparaît en blouse blanche. Idem Sylvie Vartan, ce qui accrédite l'idée que Jan, en proie à des épisodes délirants, aurait pu incorporer les soignants à ses visions.
 
Mais ce que je retiens de cette fin, c'est l'art de la transition : Jan repart avec Nancy (qui, cette fois, est bien sa femme, toujours la même ambiguïté relationnelle entre eux), et à mesure, les couloirs sont moins éclairés, moins fréquentés, de plus en plus étroits, déserts, vieillots. Et, à la fin, Jan se retrouve piégé, encore, dans Malpertuis, au début du siècle. Au lieu d'avancer vers la lumière, la sortie, il va vers l'obscurité et l'enfermement. Il régresse dans le passé. Nancy lui claque la dernière porte dans le dos, et elle se transforme en mur de briques. Cet enchaînement progressif entre l'hôpital, propre, neuf, rassurant, stérile, et Malpertuis, vieille bâtisse maudite, est assez bien réalisé. Tout ça est fortement influencé par la psychanalyse, je pense. Les histoires de refoulement, de refus de la réalité. Et d'autres scènes qui m'évoquent ce thème. Notamment celle de la scène primitive, avec Michel Bouquet et Susan Hampshire.
 
Il y en a une très belle aussi : Jan a fait l'amour avec Alice. Il a enfin goûté au fameux "fruit défendu", toujours le refoulement, la culpabilité judéo chrétienne, l'histoire bien classique. Le lendemain, il croise Elodie, sa vieille gouvernante. Et il a un air… différent. Cela se voit sur son visage, à son attitude, à… on ne sait quoi. Mais Elodie le perçoit tout de suite, et elle réagit par le chagrin. Ce n'est plus le petit Jan qu'elle a connu. Elle se met à pleurer, et décide qu'elle partira le jour même. "Tu n'as plus besoin de ta vieille Elodie".
 
Nous avons là le poids de la honte, de l'interdit, de l'hypocrisie qui entoure le désir, et qui est là montré de façon intelligente. Je ne me souviens plus si ça apparaissait dans le roman. Je sais que j'ai utilisé ça dans un des miens : un des personnages perd sa virginité, et le lendemain, son ami s'en rend compte immédiatement ; cela se discerne clairement, sur ses traits.
 
Ces scènes d'amour avec Alice ont lieu dans une chambre bleue, la seule chambre secrète, dont Alice a la clé. La porte est recouverte de signes cabalistiques. C'est un lieu étrange, comme une enclave encore plus surprenante, au cœur de Malpertuis, déjà demeure enclavée dans la réalité.
 
Le repaire de Philarète est fascinant, lui aussi. Un cabinet de curiosités, crasseux, obscur, encombré de fioles, flacons remplis de créatures plus ou moins monstrueuses, conservées dans le formol, outils divers…

Sylvie Vartan (Bets, infirmière)
Sylvie Vartan (Bets, infirmière)
Quelle est donc la nature d'un tel film ? Nous sommes censés nous trouver dans un cadre fantastique. En réalité, une mise au point s'impose :
 
On emploie à tout bout de champ ce terme, "fantastique", mais hors de propos. Si on s'en tient à la définition de Tsvetan Todorov, l'irruption du fantastique se produit lorsqu’il y a des faits qui paraissent relever du surnaturel, mais sur la véracité desquels subsiste un doute. J'insiste sur ce terme : un DOUTE. On ne sait si on a rêvé, si on a été victime d'une illusion, voire d'une manipulation. L'existence de la surnature n'est pas posée, affirmée comme réelle, mais suggérée. Et en aucun cas à la fin du récit, il n'est possible de trancher.
 
S'il n'y a de doute, alors on n'est plus dans le fantastique, mais dans le surnaturel, ou le merveilleux, décliné en mode inquiétant ou pas.
 
S'il y a explication à la fin, comme dans les enquêtes de Harry Dickson - justement, écrites par Jean Ray -, alors on est dans le faux surnaturel, expliqué, mis à plat, ce qui constitue un genre en soi. Mais pas dans le fantastique !
 
Et que dire de tous ces films de SCIENCE-FICTION qui sont désignés, dans les programmes tv, dans pratiquement tous les supports, comme étant "fantastiques" ? Eh bien les gens qui emploient ce terme à tire-larigot, manifestement, ne se sont pas interrogés sur la définition des genres, et n'ont visiblement pas lu Todorov. Par exemple, dire que La planète des singes est un film fantastique, c'est totalement idiot, un véritable contresens. Qu'on entretient dans l'esprit du public, en passant. Mais il faut reconnaître qu'au fond, globalement, le public s'en fiche bien. Il est là pour du spectacle, du spectaculaire, la plupart du temps. Surtout pas pour réfléchir.
 
