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À la mémoire de ma grand-mère
En juillet 1964, à l’insu de tous les Terriens de cette époque, s’insinua, en orbite basse, parmi les satellites soviétiques Cosmos, une mini-lune furtive, indétectable. Cette sphère insolite orienta spontanément une antenne de la taille d’une épingle, pointée vers la province de Namur, dans le sud de la Belgique.
Sa radio branchée sur Europe 1, Fernand achevait, à coups de gros slurps, sa soupe de poireaux, lorsqu’il perçut un bruit étouffé à l’extérieur. Il se dressa, flottant plus que jamais dans ses vastes pantalons à rayures, soutenus par des bretelles fatiguées. En chaussettes (à trous) pour marcher à pas de loup, il s’aventura dehors, une poêle à la main, longea l’arrière de sa vieille chaumière, une ancienne gare désaffectée, dont la voie ferrée se laissait envahir par les pissenlits, les luzernes et les orties, comme s’il fallait rappeler que le progrès s’y était arrêté. Plus de train dans le coin. La Wallonie se traînait dans la décadence depuis qu’elle accélérait la fermeture de ses charbonnages. Fernand serra le manche de son ustensile. Ce cultivateur de houblons pestait contre le sort qui l’isolait dans cette rase campagne au bord de la Sambre. Il y a deux ans, sa femme l’avait quitté avec le dernier train pour Gembloux. Puis, ses filles l’avaient fui pour une vie meilleure dans la capitale, l’aînée fonctionnaire dans les statistiques, la cadette à l’avant-garde de la haute-mode.
Plus il avançait, plus il relâchait la pression de ses doigts sur la poêle, doutant d’une présence proche hostile. Ainsi, alors qu’il contournait (pour en avoir le cœur net) le mur aveugle par le potager, il déplora, une fois de plus, l’irisation nacrée de la surface du fleuve. L’usine Solvay faisait encore des siennes. Pas pour rien que la baignade était interdite depuis peu. Ah, le progrès sans garde-fou !
Enfin parvenu, sans conviction, sur ce qu’il restait du quai de gare, Fernand tomba en arrêt devant une silhouette féminine, jupe en tutu, blouse en froufrou. Penchée vers la fenêtre, cette gêneuse scrutait la cuisine à travers les carreaux crasseux…
‑ Heu… Vous êtes perdue ?
Elle se tourna vers lui avec un sourire enchanteur (malgré la poêle). Comment ne pas être troublé par son menton félin, ses pommettes sereines, ses yeux énormes, violacés, son front large, hâlé...
‑ Bonjour, monsieur ! Je m’appelle Zarix et ne vous importunerai pas longtemps. Je cherche quelqu’un de par ici.
‑ Vous êtes bizarrement costumée, mademoiselle. Peu commun, votre visage est non moins curieux. En plus, vous avez un drôle d’accent. Sans compter que votre nom est biscornu. D’où venez-vous ?
‑ Du col de la Colombière, en Haute-Savoie. Mais qu’importe. (Elle exposa une carte lumineuse.) Connaissez-vous cette jeune personne ?
Fernand déposa sa poêle avant de se figer, bouche bée, le soufflée coupé, devant la photographie d’une fillette.
‑ Clic, clac, Kodak, c’est du pipi de minet, à côté de votre cliché !
‑ Soit, mais cette petite vous serait-elle familière ?
‑ Vingt dieux ! Et comment ! C’est Ida ! Je ne l’ai jamais vue aussi nette, aussi précise ! On voit les pores de ses joues !
‑ Ida, dites-vous ?
‑ Oui, Ida, ma cousine. Elle habite de l’autre côté du pont, dans une ancienne auberge avec ses écuries pour les chevaux de halage, du temps où, depuis la rive, ces pauvres canassons tiraient les péniches.
‑ On peut la trouver de l’autre côté du pont ? Étrange… j’en viens et…
‑ Ouais, normalement, mais vu les grandes vacances scolaires, ses parents l’ont confiée à sa tante de Sombreffe.
‑ Mince ! Pourtant, d’après mes calculs… (Elle se ravisa.) Donc, elle est déjà à Sombreffe ?
‑ Mais, Jésus Marie, que lui voulez-vous à mon Ida ?
‑ Eh bien… mmh… Juste empêcher qu’il ne lui arrive pas quelque chose.
Alors que, perplexe, Fernand se grattait la tempe, Zarix récupéra la photo qu’elle éleva, tel un ostensoir, au-dessus de sa tête en articulant avec soin « Som…bref…fe ».
