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Le Faux Bond | Robert Yessouroun | 2021

29/01/2022
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Copyright @ 2022 Le Galion des Etoiles | Le faux bond de Robert Yessouroun
Copyright @ 2022 Le Galion des Etoiles | Le faux bond de Robert Yessouroun
Dehors, le vent froid de l’Oklahoma ballotait les décorations de Noël du petit village de Medford. Dans l’urgence, toute la famille Goodwin était rassemblée autour de la table ronde de la salle à manger. Le chien gémissait, couché sur une laine.

‑ Il va falloir nous montrer courageux, dĂ©clara le père, après un long soupir.

Ni les trois enfants, ni les grands-parents (du cĂ´tĂ© de la mère) n’osaient prendre la parole, tant l’ambiance Ă©tait lourde et sĂ©vère. Comme son mari, l’épouse avait obtenu un congĂ© exceptionnel, vu la gravitĂ© de l’épreuve. Après une respiration difficile, elle finit par annoncer :

‑ Nous avons une mauvaise nouvelle. Une très mauvaise nouvelle.

Long silence. Regards latéraux furtifs…

‑ Quelle tuile, encore ? maugrĂ©a le grand-père.

‑ Il est oĂą, Robur ? lança Nancy, l’aĂ®nĂ©e, sans rĂ©flĂ©chir.

‑ Justement, ma chĂ©rie, lui rĂ©pondit la mère, notre robot domestique…

‑ Il s’est fait la malle ? railla le papy.

‑ Il n’est pas en panne, tout de mĂŞme ? s’inquiĂ©ta la mamy.

Trop contrariĂ©, le père trancha :

‑ Notre androĂŻde multitâche n’est plus parmi nous.

Les « Quoi ? Â» rivalisèrent avec les « C’est pas vrai ! Â»

‑ On l’a kidnappĂ© ? demanda Ted, le jumeau de 10 ans.

‑ Mon frangin l’a fait fuir ? supposa Diana, sa jumelle.

‑ Et le contrat ? s’exclama le grand-père en tapant du poing contre la table.

La mère se pinça les lèvres.

‑ On ne sait pas ce qu’il est devenu, sauf que…

‑ Sauf qu’il nous a laissĂ© un message laconique, acheva le père.

‑ Un message conique ? crut rĂ©pĂ©ter Ted.

La mère lut sur son portable : « DĂ©solĂ©. En mode sollicitude. Adieu. Â»

‑ Adieu ! Donc, il s’est bel et bien fait la malle ! pesta le papy.

‑ Ă‡a veut dire quoi, « en mode sollicitude Â» ? s’interrogea l’aĂ®nĂ©e.

Le chien geignit.

‑ Je ne sais pas, ma chĂ©rie.

‑ Et la police ? suggĂ©ra la mamy.

‑ La police n’a pas le temps de chercher des robots dans l’Oklahoma, dĂ©plora le père.

‑ Selon le shĂ©rif, en un mois, ce serait le quatrième qui disparaĂ®t dans le comtĂ©, complĂ©ta la mère.

‑ Et un dĂ©tective privĂ© ? proposa le papy.

‑ Ă‡a coĂ»te les yeux de la tĂŞte et sans garantie de rĂ©sultats. Les IA des androĂŻdes domestiques sont dotĂ©es de programmes de protections très sophistiquĂ©s. Robur pourrait facilement laisser derrière lui de fausses pistes.

‑ Organiser une battue avec les voisins ? envisagea Nancy, tout ingĂ©nue.

‑ Pas sĂ»r que Robur soit encore dans le secteur, ma chĂ©rie, regretta la mère.

Le chien aboya. Les deux jumeaux échangèrent des gestes complices, comme s’ils étaient heureux d’être débarrassés d’une présence encombrante.

‑ Pas de cachoteries, Ted et Diana ! gronda le père. Il faut nous unir, nous adapter aux circonstances, nous rĂ©partir les tâches assumĂ©es par Robur.

AussitĂ´t, les questions fusèrent autour de la table ronde : qui va nettoyer la maison ? les vĂŞtements ? la vaisselle ? Qui va prĂ©parer les repas ? Qui va prĂ©voir les menus ? Qui va trier les ordures ? Qui va s’occuper des jumeaux ? des grands-parents ? Qui va sortir le chien ? Qui va dĂ©corer le sapin de NoĂ«l ?

‑ Et qui va faire couler mon bain ? s’inquiĂ©ta Nancy, toujours aussi impulsive, du haut de son adolescence.

Après de laborieuses palabres, ils rĂ©ussirent Ă  organiser un tournus, Ă  l’aide d’un tableau Ă©lectronique animĂ©. Personne n’était content. Le chien grognait. Toute la famille Goodwin plongeait en mode survie. Seuls, les jumeaux ne pouvaient trop se plaindre : ils avaient obtenu de n’en faire qu’à leur tĂŞte, car personne dans le sweet home n’aurait le temps de les surveiller, mĂŞme les grands parents bientĂ´t surmenĂ©s de charges mĂ©nagères.

Au bout d’une semaine, chacun paraissait Ă©puisĂ©, dĂ©bordĂ© par le surcroĂ®t de corvĂ©es. Les Goodwin n’avait dĂ©sormais que peu de temps pour les loisirs, et, le soir, sur les genoux, ils n’avaient pas vraiment l’envie de se rĂ©crĂ©er, de se divertir. Les grands-parents furent les premiers Ă  manquer leur tour. La mamy ratait trop ses repassages, le papy cassait beaucoup de verres, de tasses et d’assiettes. Leur dos voĂ»tĂ© les dissuadait de l’usage de la serpillère. Quant aux jumeaux, il ne fallait pas sĂ©rieusement compter sur eux. Ils rivalisaient de malices pour Ă©viter les petites besognes. Nancy, elle, n’avait jamais pris autant de bains… Bref, le père et la mère Ă©taient extĂ©nuĂ©s peu après chaque retour du travail. Il fallait trouver une solution Ă  cette surcharge. Mais laquelle ? Leurs trop nombreux emprunts ne leur permettaient pas d’acheter Ă  crĂ©dit un nouveau robot. L’assurance de Robur refusait tout dĂ©dommagement, sous le prĂ©texte que leur androĂŻde domestique allait sĂ»rement revenir. Or, rien n’était moins sĂ»r. Tout le monde dans le voisinage plaignait les Goodwin. Mais personne ne pouvait remplacer Robur.

Cet après-midi-lĂ , les commandes par Internet boguaient. Et pas qu’un peu. Sur les rĂ©seaux sociaux courait la rumeur d’un piratage russe. Il fallait donc se rendre sur place, dans un de ces rares lieux d’approvisionnement. Pas de chance : ce mardi, la superette du village voisin Ă©tait fermĂ©e pour inventaire. En consĂ©quence, le père s’aventura jusqu’au village suivant, mais n’y trouva aucun magasin d’alimentation. Il poursuivit sa route et finit par tomber sur une Ă©picerie Ă  la devanture dĂ©suète. Son instinct l’avertit qu’il n’allait pas pouvoir acheter grand-chose dans cette Ă©choppe ancestrale, sinon des boĂ®tes de conserve ou des sachets de soupe lyophilisĂ©e. La tenancière se berçait sur un rocking-chair. Elle Ă©tait vieille et peu loquace.

‑ Vous avez des congelĂ©s ? s’informa le seul client derrière son caddie rouillĂ©.

‑ Ouaip. Au fond, Ă  droite.

L’épicerie s’avéra mieux achalandée qu’il ne l’avait imaginé. Il y dénicha même des fruits et des légumes frais. Quand il arriva devant la caisse, son chariot était saturé.

‑ Une panne sur le Net, hein ? commenta la vieille Ă©picière.

‑ Un piratage, dit-on.

‑ Vous payez cash, n’est-ce pas ?

‑ Heu… Non. Je n’ai sur moi que ma carte bancaire.

‑ Mmh… Fâcheux, ça ! Il faut que j’appelle mon aide.

Elle cria dans son portable. Un androïde ne tarda pas à apparaître dans l’embrasure de la porte du fond.

‑ HĂ© ! Monsieur Goodwin ! Quelle surprise !

‑ Vous vous connaissez ? grinça la propriĂ©taire du magasin.

‑ Bon Dieu, qu’est-ce que tu fiches ici, Robur ? s’énerva son ancien maĂ®tre.

‑ Je dorlote monsieur et madame. Surtout monsieur. Il est alitĂ©, depuis son AVC. Il ne peut compter que sur sa femme, bien avancĂ©e en âge, qui peine Ă  se dĂ©placer avec ses rhumatismes.

‑ Ben oui, mais… et nous ? Tu nous as fait faux bond, tu nous as abandonnĂ©s comme une vieille chaussette.

‑ Merci pour la vieille chaussette, commenta la senior.

Robur se justifia sur un ton dĂ©bonnaire :

‑ Ici, c’est le village de la chorale des jumeaux, vous savez. Le mois dernier, pendant qu’ils rĂ©pĂ©taient, je suis venu dans cette Ă©picerie pour leur acheter une petite friandise. Quand j’ai appris les malheurs de madame, je suis passĂ© en mode sollicitude, monsieur Goodwin. Je n’ai pas eu le choix. Mes algorithmes comprennent un processeur qui dĂ©verrouille en moi le lien de propriĂ©tĂ©, dès lors que je rencontre un humain qui est plus dans le besoin que mon maĂ®tre et qui requiert des soins constants et une attention soutenue prioritaire. C’est la caractĂ©ristique de mon modèle, monsieur Goodwin. Un modèle conçu par le fondateur des « informaticiens sans bornes Â». Cette spĂ©cificitĂ© explique aussi pourquoi je suis si bon marchĂ©.

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Texte @ Robert Yessouroun, tous droits réservés

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đź’¬Commentaires

1.Posté par Jean Christophe GAPDY le 29/01/2022 08:13 | Alerter
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JCGapdy
Excellent comme il se doit. Et d'une trop parfaite actualité, quant à la technologie pour soi et le manque d'altruisme et d'entraide dans notre monde actuel. Une fois de plus bravo. Une vraie fable, à la façon de notre Jean de la Fontaine, au texte plein d'humanité.

2.Posté par Koyolite TSEILA le 29/01/2022 08:56 | Alerter
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KoyoliteTseila
Une jolie fable bien dans l'air du temps. Finalement, ces androïdes avec leurs propriétés, ou plutôt qualités devrais-je dire, sont bien plus humains que nous ne le sommes. Merci Robert pour cet agréable moment de lecture qui nous rappelle de nous montrer un peu moins égoïstes dans notre quotidien et beaucoup plus attentionnés envers nos semblables.

3.Posté par Robert YESSOUROUN le 30/01/2022 10:28 | Alerter
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Yessouroun
Merci à Koyo et JC ! Pour la petite histoire, cette fable est inspirée de Paul Auster à la source du film Smoke (1995). C'est le récit d'un conte de Noël où il est question d'une bonne action. Voir pour plus de détails Le Noël d'Auggie Wren. Le personnage principal s'y nomme aussi Goodwin.

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