Mais revenons à Malpertuis (qu'il est bien difficile de quitter, en fait) : est-ce un film fantastique ? Eh bien il y a scène de la mort de Dideloo, où on se demande ce qu'on a vu, et si on n'a pas rêvé. Quelle est donc la nature de cette force qui intervient, et lui prend la vie ? Est-il tombé tout seul ? Qu'a-t-on vu ? Et puis, il y a cette interrogation, tout à fait Dickienne, à la fin : Jan a-t-il tout fantasmé, est-il fou, ou bien est-il réellement prisonnier de la demeure maudite, capable de se prolonger jusque dans l'hôpital et le monde moderne ? Globalement, Malpertuis semble relever bien plus du surnaturel que du fantastique, puisque l'existence des dieux est posée comme réelle, et qu'ils attaquent Jan à la fin. La découverte par Jan, dans les cryptes, du corps de Cassave, transformé en pierre par le regard d'Euryale, semble accréditer cette thèse. On est dans le surnaturel, tout simplement.
 
Ou alors, Jan a tout fantasmé. Et il est bon pour retourner en psychiatrie. Mais alors, quand il sort de l'hôpital, comment se retrouve-t-il à nouveau prisonnier ? Est-ce une simple… rechute ? Une bouffée délirante ?
 
Seule Nancy échappe au chaos final : elle renonce à l'héritage et s'enfuit. Sans Mathias Crook, qui a mal fini, lui aussi.
 
Ce film, je l'aime beaucoup, malgré ses défauts.
 
D'abord, c'est l'adaptation d'un roman de Jean Ray qui m'a énormément marqué, influencé, jusque dans mes propres productions littéraires. Il a le mérite d'exister. Il distille, malgré ses excès, une ambiance particulière, par moments réussie. La musique y est vraiment très belle, prenante, tout à fait vénéneuse, suivant les passages. Orson Welles y est flamboyant.
 
Mais c'est ce labyrinthe, cette maison maudite, qui est, pour moi, indéniablement, le protagoniste essentiel de ce récit tordu.
 
Je pense qu'il y aurait eu matière à faire mieux, à partir de tels composants, d'un roman aussi riche et inspiré. Maintenant, vu la tournure qu'a pris le cinéma depuis quelques années, je crains fort qu'on ne soit confronté à une grosse bouse infâme, si on le mettait… au goût du jour ! M'étonnerait qu'on ait tellement mieux. Certaines exagérations seraient évitées, mais on aurait droit à tous les clichés actuels. Il n'y a qu'à voir ce qu'on a fait à partir du magnifique film de Robert Wise, "La maison du diable", réalisé en 1963, que je voudrais chroniquer mais que je n'ai toujours pas pu revoir… et la version totalement idiote que Jean de Bont a pondue en 1999, "Hantise", qui réduit tout à l'état de clichés, gadgets et trucages, en détruisant le charme qui résidait dans cette histoire. Un véritable massacre ! Confondant d'imbécillité. Et encore, on n'était qu'en 1999 ! Je n'ose imaginer ce qu'on en ferait de nos jours.
 
Malpertuis est et restera une œuvre particulière, en demi-teintes, que j'aime bien, et que, sans doute, personne ne pourra améliorer de façon convaincante. Si quelqu'un s'y met un jour, il se débrouillera pour y balancer adolescents boudeurs, casquettes à l'envers et rap au générique de fin, et, évidemment, force effets 3D et moyens énormes. En pure perte. Pour créer du "pestacle" à destination de décérébrés, qui repartiront ensuite en disant à leur petite copine, d'un air blasé : "Ouais, pas mal", alors qu'ils sont bien infoutus d'en faire le centième. A notre époque, le mot "scénario" a-t-il encore un sens ? On a vraiment l'impression que, sauf exceptions de plus en plus rares,  l'histoire n'est plus qu'un simple prétexte à montrer, montrer. Epater, faire du sensationnel. De plus en plus de contentant ; de moins en moins de contenu.
 
Dommage pour Malpertuis, vraiment dommage. Je le redis, ce film a tout de même un charme certain. Malgré ses défauts, il possède, indéniablement, une atmosphère envoûtante. Doucedame le résume bien, s'adressant à Jan : "Prends garde, prends garde ! Malpertuis cache bien des mystères, derrière des portes cachées derrière d'autres portes, au bout de couloirs enfouis ; et à la fin, qu'espères-tu trouver" ?
 
Je ne place pas le Malpertuis de Harry Kümel parmi les films majeurs ; malgré tout, il reste de ceux que je ne renie pas, qui m'ont marqué, m'ont permis de me construire, plus tard, de créer mes propres références, mes influences, mon bagage.
 
"Mon cœur dans Malpertuis, pierre parmi les pierres"…

Musique du film


Source

Photos : copies d'écran DVD réalisées par Labyrinth Man pour illustrer cet article


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