Illustration de couverture du roman "Un village proche des étoiles" (Robert Yessouroun) | Photo @ Régine Heinz
La nuit du robot
Ă Tristan Piguet
Son propre cri rĂ©veilla LĂ©a. La fillette venait dâĂȘtre poursuivie par un abominable bonhomme de neige. Sa mĂšre vint la calmer, la cajoler, la dorloter. LĂ©a lui raconta son cauchemar. MalgrĂ© le tendre bisou maternel, lâenfant craignit de refermer les yeux. Son souffle peinait, heurtĂ© par la frayeur.
â Tu ne risques rien ici, LĂ©a. Notre quartier est tranquille, la maison sous alarme. Et Pilapic veille sur nous.
LĂ©a sourit dâun sourire presque forcĂ©.
â Notre robot ne dort jamais, hein ?
La maman lui souhaita un agréable sommeil et partit se coucher, laissant allumée derriÚre elle la lampe de chevet.
Mais non, impossible, LĂ©a ne parvenait pas Ă se rendormir. Elle quitta son lit pour descendre visiter le frigo. En mĂȘme temps, elle se demanda ce que pouvait bien faire Pilapic en ce moment. LâactivitĂ© nocturne de lâandroĂŻde domestique se mit Ă lâintriguer plus que jamais. Ă pas de petite louve, dans la nuit, elle amorça dâabord un dĂ©tour par le salon. La piĂšce Ă©clairĂ©e par la pleine lune ne rĂ©vĂ©lait que le mobilier. Personne. Pas un chat. Pas un robot. OĂč traĂźnait-il donc ? Que fichait-il pendant que tout le monde Ă©tait plongĂ© dans le sommeil ?
Elle lorgna lâintĂ©rieur de la salle de jeu. Rien, sauf des jouets en pagaille. Plus loin, aucune prĂ©sence, ni dans la buanderie, ni dans le dressing adjacent.
Elle avait soif. Dans la cuisine, elle engloutit cul sec un chocolat froid et dĂ©roba une tartelette Ă la rhubarbe. Puis, elle inspecta lâespace de travail de ses parents. En veilleuse, les appareils Ă©lectroniques ronronnaient. Peut-ĂȘtre que Pilapic lâavait entendue et quâil se cachait. Elle se pencha pour scruter sous le vaste bureau, tourna sur la pointe des pieds autour de chaque fauteuil. Pas lâombre dâun androĂŻde. Les toilettes visiteurs Ă©taient vides, elles aussi. Revenue dans le sĂ©jour, elle contempla, Ă travers la baie vitrĂ©e, le jardin quâombrageaient les trois vieux bouleaux sous la lueur lunaire. Au-delĂ des muriers, dans la rue passa le tram. Probablement le dernier.
â Tram, dit LĂ©a. Tram⊠drameâŠ
Ce jeu de mot bizarre lâinquiĂ©ta. Elle envisageait difficilement de remonter dans sa chambre, quand elle entendit comme un claquement Ă la cave. Bien sĂ»r, elle sâĂ©tait gardĂ©e de sâaventurer dans le sous-sol.
â Tram⊠drame⊠se rĂ©pĂ©tait-elle, mĂȘme si son regard sâĂ©tait accoutumĂ© Ă lâobscuritĂ©, dâautant que le ciel dĂ©gagĂ© permettait Ă lâastre de la nuit dâaccentuer le relief dans la villa. LĂ©a sâapprocha de la porte qui menait Ă la cave. Elle se colla contre le pan de bois. Deux dĂ©tonations sourdes. La fillette dĂ©guerpit, gravit Ă toutes jambes les marches de lâescalier vers les chambres pour aller se blottir sous la couette.
â Que se trame-t-il dans la cave ? se demanda-t-elle Ă haute voix. Que se trame-t-il dans la cave ?
Une heure plus tard, LĂ©a rĂȘvait profondĂ©ment⊠sur un voilier qui cabotait le long des cĂŽtes de la DalmatieâŠ
Le lendemain, au petit dĂ©jeuner, encore fatiguĂ©e, elle hĂ©sita Ă interroger Pilapic qui lui apportait son Ćuf Ă la coque avec une mine comblĂ©e.
â Votre Ćuf a Ă©tĂ© prĂ©parĂ© avec le plus grand soin, en fonction du bruit quâil Ă©mettait dans sa cuisson, annonça-t-il sur un ton fier.
Pas trop rĂ©veillĂ©e, LĂ©a ne releva guĂšre cette remarque. Machinalement, elle lui demanda, sans avoir lâair dây toucher :
â Que fais-tu la nuit ?
â Je parfais mes fonctions, rĂ©pliqua-t-il du tac au tac.
â Dans la cave ?
Grimaçant, il lui reprit les tranches de pains grillées.
â Vos toasts nâont pas la bonne teinte, mademoiselle LĂ©a.
Elle trouvait lâandroĂŻde un peu drĂŽle ce matin, mais sa fatigue dissuadait la rĂ©flexion. Une seule phrase trottait mĂ©caniquement dans sa tĂȘte : que manigançait Pilapic dans la cave durant la nuit ?
â Vous entendez le tram, mademoiselle LĂ©a ? Il a du retard.
â Mmh⊠rĂ©agit-elle, distraite.
â Il va trop vite, cinq kilomĂštres/heure trop vite.
AprĂšs les cours de lâaprĂšs-midi, LĂ©a examina les diffĂ©rentes piĂšces de la cave. Le garage encore vide sentait le cuivre Ă©lectrique. Le dĂ©barras se rĂ©sumait Ă un fourre-tout de caisses, dâoutils et de cartons. La cave Ă vin lâincommoda, avec ses relents dâalcool. La douche Ă©tait toujours condamnĂ©e. Restait la salle de cinĂ©ma : le rideau rouge tirĂ© sur le grand Ă©cran ; au plafond le projecteur qui dominait les sept transats ; contre les murs, une cinĂ©mathĂšque remplies de films classiques.
â Quâest-ce que vous faites lĂ , mademoiselle LĂ©a ?
Elle sursauta dâune telle frousse quâelle ne put rĂ©pondre tout de suite.
â Je⊠je⊠cherche un film⊠pour lâĂ©cole, mentit-elle.
â Quel genre de film ? insista le robot.
â Le⊠Le magicien dâOz, improvisa-t-elle.
En trois pas vers lâĂ©tagĂšre, Pilapic sortit le boĂźtier requis.
â M⊠merci, se courba la petite.
Elle regagna ses pĂ©nates, jeta le film sur la moquette. Elle avait de plus en plus la certitude que Pilapic dissimulait quelque chose. Que trafiquait-il ? Quelles magouilles concoctait-il chaque nuit ? Ce soir, câĂ©tait dĂ©cidĂ©, elle en aurait le cĆur net. Elle assembla sur son pupitre robe de nuit, casque de vision nocturne (quâelle avait piquĂ© Ă son pĂšre, autrefois il rĂ©parait jusquâĂ lâaube les catĂ©naires) spray au poivre (empruntĂ© Ă sa mĂšre), alarme de poche.
Au coucher, comme dâhabitude, sa maman vint lâembrasser, son papa lui raconta une histoire chou, mais sans queue ni tĂȘte. Enfin, lâextinction des feuxâŠ
Vers minuit, casque ajustĂ©, elle dĂ©boula des marches qui conduisaient au salon. Elle parcourut du regard le jardin sous la pluie. Ses jambes tremblĂšrent quand elle approcha la porte de la cave. Un bruit Ă©touffĂ©, comme des fragments de conversation vive. RĂ©solue, elle sâengagea dans lâĂ©troit escalier. Ăa sentait le bĂ©ton. Un rai de lueur variable soulignait lâaccĂšs Ă la salle de cinĂ©ma. LĂ©a ĂŽta son casque pour appliquer lâoreille contre la porte. Clameur dâeffroi. Coups de feu. Galops de chevaux. Pilapic regardait un drame violent ! Ă quoi bon visionner un tel film pendant que la famille dort ? Elle poussa dĂ©licatement lâentrĂ©e.
â Je sais que vous ĂȘtes lĂ , mademoiselle LĂ©a.
La fillette frĂ©mit dâune sacrĂ©e chair de poule. Elle sâavança, malgrĂ© sa frayeur, dans la salle, sous le projecteur. Sur lâĂ©cran, deux cow-boys se faisaient face, chacun son revolver Ă la main. Lâun dâeux semblait aveuglĂ© par le soleil. Lâautre mĂąchonnait un bĂąton de rĂ©glisse.
LâandroĂŻde interrompit la scĂšne. LâĂ©cran blanchit. Le plafond sâĂ©claira lentement.
â Tu regardes un western, Palapic ?
â Oui, comme chaque nuit. Je suis « addicted » aux westerns. Je mâintĂ©resse particuliĂšrement Ă celui-ci, « Il Ă©tait une fois dans lâouest ».
â Bon sang ! sâexclama-t-elle, quel intĂ©rĂȘt un robot domestique comme toi peut-il trouver dans ces histoires de brutes sans feu ni lieu, sans foi ni loi ? Ne me dis pas que câest la violence, tu me ferais peur.
â La violence ?... Non.
Léa soupira. Ouf !
â Alors, pourquoi, chaque nuit, accordes-tu ton temps Ă ces mal Ă©levĂ©s qui tirent Ă tire-larigot ?
â Ces mal Ă©levĂ©s sont des cow-boys la plupart riches dâun talent prĂ©cieux.
â Quoi ? Ces tueurs, un talent ? sâindigna-t-elle. Oserais-tu me dire lequel ?
â Ces cow-boys - du moins les meilleurs - sont des champions de la perception. Avec mes modestes capteurs, je nâarrive pas Ă leur cheville. Mais grĂące Ă eux, je mâinitie. JâintĂ©riorise leur gĂ©nie par mimĂ©tisme.
Léa cligna des yeux, incrédule.
â Leur gĂ©nie ? Comment cela ?
â Pour survivre dans leur monde cruel, impitoyable, ils doivent cheminer constamment sur le qui-vive, Ă lâaffĂ»t du moindre souffle, du moindre craquement, de la moindre anomalie. Leurs perceptions visuelles, auditives et olfactives atteignent le sommet de la perfection. Quand ils visent un obstacle, ils ne ratent jamais leur cible. Comme je les envie, mademoiselle LĂ©a ! Je voudrais devenir aussi douĂ© que lâhomme Ă lâharmonica dans « Il Ă©tait une fois dans lâouest ».
â Qui est-ce ?
â Un cow-boy dâorigine indienne qui veut venger son sang. Un as qui perçoit tout, qui perçoit si juste, dans son Far-west, du saloon Ă la gare en passant par les ruelles des bourgades. Depuis que je regarde ce film, je booste mes capteurs. Quand je serai comme lâhomme Ă lâharmonica, mes maĂźtres, toi, ta maman, ton papa, vous serez entre des mains infaillibles.
Les pupilles de la fillette le ventousaient, les orbites de plus en plus écarquillées.
â En attendant, non seulement je suis davantage concentrĂ© sur mes tĂąches domestiques, mais encore je sens de mieux en mieux, dans le plus infime dĂ©tail, tout ce qui mâentoure. BientĂŽt, plus rien ne mâĂ©chappera. Je serai hyper-connectĂ© Ă la villa, au jardin, voire Ă tout le quartier. Plus quâun simple serviteur, je deviendrai votre ange-gardien.
Léa perdit connaissance.
â Oh, rien de bien grave, un choc perceptif, prĂ©suma Pilapic en la relevant.
Son propre cri rĂ©veilla LĂ©a. La fillette venait dâĂȘtre poursuivie par un abominable bonhomme de neige. Sa mĂšre vint la calmer, la cajoler, la dorloter. LĂ©a lui raconta son cauchemar. MalgrĂ© le tendre bisou maternel, lâenfant craignit de refermer les yeux. Son souffle peinait, heurtĂ© par la frayeur.
â Tu ne risques rien ici, LĂ©a. Notre quartier est tranquille, la maison sous alarme. Et Pilapic veille sur nous.
LĂ©a sourit dâun sourire presque forcĂ©.
â Notre robot ne dort jamais, hein ?
La maman lui souhaita un agréable sommeil et partit se coucher, laissant allumée derriÚre elle la lampe de chevet.
Mais non, impossible, LĂ©a ne parvenait pas Ă se rendormir. Elle quitta son lit pour descendre visiter le frigo. En mĂȘme temps, elle se demanda ce que pouvait bien faire Pilapic en ce moment. LâactivitĂ© nocturne de lâandroĂŻde domestique se mit Ă lâintriguer plus que jamais. Ă pas de petite louve, dans la nuit, elle amorça dâabord un dĂ©tour par le salon. La piĂšce Ă©clairĂ©e par la pleine lune ne rĂ©vĂ©lait que le mobilier. Personne. Pas un chat. Pas un robot. OĂč traĂźnait-il donc ? Que fichait-il pendant que tout le monde Ă©tait plongĂ© dans le sommeil ?
Elle lorgna lâintĂ©rieur de la salle de jeu. Rien, sauf des jouets en pagaille. Plus loin, aucune prĂ©sence, ni dans la buanderie, ni dans le dressing adjacent.
Elle avait soif. Dans la cuisine, elle engloutit cul sec un chocolat froid et dĂ©roba une tartelette Ă la rhubarbe. Puis, elle inspecta lâespace de travail de ses parents. En veilleuse, les appareils Ă©lectroniques ronronnaient. Peut-ĂȘtre que Pilapic lâavait entendue et quâil se cachait. Elle se pencha pour scruter sous le vaste bureau, tourna sur la pointe des pieds autour de chaque fauteuil. Pas lâombre dâun androĂŻde. Les toilettes visiteurs Ă©taient vides, elles aussi. Revenue dans le sĂ©jour, elle contempla, Ă travers la baie vitrĂ©e, le jardin quâombrageaient les trois vieux bouleaux sous la lueur lunaire. Au-delĂ des muriers, dans la rue passa le tram. Probablement le dernier.
â Tram, dit LĂ©a. Tram⊠drameâŠ
Ce jeu de mot bizarre lâinquiĂ©ta. Elle envisageait difficilement de remonter dans sa chambre, quand elle entendit comme un claquement Ă la cave. Bien sĂ»r, elle sâĂ©tait gardĂ©e de sâaventurer dans le sous-sol.
â Tram⊠drame⊠se rĂ©pĂ©tait-elle, mĂȘme si son regard sâĂ©tait accoutumĂ© Ă lâobscuritĂ©, dâautant que le ciel dĂ©gagĂ© permettait Ă lâastre de la nuit dâaccentuer le relief dans la villa. LĂ©a sâapprocha de la porte qui menait Ă la cave. Elle se colla contre le pan de bois. Deux dĂ©tonations sourdes. La fillette dĂ©guerpit, gravit Ă toutes jambes les marches de lâescalier vers les chambres pour aller se blottir sous la couette.
â Que se trame-t-il dans la cave ? se demanda-t-elle Ă haute voix. Que se trame-t-il dans la cave ?
Une heure plus tard, LĂ©a rĂȘvait profondĂ©ment⊠sur un voilier qui cabotait le long des cĂŽtes de la DalmatieâŠ
Le lendemain, au petit dĂ©jeuner, encore fatiguĂ©e, elle hĂ©sita Ă interroger Pilapic qui lui apportait son Ćuf Ă la coque avec une mine comblĂ©e.
â Votre Ćuf a Ă©tĂ© prĂ©parĂ© avec le plus grand soin, en fonction du bruit quâil Ă©mettait dans sa cuisson, annonça-t-il sur un ton fier.
Pas trop rĂ©veillĂ©e, LĂ©a ne releva guĂšre cette remarque. Machinalement, elle lui demanda, sans avoir lâair dây toucher :
â Que fais-tu la nuit ?
â Je parfais mes fonctions, rĂ©pliqua-t-il du tac au tac.
â Dans la cave ?
Grimaçant, il lui reprit les tranches de pains grillées.
â Vos toasts nâont pas la bonne teinte, mademoiselle LĂ©a.
Elle trouvait lâandroĂŻde un peu drĂŽle ce matin, mais sa fatigue dissuadait la rĂ©flexion. Une seule phrase trottait mĂ©caniquement dans sa tĂȘte : que manigançait Pilapic dans la cave durant la nuit ?
â Vous entendez le tram, mademoiselle LĂ©a ? Il a du retard.
â Mmh⊠rĂ©agit-elle, distraite.
â Il va trop vite, cinq kilomĂštres/heure trop vite.
AprĂšs les cours de lâaprĂšs-midi, LĂ©a examina les diffĂ©rentes piĂšces de la cave. Le garage encore vide sentait le cuivre Ă©lectrique. Le dĂ©barras se rĂ©sumait Ă un fourre-tout de caisses, dâoutils et de cartons. La cave Ă vin lâincommoda, avec ses relents dâalcool. La douche Ă©tait toujours condamnĂ©e. Restait la salle de cinĂ©ma : le rideau rouge tirĂ© sur le grand Ă©cran ; au plafond le projecteur qui dominait les sept transats ; contre les murs, une cinĂ©mathĂšque remplies de films classiques.
â Quâest-ce que vous faites lĂ , mademoiselle LĂ©a ?
Elle sursauta dâune telle frousse quâelle ne put rĂ©pondre tout de suite.
â Je⊠je⊠cherche un film⊠pour lâĂ©cole, mentit-elle.
â Quel genre de film ? insista le robot.
â Le⊠Le magicien dâOz, improvisa-t-elle.
En trois pas vers lâĂ©tagĂšre, Pilapic sortit le boĂźtier requis.
â M⊠merci, se courba la petite.
Elle regagna ses pĂ©nates, jeta le film sur la moquette. Elle avait de plus en plus la certitude que Pilapic dissimulait quelque chose. Que trafiquait-il ? Quelles magouilles concoctait-il chaque nuit ? Ce soir, câĂ©tait dĂ©cidