Les Musiciens
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Pour Sylvie S.
Il Ă©tait une fois un groupe de quatre musiciens qui, pour gagner leur vie, allaient de village en village et de ville en ville. Ces quatre musiciens animaient ainsi des fĂȘtes de village et des mariages, des inaugurations et des fĂȘtes dâanniversaire et parfois mĂȘme, des foires et des marchĂ©s. Peu de temps auparavant, ils Ă©taient cinq, mais la chanteuse et danseuse du groupe, qui Ă©tait dâailleurs la seule femme de la troupe, les avait quittĂ©s. Ces quatre musiciens commençaient Ă ĂȘtre ĂągĂ©s et ils avaient dĂ©cidĂ© de sâinstaller dans une grande ville afin de ne plus passer leur temps Ă se dĂ©placer sur les chemins. Quand dĂ©bute cette histoire, ils se dirigeaient vers cette grande ville en sâarrĂȘtant parfois ici ou lĂ pour gagner un peu dâargent.
Un jour, donc, ils arrivĂšrent au carrefour des Quatre Chemins. Comme son nom lâindique, deux routes se croisaient lĂ , et cela faisait donc quatre directions possibles quand on repartait du carrefour. Ce carrefour Ă©tait Ă la fois sauvage, car assez Ă©loignĂ© du plus proche village, et frĂ©quentĂ©, car beaucoup de gens passaient par lĂ .
Ă cet endroit, un aubergiste et sa famille sâĂ©taient installĂ©s. Leur Ă©tablissement Ă©tait grand et accueillant, aussi bien au voyageur fatiguĂ© quâau commerçant pressĂ©. Lâaubergiste Ă©tait grand et costaud. Il Ă©tait aidĂ© par ses quatre enfants, deux filles et deux garçons. Ils Ă©taient tous aussi costauds que leur pĂšre, et les garçons Ă©taient mĂȘme un peu plus grands que lui. En revanche, on voyait rarement la femme de lâaubergiste. La raison donnĂ©e Ă©tait quâelle avait beaucoup de travail Ă la cuisine. Devant lâauberge, un grand Ă©criteau en bois, solidement fixĂ© Ă deux poteaux fichĂ©s dans le sol, portait lâinscription suivante :
Bienvenue dans cette auberge Ă tous les voyageurs.
Mais attention !
Toutes les violences, toutes les bagarres y sont interdites.
Ceux qui passeront outre seront immédiatement expulsés.
Quâon se le dise !
Mais attention !
Toutes les violences, toutes les bagarres y sont interdites.
Ceux qui passeront outre seront immédiatement expulsés.
Quâon se le dise !
Lâinscription Ă©tait tracĂ©e en grands caractĂšres noirs sur fond jaune et rĂ©pĂ©tĂ©e en dessous en caractĂšres orcs. Pour accĂ©der Ă lâauberge, on Ă©tait obligĂ© de passer devant.
Au bord du carrefour, il nây avait que deux autres maisons. La premiĂšre Ă©tait situĂ©e prĂšs de la route, mais en face de lâauberge. CâĂ©tait un soldat Ă la retraite qui habitait lĂ . Cet homme Ă©tait passionnĂ© de fleurs et il en faisait pousser de magnifiques dans le jardin qui Ă©tait situĂ© derriĂšre sa maison. De temps en temps, il le faisait visiter et en vendait mĂȘme parfois des fleurs. Tous les soirs, il allait boire un apĂ©ritif Ă lâauberge et discuter avec les clients.
La deuxiĂšme maison Ă©tait situĂ©e juste Ă cĂŽtĂ© de lâauberge et câĂ©tait une vieille femme qui lâhabitait. En rĂ©alitĂ©, cette femme Ă©tait une sorciĂšre et elle passait son temps Ă Ă©pier les allĂ©es et venues autour de lâauberge. Elle nâaimait pas le bruit et se rĂ©veillait facilement la nuit si quelquâun passait devant chez elle. Elle ne mettait jamais les pieds Ă lâauberge et ne saluait jamais ses voisins quand elle les croisait.
Ce jour-lĂ , donc, les quatre musiciens arrivĂšrent Ă lâauberge en fin dâaprĂšs-midi. Deux dâentre eux Ă©taient Ă cheval et les deux autres conduisaient un chariot bĂąchĂ© tirĂ© par deux mules. Quand ils se prĂ©sentĂšrent Ă lâauberge, ils proposĂšrent de jouer leur musique pour payer leur hĂ©bergement et leur nourriture. Le patron accepta et, aprĂšs avoir pris un peu de repos, les musiciens sâinstallĂšrent dans un coin de la salle commune.
Câest le joueur de hautbois qui commença. Il interprĂ©ta un morceau lent et un peu plaintif. Il fut ensuite rejoint par le joueur de tambourin et le joueur de musette. Ils interprĂ©tĂšrent alors plusieurs morceaux de plus en plus entraĂźnants, et bientĂŽt plusieurs couples commencĂšrent Ă danser devant le bar. Ă un moment, le vielleux les rejoignit Ă son tour et le quatuor anima lâauberge jusquâĂ tard dans la nuit. La musique sâentendait dans toute lâauberge et mĂȘme au-dehors, sur tout le carrefour des Quatre Chemins.
Les musiciens se couchĂšrent fort tard cette nuit-lĂ dans la chambre que lâaubergiste leur avait rĂ©servĂ©e. Le lendemain matin, lâaubergiste, enthousiaste aprĂšs leur prestation, leur proposa de rester plusieurs jours.
â Ăcoutez, leur dit-il, je vous embauche pour trois semaines. Je mets deux chambres Ă votre disposition, comme ça, vous serez plus Ă lâaise. Vous serez nourris, blanchis et hĂ©bergĂ©s. Jâaime beaucoup la musique et ici, nous nâavons pas souvent lâoccasion dâaccueillir des musiciens.
Ces derniers ne parurent pas trĂšs emballĂ©s par la proposition de lâaubergiste, du moins jusquâĂ ce que ce dernier parle dâargent. Il leur dit pour les convaincre :
â Vous pourrez mĂȘme toucher un peu dâargent. Je suis sĂ»r que mes clients seront ravis. Nous y gagnerons tous.
Alors, la discussion commença et les deux partis finirent par tomber dâaccord. Les musiciens allaient rester Ă lâauberge trois semaines et tous les soirs ils devraient jouer de la musique dans la grande salle. Ils sâengageaient aussi Ă renouveler leur rĂ©pertoire un peu Ă chaque fois.
Et plusieurs jours passĂšrent ainsi. LâaprĂšs-midi, les musiciens rĂ©pĂ©taient dans leur chambre. Les filles de lâaubergiste nâĂ©taient pas insensibles au charme des musiciens et souvent, elles les dĂ©rangeaient en pleine rĂ©pĂ©tition sous un prĂ©texte ou sous un autre.
Les clients se firent plus nombreux, car le bruit courait dans tout le pays quâun groupe de musiciens exceptionnels jouait tous les soirs. Et comme les clients dâune auberge ont toujours faim, et surtout toujours soif, lâaubergiste lui aussi Ă©tait ravi.
Mais une qui nâĂ©tait pas contente, câĂ©tait la voisine. En effet, la sorciĂšre ne faisait pas trop la diffĂ©rence entre le bruit et la musique et comme elle habitait juste Ă cĂŽtĂ© de lâauberge, elle nâarrivait plus Ă dormir la nuit. Ajoutez les va-et-vient des clients plus nombreux que dâhabitude et vous comprendrez quâelle Ă©tait dĂ©cidĂ©e Ă faire quelque chose pour que cela cesse.
Elle commença à réfléchir et au bout de plusieurs jours, elle avait trouvé.
Dans sa maison, elle commença Ă prĂ©parer un sort qui, sâil rĂ©ussissait, dĂ©saccorderait les instruments des musiciens. La sorciĂšre se disait que des instruments de musique jouant faux feraient fuir les clients, ce en quoi elle nâavait sans doute pas tort. Mais la suite de lâhistoire va montrer quâelle nâavait pas pensĂ© Ă tout.
Il lui fallut deux jours entiers pour prĂ©parer son malĂ©fice. Elle le lança alors que les musiciens Ă©taient au milieu de leur prestation. Ce soir-lĂ , la salle commune de lâauberge Ă©tait pleine de clients venus Ă©couter le fameux quatuor. Les danseurs nâavaient plus beaucoup de place et lâaubergiste songeait sĂ©rieusement Ă agrandir son auberge.
Et soudain, les instruments se mirent Ă jouer faux. CâĂ©tait comme si le hautbois et la musette nâĂ©taient plus accordĂ©s. Quant Ă la vielle Ă roue, on aurait cru que le musicien se trompait de touches. Il nây eut que le son du tambourin qui continua Ă ĂȘtre Ă peu prĂšs juste.
Surpris, les musiciens sâarrĂȘtĂšrent de jouer. Ils jetĂšrent un regard suspicieux Ă leur instrument respectif et se rĂ©accordĂšrent. Puis ils reprirent leur morceau oĂč ils en Ă©taient, mais rien Ă faire, câĂ©tait faux et la musique nâĂ©tait plus si agrĂ©able Ă Ă©couter, loin de lĂ ! Les musiciens voulurent sâarrĂȘter, mais lâaubergiste leur rappela leur accord et ils durent continuer leur prestation de ce soir-lĂ .
Au fur et Ă mesure que les musiciens continuaient Ă jouer⊠faux, les clients commencĂšrent Ă quitter lâĂ©tablissement. Ă la fin, il nây avait plus que lâaubergiste, ses enfants â qui curieusement ne semblaient pas craindre les fausses notes â et le voisin passionnĂ© de fleurs. Tous allĂšrent se coucher plus ou moins dĂ©pitĂ©s.
Le plus embĂȘtĂ© Ă©tait bien sĂ»r lâaubergiste qui se demandait si les musiciens ne lâavaient pas fait exprĂšs pour pouvoir quitter lâauberge plus tĂŽt que prĂ©vu. Si câest ça, se dit-il, ils auraient dĂ» mâen parler. Nous aurions trouvĂ© une solution.
Le lendemain matin, aprĂšs une nuit un peu difficile, les musiciens sâexpliquĂšrent avec lâaubergiste. Non, ils nâavaient pas fait exprĂšs de jouer faux, et non, ils ne comprenaient pas ce qui sâĂ©tait passĂ©.
Sans attendre, ils accordĂšrent Ă nouveau leurs instruments et commencĂšrent Ă jouer, mais au bout de deux minutes â en fait peut-ĂȘtre moins â les instruments recommencĂšrent Ă jouer faux, sauf le tambourin. Oh, les instruments de musique nâĂ©taient pas complĂštement dĂ©saccordĂ©s, mais disons quâune note sur deux nâĂ©tait pas tout Ă fait Ă la bonne hauteur, ce qui rendait la situation des auditeurs trĂšs dĂ©sagrĂ©able.
Au bout de plus dâune heure dâessais de morceaux diffĂ©rents et de nombreux efforts consacrĂ©s Ă essayer dâaccorder leurs instruments, les musiciens renoncĂšrent. Ils Ă©taient sur le point de remonter dans leurs chambres afin de prĂ©parer leurs affaires pour partir quand une tĂȘte inconnue jusquâalors apparut Ă la porte qui donnait dans la cuisine. Les musiciens qui la virent eurent dâabord un mouvement de recul. CâĂ©tait un visage grisĂątre indĂ©niablement fĂ©minin, mais avec des dents proĂ©minentes. Quand il vit ce visage, lâaubergiste dĂ©clara :
â Ne vous inquiĂ©tez pas, câest ma femme, attendez-moi, je reviens.
Il se leva et disparut dans la cuisine.
Les musiciens, perplexes, dĂ©cidĂšrent dâattendre son retour dans la salle commune et se firent servir une bouteille de cidre par lâune des filles de lâaubergiste.
Quand ce dernier revint, une deuxiĂšme bouteille avait rejoint la premiĂšre.
â Ma femme a eu une idĂ©e pour les jours qui restent avant que vous partiez, leur dit-il. Mais elle va vous le dire elle-mĂȘme. Surtout, nâayez pas peur !
Il appela en direction de la cuisine et les musiciens eurent la surprise de voir arriver une grande femme mesurant prĂšs de deux mĂštres et ressemblant un peu Ă un orc.
â Je vous prĂ©sente ma femme et la mĂšre de mes enfants, dit alors lâaubergiste. Comme vous le voyez, câest une demi-orc. Cela fait vingt-cinq ans que nous vivons ensemble et vous comprenez pourquoi elle sort peu Ă lâextĂ©rieur. Elle a eu une idĂ©e.
â Bonjour, chers musiciens, dĂ©clara la femme.
Sa voix Ă©tait forte et elle sâexprimait de façon un peu heurtĂ©e comme si, parfois, elle cherchait ses mots.
â VoilĂ , je vous propose de continuer Ă jouer dans notre auberge, mais avec dâautres clients. Je vous ai Ă©coutĂ©s tous les soirs depuis que vous ĂȘtes avec nous et jâai beaucoup aimĂ© votre façon de jouer hier soir.
â Vous comprenez ? demanda lâaubergiste aux musiciens.
â Non, pas vraiment, rĂ©pondirent-ils.
â Eh bien, reprit la femme demi-orc, je connais beaucoup de crĂ©atures qui seraient ravies de venir vous Ă©couter mĂȘme si les humains comme mon mari trouvent que vous jouez faux.
â Et quelles sont ces crĂ©atures ? demanda le vielleux.
â Ce sont des crĂ©atures qui vivent dans la forĂȘt, mais qui normalement ne frĂ©quentent pas les humains, rĂ©pondit la femme.
â Mais encore ? insista le mĂȘme musicien.
â Pas trĂšs loin dâici vivent un clan de gobelins et plusieurs familles dâorcs. Ils viennent ici de temps en temps quand nous nâavons pas de clients humains.
â Nous nâavons jamais jouĂ© devant un tel public, dit le joueur de hautbois. Et ce sera sans danger pour nous ?
â Nous vous le garantissons, rĂ©pondit lâaubergiste. Comme vous lâavez vu en arrivant, lâauberge est un endroit oĂč les bagarres et les conflits sont interdits. Mes enfants et moi sommes de taille Ă faire respecter notre volontĂ©.
Les musiciens hĂ©sitĂšrent encore un peu puis finirent par accepter lâĂ©trange proposition. Et câest ainsi que lâun des fils et lâune des filles des aubergistes allĂšrent dans la forĂȘt pour transmettre un message Ă ses habitants.
Le jour mĂȘme, quand en dĂ©but de soirĂ©e les musiciens descendirent de leur chambre, ils furent impressionnĂ©s de voir des orcs et des gobelins assis aux tables de lâauberge. Ce soir-lĂ , les quelques voyageurs humains qui sĂ©journaient encore dans lâĂ©tablissement prĂ©fĂ©rĂšrent rester dans leur chambre. Seul le voisin passionnĂ© de fleurs Ă©tait lĂ .
Les musiciens, dâabord un peu apeurĂ©s, sâinstallĂšrent et commencĂšrent Ă jouer et, Ă leur grande surprise, le public fut trĂšs attentif. Heureusement, ils avaient assez de mĂ©tier pour jouer malgrĂ© les discordances qui surgissaient de leur musique.
Au dĂ©but, ils furent applaudis modĂ©rĂ©ment, mais plus la soirĂ©e avançait et plus le public laissa paraĂźtre sa joie. Ă la fin, les orcs et les gobelins firent une ovation aux musiciens qui nâen revenaient pas.
Pendant tout le concert, lâaubergiste, sa femme et ses enfants nâavaient cessĂ© de servir des boissons et de la nourriture aux clients. Quand tout fut terminĂ© et que les orcs et les gobelins eurent repris le chemin de la forĂȘt, lâaubergiste fĂ©licita et remercia chaleureusement les musiciens.
Le joueur de musette demanda :
â Mais vous, aubergiste, les fausses notes ne vous ont pas dĂ©rangĂ© ?
â Non, car jâai un secret, rĂ©pondit lâaubergiste.
â Lequel ?
â Je me suis fait des tampons de mie de pain que jâai fourrĂ©s dans mes oreilles, leur rĂ©pondit-il avec un grand sourire.
Tous, les musiciens, lâaubergiste, sa femme et ses enfants Ă©clatĂšrent de rire !
Et plusieurs jours passĂšrent ainsi. Tous les soirs, les musiciens jouaient pour des crĂ©atures quâen temps normal, ils auraient Ă©vitĂ©es Ă tout prix. Les auditeurs Ă©taient un peu plus nombreux chaque soir et mĂȘme les visiteurs humains finirent par les rejoindre dans la grande salle. Les aubergistes et leurs enfants faisaient bonne garde et aucun incident ne fut Ă dĂ©plorer.
Finalement, les musiciens arrivĂšrent Ă la fin des trois semaines quâils devaient passer Ă lâauberge. Quand ils firent leurs adieux avant de partir, il y eut quelques larmes de part et dâautre. Les musiciens remerciĂšrent longuement les aubergistes de leur avoir permis de vivre une expĂ©rience sans doute unique dans le monde de la musique. Puis, ils reprirent la route.
Et la sorciĂšre, me demanderez-vous ? Eh bien, dĂ©pitĂ©e par lâĂ©chec de sa machination, elle dĂ©cida de dĂ©mĂ©nager. Elle vendit sa maison aux aubergistes et quelques jours aprĂšs les musiciens, elle quittait Ă son tour le carrefour des Quatre Chemins oĂč on ne la revit jamais.
Quant au soldat retraitĂ©, malgrĂ© tout ce qui les sĂ©parait, il sympathisa avec les Ă©tranges clients de lâauberge et de temps en temps, il se mit Ă vendre des fleurs aux orcs et aux gobelins. Enfin⊠surtout aux dames orcs et aux dames gobelines.


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