À l’évidence, le brave paysan ne pouvait imaginer que sa visiteuse, par ce geste et ces sons, venait d’activer un satellite secret, si bien que l’antenne de ce dernier se déplaçait avec minutie vers la ferme dans laquelle Ida passait son joli mois de juillet. En outre, notre cultivateur ignorait forcément que cette Zarix n’était pas une femme humaine, mais plutôt une gynoïde des plus évoluées, conçue à une époque où le progrès n’était plus, pour une majorité, une source de tracas et de tourments. Autrement formulé, cet automate sophistiqué descendait droit de l’avenir. Son cahier des charges ? Protéger ses contemporains des illuminés en mal de passé. En l’occurrence, sa mission confidentielle cet été 1964 se bornait à bloquer toute tentative d’interférence sur le destin de la jeune Ida. En effet, cette fille, grâce à son génie – génie déclenché par un incident fortuit, allait favoriser l’essor miraculeux de la future civilisation philo-scientifique.
Mais revenons à Fernand. Le lendemain, cette fin de matinée le voyait contrarié. Son tracteur ne démarrait plus. Belle amélioration de son travail, son tracteur, mais trop souvent, le moteur lui flambait les nerfs. Damné progrès ! On aurait dit que la machine avait inventé la panne. Non, décidément, le progrès en marche n’était pas foutu d’entraîner une hausse du sentiment de détente !
Avec Europe 1 en bruit de fond, le repas de midi portait Fernand vers la rouspétance. Alors qu’il trempa sa tartine dans le bol de café, alors qu’il mordit un bout de Gouda, alors qu’il enfourna des rondelles de tomates ruisselant de vinaigrette, il ne cessait de fulminer contre l’évolution du monde. Le progrès d’aujourd’hui ne serait-il pas la calamité de demain ? Il pensait au charbon. Le progrès n’allait-il pas traîner derrière lui un carillon de casseroles ? Chaque innovation ne triomphait-elle pas sur le dos d’une bonne vieille habitude ? Son regard dériva vers le Bic au bord de la table. Oui, le stylobille sonnait bel et bien le glas des encriers…
Brusquement, Fernand se ressaisit : on tambourinait contre la porte. Avec insistance. La bouche encore pleine, il découvrit sur le seuil de sa chaumière un lascar aussi gratiné qu’une soupe à l’oignon. Le zigue chaussait des sabots, portait des pantalons de chanvre et, sous un sarreau bleu, une chemise de lin froissée. Son visage rougeaud hérissait les poils horripilateurs : une barbiche anthracite, une bouche filiforme, dénuée de lèvres, des joues sanguines, un nez de cochon, des yeux couleur gadoue, sans cils, sans sourcils, un front garni d’épis noirs cornus. Il avait l’air de Lucifer. Fernand se tint en vigilance extrême :
‑ Pourquoi Satan se déguise-t-il en paysan namurois ? le provoqua-t-il pour crever l’abcès.
L’autre adopta plutôt un ton doucereux :
‑ La tête ne fait pas le diable, cher monsieur, se défendit le visiteur qui lui tendit la main. Charles Sentier, de la Gruyère. Chercheur dans la santé. En quête de l’énergie vitale primitive, cette puissance originelle oubliée qui vainc souffrance, maladie et dégénérescence. Bref, vous avez devant vous celui qui protège mieux que quiconque le genre humain. Presque impressionné, Fernand renonça malgré tout à siffler son admiration.
‑ Tant mieux, tant mieux, mais…
‑ Vous êtes de la campagne, cher monsieur, vous aimez les animaux, les plantes.
‑ Bah… (Il sentit remonter en lui une bouffée de méfiance.)
‑ La Nature, c’est votre maison. C’est notre maison. Chérir le terroir, le berceau de l’énergie vitale, c’est ma vocation. Je partage votre souci qu’inspire le progrès, car, à mes yeux, il nous engouffre dans les pires périls.
‑ Vous commencez à me chauffer les oreilles, savez-vous.
L’inconnu recula d’un pas.
‑ OK, OK. Vous connaissez mademoiselle Ida Creunch ?
Fernand allait s’exclamer : « vous aussi ! », mais, par prudence paysanne, il se retint. On était riche de ce qu’on ne disait pas. Pour conserver son calme, il se roula une cigarette bien bourrée.
‑ Et pourquoi cet intérêt pour ma petite cousine ?
‑ Je veux empêcher un accident. Elle va tomber sur la tête.
Le cultivateur de houblon se gratta la narine. Cet étranger serait-il lui-même tombé sur la tête ? Il le verrait bien dans une camisole de force. Comment ce type pouvait-il prévoir un accident ? Et quel est son rapport avec la gonzesse en froufrou, tutu, etc., laquelle voulait aussi approcher Ida ?
‑ Vous semblez pensif, cher monsieur… Auriez-vous l’amabilité de me conduire jusqu’à elle ?
Et puis quoi encore ? Quel culot ! se dit Fernand avant de répondre :
‑ Mon tracteur me fait la gueule.
Le pseudo paysan namurois crut alors bon d’extraire de sa poche une liasse de billets de banque.
‑ Ces 100'000 francs si vous me menez à votre cousine.
À sa première inspiration de fumée, le Wallon toussa de toutes ses bronches.
‑ Ben… ça peut s’arranger. J’ai bien deux chevaux de labour. Ida séjourne quand même à une quinzaine de kilomètres.
‑ Excellent ! Je préfère voyager à cheval qu’en tracteur.
Soudain, le propriétaire de l’ancienne gare se crispa :
‑ Hé… mais… vous ne lui voulez pas de mal, au moins ?
Que non ! Forcément, il ne lui voulait que du bien ! Protéger sa tête…
Tant mieux. Mais comment s’en assurer ? Difficile, surtout que Fernand ne pouvait savoir que, comme celle qui l’avait précédé, son visiteur venait d’un lointain futur. Que là-bas, il était le chantre du retour à la Forêt ancestrale, qu’il rêvait de bannir tout progrès technique. Qu’il voyageait dans le passé pour éviter la commotion cérébrale d’une fillette appelée Ida Creunch. Ainsi, la gamine ne subirait pas le choc cérébral qui la rendrait géniale. Du coup, elle ne rencontrerait pas à l’hôpital le beau garçon passionné de math. Au fond, à la faveur d’une ingérence opportune, cette Ida ne concevrait jamais le « terrible » théorème de Creunch qui propulserait toute la planète dans une ère qui dompterait la Nature.
Parvenu à la ferme de Sombreffe, Fernand et Charles Sentier attachèrent les chevaux dans la petite écurie jouxtant l’étable. Là, l’étranger au visage pourpre fut saisi de nausée à cause des miasmes émanant de la paille putride sur le pavement.
Par précaution, le cousin d’Ida fit patienter son accompagnateur dans la buanderie contigüe à la cuisine, juste à côté de la machine sphérique en vibration, machine qui faisait tournoyer la crème pour en tirer du beurre.
Fâcheusement, la fillette n’était pas « à la maison », comme le regrettait sa tante interrompue alors qu’elle jouait aux cartes avec ses trois sœurs.
‑ La gamine s’amuse au soleil. Notre jeu, le Couillon, n’est pas assez « marrant » pour elle.
Dehors, dans le verger, le cerisier croulait sous l’abondance de ses fruits. Vu que l’arbre était dépourvu de branches basses, Ida avait grimpé jusqu’aux plus proches bigorneaux. Fernand l’aperçut depuis l’allée des carottes.
‑ Jésus Marie ! s’exclama-t-il. Elle est folle, celle-là ! Elle va se casser la figure !
L’autre à côté consultait malgré lui, presque avec dégoût, un curieux carnet phosphorescent, tandis que la môme se hissait sur une branche supérieure. La scène n’échappait pas à une silhouette féminine dissimulée derrière une citerne d’eau.
Bien sûr, c’était Zarix, la première personne à avoir visité le cultivateur de houblon. Celle-ci dut intégrer dans ses calculs la présence de ce contemporain, qu’elle avait reconnu facilement : Charles Sentier, cet humain pétri par la nostalgie des siècles des cavernes, l’opposant principal à l’objectif majeur de la gynoïde : laisser se produire l’Accident.
‑ Ne bougez pas ! ordonna le gaillard déguisé en paysan namurois. C’est trop tôt. Selon mes données, elle ne va pas chuter de l’arbre,
‑ Selon quoi ? se fit répéter le cousin de l’enfant.
‑ Je ne veux pas effrayer cette gosse. Restons discrets. Je n’interviendrai qu’au dernier moment.
Fernand haussa les épaules. Cela se confirmait. Il était cinglé, ce citadin !
Repue de cerises, s’agrippant au tronc, Ida s’élança vers les herbes sauvages pour remonter vers la ferme. Elle s’égayait par l’air qu’elle fredonnait : « À la mi-août on fera les 400 coups… »[1].
En retrait, en catimini, à pas de fauve, la gynoïde suivait les deux adultes sur les traces de la fillette. Celle-ci se dirigeait vers une fosse à purin bordée d’un muret. Zarix ouvrit un clapet latéral sous sa blouse en froufrou.
‑ Maintenant ! s’encouragea le barbichu, alors qu’il dépassait une chèvre qui broutait à l’écart de ses semblables.
Brusquement, une toupie aérienne s’en vint virevolter devant les prunelles de l’animal solitaire. Aussitôt en panique, elle évita de justesse Fernand, mais percuta de plein fouet le bipède d’à côté. Ce dernier roula dans un fouillis d’orties. Contusionné, mains et membres nus en feu, il réalisa qu’une malveillance s’efforçait de déjouer ses plans. Un salopard de son époque, à tous les coups ! Il se retourna doucement pour discerner, à travers un framboisier, la forme d’un tutu. Alors, il tira de sa poche (non sans répulsion) un ustensile qui ressemblait à un colt. Le cultivateur ne se rendit pas compte de ces manœuvres, obnubilé qu’il était par sa cousine.
‑ « À la mi-août y a d’la joie pour les matous », chantonna la gamine.
‑ Jésus Marie ! Comprend-elle ces paroles ? s’inquiéta Fernand.
Avec grâce, elle escalada le muret pour s’avancer en équilibre sur la partie la plus élevée de l’édifice pentu. Les bras écartés, elle posait au ralenti un peton devant l’autre. À gauche, le tas de purin, à droite, la rigole en béton. Tout à coup, l’extraordinaire lui sauta aux yeux : un magnifique pissenlit se dressait vers elle depuis une fente dans la pierre.
En arrière, on entendit un crépitement électrique. Alerté par un murmure saugrenu, Fernand fit volte-face : la dame en froufrou convulsait à terre ! De ses vêtements jaillissaient des éclairs. Il se dépêcha de la secourir, tandis que le barbichu accourait vers le purin pour héler la demoiselle sur le muret. Puisqu’elle ne l’entendait pas (« À la mi-août… »), il braqua son arme vers la fillette, autant s’en débarrasser !, mais les brûlures de ses mains entravaient sa visée. De toute façon, trop tard, elle s’était volatilisée. Ne venait-elle pas de cueillir le pissenlit ? Son geste l’avait tellement déstabilisée qu’elle en avait plongé dans la rigole de béton.
Après un temps mort, Ida se redressa pour réapparaître devant la fosse à purin. Charles Sentier semblait pétrifié de rage.
‑ J’ai les oreilles qui sifflent, répétait-elle, zigzagant, sur la mélodie de « Chariot »[2].
‑ Quelle honte ! Tout est à recommencer ! gémit l’étranger avant de prendre la poudre de l’escampette.
Fernand n’avait pas remarqué la culbute de sa cousine. Il était trop occupé au chevet de la femme qui, pendant ses tentatives de réanimation, s’affichait de moins en moins humaine.
Accablée de culpabilité, la tante embarqua sa nièce dans la voiture du dimanche. Elle roulait vers l’hôpital Institut Saint-Camille de Namur, sans se soucier de la couleur des feux de carrefour.
Traumatisé, le cousin d’Ida ne sut que faire du corps de la créature. Dieu merci, la police s’en chargea.
Le soir, dans sa cuisine, le téléphone sonna. Un « colonel » l’appelait. Fernand apprit que cet officier était affecté à un service de renseignement lié à la maison royale et à l’OTAN. Il traquait les espions, semblait-il. La « dépouille » de Zarix était en examen dans un laboratoire. Grâce au signalement aussi précieux que précis du cultivateur, l’individu en costume folklorique avait été interpellé, alors qu’il rodait aux abords d’un hôpital. Fernand était convoqué au bureau du colonel pour reconnaître le suspect et compléter son témoignage.
‑ Et motus et bouche cousue sur les événements de ces dernières 24 heures !
Le paysan garda le silence. De toute manière, il ne comprit jamais vraiment ce qui était arrivé. Après une quinzaine de jours, encore désemparé, il rendit visite à la cousine convalescente qui s’était entichée d’un jeune patient dans la chambre voisine. Ils causaient calculs. Elle « se marrait » comme une folle avec ce garçon si superbe.
Bien plus tard, dans sa maison de retraite, Fernand délirait souvent sur le progrès qui finirait par fabriquer nos semblables. Mais comme l’erreur était humaine, seul un malin génie pourrait épargner à ces répliques sans âme toute défaillance regrettable.
En juillet 1964, à l’insu de tous les Terriens de cette époque, s’insinua, en orbite basse, parmi les satellites soviétiques Cosmos, une mini-lune furtive, indétectable. Cette sphère insolite orienta spontanément une antenne de la taille d’une épingle, pointée vers la province de Namur, dans le sud de la Belgique.
Sa radio branchée sur Europe 1, Fernand achevait, à coups de gros slurps, sa soupe de poireaux, lorsqu’il perçut un bruit étouffé à l’extérieur. Il se dressa, flottant plus que jamais dans ses vastes pantalons à rayures, soutenus par des bretelles fatiguées. En chaussettes (à trous) pour marcher à pas de loup, il s’aventura dehors, une poêle à la main, longea l’arrière de sa vieille chaumière, une ancienne gare désaffectée, dont la voie ferrée se laissait envahir par les pissenlits, les luzernes et les orties, comme s’il fallait rappeler que le progrès s’y était arrêté. Plus de train dans le coin. La Wallonie se traînait dans la décadence depuis qu’elle accélérait la fermeture de ses charbonnages. Fernand serra le manche de son ustensile. Ce cultivateur de houblons pestait contre le sort qui l’isolait dans cette rase campagne au bord de la Sambre. Il y a deux ans, sa femme l’avait quitté avec le dernier train pour Gembloux. Puis, ses filles l’avaient fui pour une vie meilleure dans la capitale, l’aînée fonctionnaire dans les statistiques, la cadette à l’avant-garde de la haute-mode.
Plus il avançait, plus il relâchait la pression de ses doigts sur la poêle, doutant d’une présence proche hostile. Ainsi, alors qu’il contournait (pour en avoir le cœur net) le mur aveugle par le potager, il déplora, une fois de plus, l’irisation nacrée de la surface du fleuve. L’usine Solvay faisait encore des siennes. Pas pour rien que la baignade était interdite depuis peu. Ah, le progrès sans garde-fou !
Enfin parvenu, sans conviction, sur ce qu’il restait du quai de gare, Fernand tomba en arrêt devant une silhouette féminine, jupe en tutu, blouse en froufrou. Penchée vers la fenêtre, cette gêneuse scrutait la cuisine à travers les carreaux crasseux…
‑ Heu… Vous êtes perdue ?
Elle se tourna vers lui avec un sourire enchanteur (malgré la poêle). Comment ne pas être troublé par son menton félin, ses pommettes sereines, ses yeux énormes, violacés, son front large, hâlé...
‑ Bonjour, monsieur ! Je m’appelle Zarix et ne vous importunerai pas longtemps. Je cherche quelqu’un de par ici.
‑ Vous êtes bizarrement costumée, mademoiselle. Peu commun, votre visage est non moins curieux. En plus, vous avez un drôle d’accent. Sans compter que votre nom est biscornu. D’où venez-vous ?
‑ Du col de la Colombière, en Haute-Savoie. Mais qu’importe. (Elle exposa une carte lumineuse.) Connaissez-vous cette jeune personne ?
Fernand déposa sa poêle avant de se figer, bouche bée, le soufflée coupé, devant la photographie d’une fillette.
‑ Clic, clac, Kodak, c’est du pipi de minet, à côté de votre cliché !
‑ Soit, mais cette petite vous serait-elle familière ?
‑ Vingt dieux ! Et comment ! C’est Ida ! Je ne l’ai jamais vue aussi nette, aussi précise ! On voit les pores de ses joues !
‑ Ida, dites-vous ?
‑ Oui, Ida, ma cousine. Elle habite de l’autre côté du pont, dans une ancienne auberge avec ses écuries pour les chevaux de halage, du temps où, depuis la rive, ces pauvres canassons tiraient les péniches.
‑ On peut la trouver de l’autre côté du pont ? Étrange… j’en viens et…
‑ Ouais, normalement, mais vu les grandes vacances scolaires, ses parents l’ont confiée à sa tante de Sombreffe.
‑ Mince ! Pourtant, d’après mes calculs… (Elle se ravisa.) Donc, elle est déjà à Sombreffe ?
‑ Mais, Jésus Marie, que lui voulez-vous à mon Ida ?
‑ Eh bien… mmh… Juste empêcher qu’il ne lui arrive pas quelque chose.
Alors que, perplexe, Fernand se grattait la tempe, Zarix récupéra la photo qu’elle éleva, tel un ostensoir, au-dessus de sa tête en articulant avec soin « Som…bref…fe ».
À l’évidence, le brave paysan ne pouvait imaginer que sa visiteuse, par ce geste et ces sons, venait d’activer un satellite secret, si bien que l’antenne de ce dernier se déplaçait avec minutie vers la ferme dans laquelle Ida passait son joli mois de juillet. En outre, notre cultivateur ignorait forcément que cette Zarix n’était pas une femme humaine, mais plutôt une gynoïde des plus évoluées, conçue à une époque où le progrès n’était plus, pour une majorité, une source de tracas et de tourments. Autrement formulé, cet automate sophistiqué descendait droit de l’avenir. Son cahier des charges ? Protéger ses contemporains des illuminés en mal de passé. En l’occurrence, sa mission confidentielle cet été 1964 se bornait à bloquer toute tentative d’interférence sur le destin de la jeune Ida. En effet, cette fille, grâce à son génie – génie déclenché par un incident fortuit, allait favoriser l’essor miraculeux de la future civilisation philo-scientifique.
Mais revenons à Fernand. Le lendemain, cette fin de matinée le voyait contrarié. Son tracteur ne démarrait plus. Belle amélioration de son travail, son tracteur, mais trop souvent, le moteur lui flambait les nerfs. Damné progrès ! On aurait dit que la machine avait inventé la panne. Non, décidément, le progrès en marche n’était pas foutu d’entraîner une hausse du sentiment de détente !
Avec Europe 1 en bruit de fond, le repas de midi portait Fernand vers la rouspétance. Alors qu’il trempa sa tartine dans le bol de café, alors qu’il mordit un bout de Gouda, alors qu’il enfourna des rondelles de tomates ruisselant de vinaigrette, il ne cessait de fulminer contre l’évolution du monde. Le progrès d’aujourd’hui ne serait-il pas la calamité de demain ? Il pensait au charbon. Le progrès n’allait-il pas traîner derrière lui un carillon de casseroles ? Chaque innovation ne triomphait-elle pas sur le dos d’une bonne vieille habitude ? Son regard dériva vers le Bic au bord de la table. Oui, le stylobille sonnait bel et bien le glas des encriers…
Brusquement, Fernand se ressaisit : on tambourinait contre la porte. Avec insistance. La bouche encore pleine, il découvrit sur le seuil de sa chaumière un lascar aussi gratiné qu’une soupe à l’oignon. Le zigue chaussait des sabots, portait des pantalons de chanvre et, sous un sarreau bleu, une chemise de lin froissée. Son visage rougeaud hérissait les poils horripilateurs : une barbiche anthracite, une bouche filiforme, dénuée de lèvres, des joues sanguines, un nez de cochon, des yeux couleur gadoue, sans cils, sans sourcils, un front garni d’épis noirs cornus. Il avait l’air de Lucifer. Fernand se tint en vigilance extrême :
‑ Pourquoi Satan se déguise-t-il en paysan namurois ? le provoqua-t-il pour crever l’abcès.
L’autre adopta plutôt un ton doucereux :
‑ La tête ne fait pas le diable, cher monsieur, se défendit le visiteur qui lui tendit la main. Charles Sentier, de la Gruyère. Chercheur dans la santé. En quête de l’énergie vitale primitive, cette puissance originelle oubliée qui vainc souffrance, maladie et dégénérescence. Bref, vous avez devant vous celui qui protège mieux que quiconque le genre humain. Presque impressionné, Fernand renonça malgré tout à siffler son admiration.
‑ Tant mieux, tant mieux, mais…
‑ Vous êtes de la campagne, cher monsieur, vous aimez les animaux, les plantes.
‑ Bah… (Il sentit remonter en lui une bouffée de méfiance.)
‑ La Nature, c’est votre maison. C’est notre maison. Chérir le terroir, le berceau de l’énergie vitale, c’est ma vocation. Je partage votre souci qu’inspire le progrès, car, à mes yeux, il nous engouffre dans les pires périls.
‑ Vous commencez à me chauffer les oreilles, savez-vous.
L’inconnu recula d’un pas.
‑ OK, OK. Vous connaissez mademoiselle Ida Creunch ?
Fernand allait s’exclamer : « vous aussi ! », mais, par prudence paysanne, il se retint. On était riche de ce qu’on ne disait pas. Pour conserver son calme, il se roula une cigarette bien bourrée.
‑ Et pourquoi cet intérêt pour ma petite cousine ?
‑ Je veux empêcher un accident. Elle va tomber sur la tête.
Le cultivateur de houblon se gratta la narine. Cet étranger serait-il lui-même tombé sur la tête ? Il le verrait bien dans une camisole de force. Comment ce type pouvait-il prévoir un accident ? Et quel est son rapport avec la gonzesse en froufrou, tutu, etc., laquelle voulait aussi approcher Ida ?
‑ Vous semblez pensif, cher monsieur… Auriez-vous l’amabilité de me conduire jusqu’à elle ?
Et puis quoi encore ? Quel culot ! se dit Fernand avant de répondre :
‑ Mon tracteur me fait la gueule.
Le pseudo paysan namurois crut alors bon d’extraire de sa poche une liasse de billets de banque.
‑ Ces 100'000 francs si vous me menez à votre cousine.
À sa première inspiration de fumée, le Wallon toussa de toutes ses bronches.
‑ Ben… ça peut s’arranger. J’ai bien deux chevaux de labour. Ida séjourne quand même à une quinzaine de kilomètres.
‑ Excellent ! Je préfère voyager à cheval qu’en tracteur.
Soudain, le propriétaire de l’ancienne gare se crispa :
‑ Hé… mais… vous ne lui voulez pas de mal, au moins ?
Que non ! Forcément, il ne lui voulait que du bien ! Protéger sa tête…
Tant mieux. Mais comment s’en assurer ? Difficile, surtout que Fernand ne pouvait savoir que, comme celle qui l’avait précédé, son visiteur venait d’un lointain futur. Que là-bas, il était le chantre du retour à la Forêt ancestrale, qu’il rêvait de bannir tout progrès technique. Qu’il voyageait dans le passé pour éviter la commotion cérébrale d’une fillette appelée Ida Creunch. Ainsi, la gamine ne subirait pas le choc cérébral qui la rendrait géniale. Du coup, elle ne rencontrerait pas à l’hôpital le beau garçon passionné de math. Au fond, à la faveur d’une ingérence opportune, cette Ida ne concevrait jamais le « terrible » théorème de Creunch qui propulserait toute la planète dans une ère qui dompterait la Nature.
Parvenu à la ferme de Sombreffe, Fernand et Charles Sentier attachèrent les chevaux dans la petite écurie jouxtant l’étable. Là, l’étranger au visage pourpre fut saisi de nausée à cause des miasmes émanant de la paille putride sur le pavement.
Par précaution, le cousin d’Ida fit patienter son accompagnateur dans la buanderie contigüe à la cuisine, juste à côté de la machine sphérique en vibration, machine qui faisait tournoyer la crème pour en tirer du beurre.
Fâcheusement, la fillette n’était pas « à la maison », comme le regrettait sa tante interrompue alors qu’elle jouait aux cartes avec ses trois sœurs.
‑ La gamine s’amuse au soleil. Notre jeu, le Couillon, n’est pas assez « marrant » pour elle.
Dehors, dans le verger, le cerisier croulait sous l’abondance de ses fruits. Vu que l’arbre était dépourvu de branches basses, Ida avait grimpé jusqu’aux plus proches bigorneaux. Fernand l’aperçut depuis l’allée des carottes.
‑ Jésus Marie ! s’exclama-t-il. Elle est folle, celle-là ! Elle va se casser la figure !
L’autre à côté consultait malgré lui, presque avec dégoût, un curieux carnet phosphorescent, tandis que la môme se hissait sur une branche supérieure. La scène n’échappait pas à une silhouette féminine dissimulée derrière une citerne d’eau.
Bien sûr, c’était Zarix, la première personne à avoir visité le cultivateur de houblon. Celle-ci dut intégrer dans ses calculs la présence de ce contemporain, qu’elle avait reconnu facilement : Charles Sentier, cet humain pétri par la nostalgie des siècles des cavernes, l’opposant principal à l’objectif majeur de la gynoïde : laisser se produire l’Accident.
‑ Ne bougez pas ! ordonna le gaillard déguisé en paysan namurois. C’est trop tôt. Selon mes données, elle ne va pas chuter de l’arbre,
‑ Selon quoi ? se fit répéter le cousin de l’enfant.
‑ Je ne veux pas effrayer cette gosse. Restons discrets. Je n’interviendrai qu’au dernier moment.
Fernand haussa les épaules. Cela se confirmait. Il était cinglé, ce citadin !
Repue de cerises, s’agrippant au tronc, Ida s’élança vers les herbes sauvages pour remonter vers la ferme. Elle s’égayait par l’air qu’elle fredonnait : « À la mi-août on fera les 400 coups… »[1].
En retrait, en catimini, à pas de fauve, la gynoïde suivait les deux adultes sur les traces de la fillette. Celle-ci se dirigeait vers une fosse à purin bordée d’un muret. Zarix ouvrit un clapet latéral sous sa blouse en froufrou.
‑ Maintenant ! s’encouragea le barbichu, alors qu’il dépassait une chèvre qui broutait à l’écart de ses semblables.
Brusquement, une toupie aérienne s’en vint virevolter devant les prunelles de l’animal solitaire. Aussitôt en panique, elle évita de justesse Fernand, mais percuta de plein fouet le bipède d’à côté. Ce dernier roula dans un fouillis d’orties. Contusionné, mains et membres nus en feu, il réalisa qu’une malveillance s’efforçait de déjouer ses plans. Un salopard de son époque, à tous les coups ! Il se retourna doucement pour discerner, à travers un framboisier, la forme d’un tutu. Alors, il tira de sa poche (non sans répulsion) un ustensile qui ressemblait à un colt. Le cultivateur ne se rendit pas compte de ces manœuvres, obnubilé qu’il était par sa cousine.
‑ « À la mi-août y a d’la joie pour les matous », chantonna la gamine.
‑ Jésus Marie ! Comprend-elle ces paroles ? s’inquiéta Fernand.
Avec grâce, elle escalada le muret pour s’avancer en équilibre sur la partie la plus élevée de l’édifice pentu. Les bras écartés, elle posait au ralenti un peton devant l’autre. À gauche, le tas de purin, à droite, la rigole en béton. Tout à coup, l’extraordinaire lui sauta aux yeux : un magnifique pissenlit se dressait vers elle depuis une fente dans la pierre.
En arrière, on entendit un crépitement électrique. Alerté par un murmure saugrenu, Fernand fit volte-face : la dame en froufrou convulsait à terre ! De ses vêtements jaillissaient des éclairs. Il se dépêcha de la secourir, tandis que le barbichu accourait vers le purin pour héler la demoiselle sur le muret. Puisqu’elle ne l’entendait pas (« À la mi-août… »), il braqua son arme vers la fillette, autant s’en débarrasser !, mais les brûlures de ses mains entravaient sa visée. De toute façon, trop tard, elle s’était volatilisée. Ne venait-elle pas de cueillir le pissenlit ? Son geste l’avait tellement déstabilisée qu’elle en avait plongé dans la rigole de béton.
Après un temps mort, Ida se redressa pour réapparaître devant la fosse à purin. Charles Sentier semblait pétrifié de rage.
‑ J’ai les oreilles qui sifflent, répétait-elle, zigzagant, sur la mélodie de « Chariot »[2].
‑ Quelle honte ! Tout est à recommencer ! gémit l’étranger avant de prendre la poudre de l’escampette.
Fernand n’avait pas remarqué la culbute de sa cousine. Il était trop occupé au chevet de la femme qui, pendant ses tentatives de réanimation, s’affichait de moins en moins humaine.
Accablée de culpabilité, la tante embarqua sa nièce dans la voiture du dimanche. Elle roulait vers l’hôpital Institut Saint-Camille de Namur, sans se soucier de la couleur des feux de carrefour.
Traumatisé, le cousin d’Ida ne sut que faire du corps de la créature. Dieu merci, la police s’en chargea.
Le soir, dans sa cuisine, le téléphone sonna. Un « colonel » l’appelait. Fernand apprit que cet officier était affecté à un service de renseignement lié à la maison royale et à l’OTAN. Il traquait les espions, semblait-il. La « dépouille » de Zarix était en examen dans un laboratoire. Grâce au signalement aussi précieux que précis du cultivateur, l’individu en costume folklorique avait été interpellé, alors qu’il rodait aux abords d’un hôpital. Fernand était convoqué au bureau du colonel pour reconnaître le suspect et compléter son témoignage.
‑ Et motus et bouche cousue sur les événements de ces dernières 24 heures !
Le paysan garda le silence. De toute manière, il ne comprit jamais vraiment ce qui était arrivé. Après une quinzaine de jours, encore désemparé, il rendit visite à la cousine convalescente qui s’était entichée d’un jeune patient dans la chambre voisine. Ils causaient calculs. Elle « se marrait » comme une folle avec ce garçon si superbe.
Bien plus tard, dans sa maison de retraite, Fernand délirait souvent sur le progrès qui finirait par fabriquer nos semblables. Mais comme l’erreur était humaine, seul un malin génie pourrait épargner à ces répliques sans âme toute défaillance regrettable.
NOTES
[1] Ray Ventura, 1949.
[2] Interprété par Pétula Clark, 1962.


