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Les mystères de demain (Robert Yessouroun)

Publication Galion, 2026 - Texte offert par l'auteur


🪶 | 09/08/2026
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Quand un fakir artificiel perd la boule...



Illustration © Larisa-K, gratuite et libre d'utilisation, https://pixabay.com/fr | Montage © Le Galion des Etoiles
Illustration © Larisa-K, gratuite et libre d'utilisation, https://pixabay.com/fr | Montage © Le Galion des Etoiles
Aux victimes des surprises informatiques
 
Je m’appelle Serena, étudiante en archéologie, mais agente de sécurité pour financer mes études. Depuis ce lundi matin, je suis au service d’un diseur de bonne aventure, menacé de tous les maux sur les réseaux sociaux. Menacé par qui ? D’anciens clients déçus, convaincus d’avoir été dupés, je présume.
Pour la première fois dans son office, je me change devant mon casier, au fond du débarras.
En présence de mon protégé, j’en découvre un peu plus sur ses pratiques. Elles semblent liées à deux objets fétiches, un récipient rempli de mousse lactée ainsi qu’Eurêka, un  œuf d’opale, hérissé de prismes de tourmaline. Il me confie que ses « consultations » sont gratuites à condition de lui acheter un pendentif. Une sorte de grigri cracra.
Vêtu genre brahmane, il reçoit tous les jours, même le dimanche, de 10h à 17h dans son cabinet « Mise au point », rue du Poivre, près de la Grand-Place, à Bruxelles. Après avoir fouillé la clientèle, j’assisterai, non loin, à chaque séance de spiritisme animé par mon nouveau patron.
Quel choc ! Alors qu’il se recharge sous sa moustache postiche, ce type extravagant se révèle être un androïde. Ce mec plus ultra, fleuron de l’Intelligence, trempe donc dans des combines de voyance artificielle.
‑ Sphinx Ter. Mon nom est Sphinx Ter.
Pendant mon café inaugural, trop curieuse, je profite du retard de sa première cliente pour lui demander en quoi consistent au juste ses tête-à-tête. Il me sourit comme un prêtre hindou chatouillé par une soudaine ignorance.
‑ Self made robot, je me suis spécialisé dans l’analyse des appareils connectés. Tandis que la Technique se démocratise, elle se complexifie à un point qui donne le vertige aux mortels.
‑ Je n’ai toujours pas saisi en quoi consiste votre boulot.
‑ Ah bon ? (Il envisage un bref exposé.) Aujourd’hui, tous les outils informatiques sont dotés de tant de capteurs et gérés par tant d’opérateurs que plus personne ne connaît le sort précis des data collectées.
‑ Vous voulez dire que de nos bidules bourrés d’IA pourrait émerger des pouvoirs inconnus ?
‑ J’essaie de vous dire que l’activité méga-prolifique de ces engins produit tôt ou tard des phénomènes intempestifs pouvant passer pour des mystères. Au mieux des anomalies, au pire, des bogues. Il est impossible pour les humains de pénétrer chaque jour la multitude des inattendus indésirables de leurs précieuses aides techniques. L’expérience montre que chacun de ces incidents insolites génère un signal codé, directement destiné au propriétaire de la machine défectueuse. Ainsi, pour en saisir la substantifique moelle vaut-il la peine de s’en remettre aux talents d’un spécialiste, le robot médium. Moi, donc. Sphinx Ter.
Le premier client de l’après-midi sonne à l’entrée. Le carillon imite le joyeux leitmotiv du film Les sorcières d’Eastwick.
Après avoir déclenché un enregistreur selon mon protocole sécuritaire, je m’éclipse dans le couloir adjacent pour me poster sur une chaise derrière un carreau transparent, lequel paraît un miroir de l’autre côté. Grâce à mes écouteurs ad hoc, je ne perdrai pas une bribe de conversation. Ainsi, en cas de danger, je pourrai intervenir dans la seconde.
Accoutré en « marabout du Cachemire », avec sa tunique mauve aux rayures orangées, le self made androïde moustachu arrange son turban d’azur et adapte ses lunettes grossissantes à son nez busqué. Quel cirque !
La teenager blonde qui s’avance avec son sac de plage vers le bureau noir ébène m’apparaît aussi inoffensive qu’impressionnée par le décor kitch : tentures turquoise, lumières roses et tamisées, tapis outremer grouillant d’étoiles.
‑ Bonjour… Je suis… Zoé.
Aussitôt, son visage naïf vire au désespoir.
‑ Que puis-je pour vous, jeune dame ?
Elle plonge la main dans son vaste sac. Je crispe, sous la crainte d’une mauvaise surprise.
‑ Voici mon laptop. Hors d’usage depuis une semaine. Trop fauchés, mes parents refusent de m’en acheter un autre. Influenceuse, je risque de perdre mes abonnés et beaucoup d’argent.
Derrière la vitre, je compatis, même si je n’apprécie pas trop cette activité lucrative.
Elle lui tend son appareil. Ses yeux se mouillent. Lui, il presse le bouton d’allumage. Bientôt, l’écran blanchit avec ce message :
« La page que vous avez demandée ne souhaite pas vous voir. »
‑ Mmh… mmh…
Le robot renifle avant d’humer le clavier, puis rabat l’écran, enfin, de sa main gantée, il caresse les quatre angles de l’appareil.
‑ Hem… Vous savez à quoi vous avez affaire, là, jeune dame ?
‑ N… non.
Elle retient ses larmes.
‑ De la high-tech pourvue des derniers Filtres Actifs Universels, TOP-FAU-007 révisés.
‑ Ah ?
Elle soupire.
‑ Cette petite merveille capte la gêne la plus infime de son propriétaire ainsi que de son entourage.
Elle s’assoit, fouille dans son sac. À nouveau, je me contracte, suspectant le pire. Elle sort un mouchoir. L’androïde pose le laptop sur son bureau sombre, à côté d’un bac de mousse claire. Avec l’index, il prélève une bille en bulles qu’il écrase sur l’œuf d’opale.
‑ De l’Eurêka va sous peu… émerger l’essence du problème.
Le fakir synthétique fait redémarrer l’engin défectueux. Sur l’écran rougissent ces mots :
« Erreur, car quelle horreur ! »
Pas décontenancé pour un sou, Sphinx Ter apostrophe le support d’une voix caverneuse, lente et amadouante :
‑ Que dirais-tu d’un petit effort pour dame Zoé ?
« Dame Zoé ? Dame Zoé, au panier ! »
Zoé sanglote. Son sac tombe sur le tapis stellaire. Elle ne le ramasse pas, obnubilée par sa misère. Il lui prend la main. L’œuf d’opale éblouit, les cristaux de tourmaline jusque là en saillie, s’enfoncent dans la sphère.
Époustouflée, Zoé contemple le devin, les yeux grands comme les roues arrière d’un tracteur.
De l’autre main, l’androïde rouvre le laptop. Sa paume caresse les touches, avant de se concentrer au cœur du silence. Son regard s’illumine.
‑ Vous cachez un lourd secret à vos parents. Et vous en avez honte. Votre support a capté votre trouble, d’où sa grève : refus d’obéir à quelqu’un de pas net.
Elle se dresse, vexée, mais déterminée, enfonce la main dans son sac. Ce qu’elle cherche, ce n’est que son téléphone, ouf !
‑ Allô, m’man ? C’est moi, Zoé. Que tu saches : je sors avec un sans-papiers. Même que je l’aime, m’man ! Demain, je l’amène à la maison !
Aussitôt l’écran du laptop restitue un minet tigré, à côté d’une colonne d’entrées de dossiers. L’appareil a repris le travail. Tout est bien qui finit bien. Moi, en tant que garde de la sécurité, je me sens soulagée. Peut-être pas autant que cette pauvre Zoé !
Cependant, la journée n’est pas terminée…
Le client suivant est un informaticien pourvu de long favoris. Il ignore pourquoi chaque fois qu’il veut copier une séquence, sa page noircit, préservant juste un point lumineux au centre de l’écran.
Après diverses manips, quelques billes de mousse contre la surface du cristal ovoïde, le médium conclut :
‑ Copier, c’est reproduire, cher monsieur. Votre ordinateur vous envoie un message. Le point blanc sur un fond noir symbolise une naissance latente. Cet écran vous avertit que votre femme est enceinte. Maintenant que vous savez, qu’il sait que vous savez, votre collaboration machine / humain peut repartir sur un bon pied.
Le troisième visiteur, un retraité, se plaint d’une avarie vicieuse. Quand, sur son portable, il valide son inscription dans un club de pétanque, une fenêtre s’ouvre pour l’inviter à reprendre sa démarche à zéro.
‑ Votre appareil veut vous protéger. Vu votre âge avancé, avec vos mouvements répétés du lancer de la boule, vous risquez un AVC. À présent, vous êtes prévenu. Un homme averti en vaut deux. Votre engin vient d’entériner votre inscription dans un club de billes. Désormais, votre téléphone sera, pour vous, aux petits oignons.
Ensuite se pointe une secrétaire de direction. Elle s’énerve à cause de son clavier qui tape des lettres sans correspondances avec les touches enfoncées. Par exemple, le « b » écrit un « z », « but » devenant « zut ».
De l’Eurêka se dégage un parfum mordant.
‑ Votre laptop vous annonce un désaccord. Un désaccord entre vos intentions et les effets de vos actes. Par exemple, madame, vous achetez souvent de la salade russe pour faire plaisir à votre mari, lequel n’a jamais osé vous avouer qu’il n’apprécie guère cette mixture.
Quelques heures plus tard, dehors, le soir assombrit la rue du Poivre. Alors qu’on ferme boutique, les notes du film Les sorcières d’Eastwick retentissent, guillerettes.
C’est un échalas trentenaire en costume de ramoneur qui s’invite à l’improviste, sans rendez-vous. Son visage blafard me rappelle celui d'un porteur de mauvaise nouvelle. À son arrivée, Sphinx Ter fronce les sourcils, les lunettes sur le front.
‑ Dans mon job, cette tablette diagnostique l’état des cheminées. À chaque coup, quand je presse « enter », l’écran me fait subir le clip « When you’re feeling sad, go to the river », de Yael Naïm.
Pour la première fois, je pressens la perplexité du mage.
‑ Comme c’est bizarre… vraiment, très, très bizarre…
Sur ces considérations, il se raidit mécaniquement.
‑ Seriez-vous mon messager noir ? « Go to the river », c’est mon code de fin de programme !
Son bac à mousse se met à frémir. L’œuf cristallin d’opale se fissure, vole en éclats, mitraille la pièce de cristaux de tourmaline. Paniqué, le ramoneur détale. J’accours. Sur les genoux, mon diseur de bonne aventure pète les plombs :
‑ Voyance en partance… Voyance en partance…
Je ne sais que faire. Je le déshabille, tâtonne son enveloppe corporelle, à la recherche d’un bouton de secours. Rien ! Que faire ? Appeler de l’aide ? Mais qui ? Partir ? Je ne peux l’abandonner à son sort. Je vais dormir sur place, dans le canapé vert de la salle d’attente. La nuit réactivera peut-être l’androïde…
Le lendemain, hélas, rien n’a changé. Peu après mon réveil, ma compagnie me vire « pour incompétence ».
Quelle poisse, la perte de mon travail !
Toujours dans l’office du robot, je récupère mes affaires dans le casier du débarras. L’androïde semble me fixer de ses prunelles mates. Sa moustache postiche est tombée. Son turban d’azur sur le crâne, ses lunettes épaisses relevées contre le front lui donnent un air plus excentrique que ridicule. Sa carcasse nue m’inspire de la pitié.
Alors que j’ouvre la porte de mon casier, mon téléphone entame le leitmotiv des films d’Indiana Jones. Deux textos de la même source inconnue en attente sur mon écran… Je me méfie, procrastine, de peur d’être piratée. Puis, soudain, sur un coup de tête, je lance le premier message :
« Chère Serena, si vous lisez ces lignes, c’est que la rivière fatale m’aura emporté. Le mystère aura eu raison de mon intelligence. Le mystère jaillit des viscères, tandis que les bits de mes bots ne génèrent que de la bête logique. »
Décontenancée, je ne sais que penser de ces propos. C’est drôle de se sentir désolée pour une machine. Par dépit, j’amorce l’autre message :
« Vous trouverez un sac fragile sous mon bureau. Il vous est destiné. Son contenu, ma petite création secrète en prévision de mon big KO. »
Je m’approche du meuble, lorsque la musique d’Indiana Jones m’alerte d’une troisième annonce :
« Prenez-en soin, Serena. Dans le sac, une boule de cristal codée. Vous tenez le mystère de ma self made âme artificielle.
 
Sphinx Ter »

Robert Yessouroun
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