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Fables du Futur de Robert Yessouroun

        

Le Coordinateur des Noces | Robert Yessouroun | 2022


Un article ajouté/rédigé par | 04/12/2022 | Lu 220 fois




Copyright @ 2022 Le Galion des Etoiles | Le coordinateur des noces, fable du futur de Robert Yessouroun
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D’après une idée d’Alice
 
Au sous-sol du Musée d’art de l’université de Cambridge, la majorité des invités occupait déjà les sièges, certains chuchotaient, d’autres scrutaient les moulures du plafond, en forme de « ankh », la clé de la vie. La banderole qui dominait l’assemblée frétillait sous l’air conditionné. Son inscription : « Matt et Maud pour toujours », en hiéroglyphes, chaque prénom commençant par une chouette. Le remplaçant du coordinateur des noces (victime d’une intoxication), l’androïde Enjoy n’avait pas le choix. Ce nouveau modèle doté d’émotions artificielles visait haut. Son appétit de promotion ciblait une charge d’expert. Tout devait donc être méticuleusement organisé. Et, en effet, le moindre détail avait été calculé par sa fourmilière d’algorithmes. Restait l’inconnue humaine.

Reclus dans la galerie des pas perdus, Matt, le futur marié tentait en vain d’appeler sa dulcinée en retard. Tendu, inquiet, il tournait en rond parmi les témoins, les garçons et demoiselles d’honneur qui se photographiaient. Enjoy cala son menton entre le pouce et l’index. Il prit à part les deux adolescents.

‑ Les gars, vous feriez mieux d’assortir la couleur de votre cravate à celle des fleurs de la cérémonie. Vous trouverez deux cravates conformes à la réception du Musée. Je sens qu’ici, prévoir va devenir ma seconde nature. Je me réjouis.

Au même moment, la mère de Maud aborda le responsable du mariage :

‑ Alors, quoi, bon sang ? s’impatienta-t-elle. Vous voulez tout faire rater ? Plus que 14 minutes avant la cérémonie. Elle est où, ma fille ?

Enjoy eut du mal à rassurer la quinquagénaire, d’autant que le thermostat affichait 28 degrés. Pas idéal pour les tenues de rigueur… Il envoya la technicienne vérifier la climatisation. Elle revint, et après l’éclat de sa bulle de chewing-gum :

‑ Tout est OK.

Un message de l’appli 60 secondes chrono parvint à l’androïde : « Grève sauvage des taxis. Ville verrouillée entre Market Street et Pembroke Street. » Sous sa tunique d’azur, il ne soupira guère. Un robot ne soupire pas. Ce fut alors qu’il capta une vive pression sur sa hanche. Il identifia le môme en vadrouille : le plus petit cousin de mademoiselle Maud.

‑ Où est mon doudou ? implora le blondinet.

‑ Il ressemble à quoi, ton doudou, fiston ?

‑ Une écharpe avec un gros nœud, m’sieur.

‑ Viens, mon chou. Allons le chercher ensemble, ton doudou.

Ainsi, l’androïde et l’enfant fouillèrent la salle prestigieuse qui allait sceller deux destins, une salle dédiée à Amenhotep III, le pharaon à l’origine de l’apogée culturelle de l’Égypte ancienne. Ce mécène éclairé n’a-t-il pas lancé les premiers chantiers du paradis ?

‑ Ça me fait peur, toutes ces statues ! clama le garçon.

Pourtant, les sculptures en granite de la divinité Sekhmet, assises ou debout, semblaient veiller sereinement sur chaque aile de la pièce colossale.

‑ Cette déesse lionne est une puissante dame, expliqua l’androïde. Elle apporte la prospérité, la santé, l’alacrité… Heu… (Il se reprit.) La joie.

Puis, le gosse et lui tournèrent autour de chaque arbre, figuier, sycomore ou grenadier qui bordait le podium sacré où les futurs époux allaient s’unir.

‑ Marrant, ces arbres souterrains…

‑ Ces végétaux rappellent les arbres qui parlent dans certains contes du Nil.

‑ Qu’est-ce qu’ils disent ?

‑ Ils encouragent ou blâment les amoureux. Si tu appuies sur le bouton vert qui…

« Embrassez-vous, nom d’une feuille ! »

Le gamin rigola. Plus loin, ils longèrent des comptoirs avec vitrine exposant des scarabées d’opale qui poussaient chacun une sorte de petite boulette.

‑ Qu’est-ce qu’elles font rouler devant elles, ces bestioles ?

‑ Leurs futurs bébés.

Enjoy s’immobilisa. Ses pupilles fulminèrent. Incroyable ! Il venait de détecter au cœur d’une couronne de lotus… Les yeux de l’enfant se mouillaient de tendresse.

‑ Mon doudou ! Mon doudou !

‑ Grâce à toi, mon chou, j’aiguise ma perspicacité.

Il restait huit minutes. Sous la chaleur, les invités s’impatientaient de voir la future mariée. Déguisé en prêtre d’Hathor, en toge blanche, le notable qui devait officier pour la cérémonie dégoulinait de sueur. Pour se rafraîchir, il déserta son poste, le podium circulaire surmonté par un trône où dominait une déesse à la tête de vache, avec un soleil entre ses deux cornes : Hathor était censée protéger l’amour au sein du couple. Chiffonné par l’escapade du religieux (que manigançait-il ?), Enjoy le suivit discrètement. Il croisa une dame rondelette avec un béret vermeil couvert de pivoines. Elle arpentait les dalles, non sans une moue critique, pince-sans-rire, tout en grignotant un canapé de banane.

‑ Manque plus qu’une pyramide…

Le robot reconnut la vieille tante de la future mariée. Elle venait de dénicher la réserve des collations prévues pour l’apéritif après le mariage.

‑ Je sais, mon frangin brille comme professeur en égyptologie, mais de là… à marier sa fille dans un musée… sacraliser son union par le passé…

Inutile d’argumenter. Le coordinateur reprit sa filature de l’officiant. À l’arrivée de celui-ci devant l’entrée des toilettes, Matt cacha une fiole dans son smoking. L’androïde analysa subrepticement le liquide : une tisane corsée à la marijuana. Fallait s’y attendre. Il s’abstint de toute remarque.

Une ribambelle d’enfants n’en pouvait plus de l’inaction et criait en courant dans tous les sens. Avec fougue, le robot les guida vers les fresques. La plupart peignaient les animaux des premières fables du monde : le chat au service des souris, le loup gardien des chèvres, l’hippopotame en flânerie parmi les branches d’un palmier.

‑ Et là, m’sieur, c’est quoi ?

‑ Ce fin croquis esquisse une femme ivre en train de vomir… C’est le prix de la fête pour certains humains…

Enjoy ronronnait… Il avait réponse à tout. Il allait réussir son essai. Voire être promu !

Encore cinq minutes avant le début des festivités. La principale intéressée toujours pas présente. L’orchestre et le chœur non plus. Il faisait 29 degrés. Au téléphone avec sa fille, le père de Maud tiqua devant un spectacle insolite : à l’écart, sous un grenadier, le père de Matt boitillait en chaussettes, ses chaussures de cuir à la main.

‑ Mes nouvelles Burton me torturent les pieds, se justifia-t-il.

Débarquées au pas de course, les musiciennes, deux flutistes, deux harpistes fonçaient vers leur instrument, au fond de la salle, devant un rideau rouge. Au même moment, l’androïde reçut de mademoiselle un message vocal qui le laissa… sans voix :

« Ça bouchonne sans fin. J’ai les nerfs qui craquent. Crampe à l’estomac »

Enjoy avait encore des progrès à faire dans l’anticipation des anomalies…

30 degrés… La dame rondelette ne déambulait plus. La bouche pleine, elle se ventilait avec son béret piqué de pivoines. Alors que les deux harpistes se chamaillaient, une harpie voulant improviser, l’autre s’en tenir au répertoire initial, un hurlement aigu se prolongea vers les comptoirs exposant les scarabées poussant leur progéniture.

‑ Quelle horreur !

Le coordinateur accourut :

‑ Mais non, ce sont des coccinelles !

Miraculeusement sous la vitrine, une bête à bon Dieu rouge et une transparente trottinaient parmi les sculptures de coléoptères. Afin de détendre l’ambiance, il pria les jeunes musiciennes du petit orchestre de lancer un morceau de jazz allègre et suggéra aux danseuses d’animer l’allée entre les invités. Le père de Maud haussa les épaules :

‑ Du jazz au Nouvel Empire !

De retour sur le podium, le prêtre d’Hathor osa manifester son « léger tourment » :

‑ Nous commençons dans 3 minutes, mais, d’après ce que je vois…

‑ Tout se déroule sous les meilleurs auspices, l’interrompit l’androïde. Juste un florilège d’imprévus, comme d’habitude… Mais je gère. Je suis étudié pour.

Une noiraude, la cadette de Maud apostropha le robot :

‑ C’est une honte ! s’offusqua-t-elle. Je ne peux être placée à côté de cette sale chipie !

‑ Et pourquoi, mademoiselle ?

‑ Cette salope m’a dénoncée au prof de notre lycée !

Une clameur de surprise s’éleva dans la salle jusqu’aux « clés de vie » du plafond. Matt valsait en portant à bout de bras son père en chaussettes, pour l’asseoir au premier rang à côté de sa mère. Les invités applaudirent. La tante de Maud puisa dans son sac un toast couvert de salami au concombre.

‑ Au moins, ma nièce va épouser un gentil portefaix…

32 degrés. Trop, c’est trop ! Enjoy diligenta de nouveau la technicienne de garde afin de contrôler la source de l’air conditionné. L’employée revint vers lui, catastrophée :

‑ Piratés !

Ni une, ni deux, l’androïde prit l’affaire en main. Malgré bien des difficultés à l’encodage correctif, il neutralisa le virus cosaque. Je contrôle, je maîtrise, je vais obtenir mon avancement ! se dit-il. Bientôt le soulagement se répandit dans l’assistance.

Au bout de la salle, à moitié derrière le rideau rouge, l’un des garçons d’honneur peinait à répéter son speech, tant il triait ses notes manuscrites désespérément…

‑ J’ai oublié de numéroter mes pages…

‑ L’habitude du Power Point, hein ? ironisa Enjoy.

Enfin, Maud apparut, mais en mini-jupe, tee-shirt « You don’t know me ». Le coordinateur s’enquit de la robe de mariage.

‑ On la repasse.

Avec malice, un môme pressa le bouton d’un grenadier.

« Ce qu’on appelle l’amour, c’est l’exil, avec de temps en temps une carte postale du pays. »(1)

Contrairement aux usages, à peine redescendu du podium, Matt se précipita vers Maud pour l’accueillir et la serrer contre sa poitrine. Il sentait bizarrement, ce qui incommoda sa promise déjà passablement crispée.

‑ Ma robe doit être prête.

Et elle fila, au grand dam de l’officiant d’Hathor. C’était vachement l’heure !

Soudain, il se produisit un événement aussi incongru qu’inattendu.

Le directeur du Musée d’art débarqua, non sans une grimace navrée. Derrière lui, une escouade de bobbies.

‑ Tout le Conseil municipal s’est réuni d’urgence, sous la pression du lobby « porridge et tradition ». Les autorités redoutent un dangereux précédent. Votre cérémonie dans ce bâtiment a été interdite par 26 voix contre 16.

‑ Vous devez évacuer sur le champ ! ordonna le Police Officer.

Cette journée l’avait blindé face aux surprises. Imperturbable, Enjoy procéda à de nouveaux calculs. Sur le New Square Park venait d’être érigé le chapiteau d’un cirque. En cette fin de matinée, ses arènes devaient être vacantes. Bon, c’était un cirque de robots, mais ce jour, le coordinateur des noces n’allait pas faire la fine bouche. Et surtout, après ses prouesses, il comptait bien être catapulté comme expert en imprévu.
 
Note :
(1) : Samuel Beckett

Source

Texte @ Robert Yessouroun, tous droits réservés

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💬Commentaires

1.Posté par Koyolite TSEILA le 04/12/2022 07:57 | Alerter
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KoyoliteTseila
Je crois bien que l’une des pires choses que l’on pourrait me demander, c’est que l’on me désigne comme la coordinatrice d’un mariage. Bon sang, quel cauchemar ! Je serais dépassée très rapidement, déjà rien que pour l’organisation, mais alors quand il faut encore gérer les invités… La galère !

Avec cette fable du futur, Robert Yessouroun arrive avec une idée qui me soulage énormément : un androïde, dans le cas présent prénommé Enjoy, qui se charge de tout. Ouf !

Sauf que… comme je le craignais, entre la mariée qui n’arrive pas, le marié qui … (enfin, vous verrez), les invités qui sont indisciplinés – même que certains commencent déjà à taper dans le buffet prévu pour après la cérémonie - et les gamins qui s’ennuient ferme, aucun répit n’est accordé à Enjoy. Mais sa nature – dépourvue d’émotions – fait qu’il gère mieux que n’importe qui pourrait le faire. Enfin… à priori, parce qu’il n’est pas au bout des difficultés et il a encore pas mal d’imprévus à régler. Néanmoins, il garde son calme en toutes circonstances, lui ! 😁 Et comme il doit encore faire ses preuves, tous ces couacs tombent à pic. De coordinateur des noces, le voilà qui devient expert en imprévus !

Une lecture qui m’a fait sourire et plaisir ! Maintenant que je sais qu’il pourrait exister un jour des « Enjoy », je croise les doigts pour ne point être sollicitée d’ici-là.

Merci pour ce texte !

2.Posté par Southeast JONES le 05/12/2022 14:22 | Alerter
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southeast
Comme toujours, je me suis régalé avec cette historiette science-fictionnelle, merci beaucoup Robert.

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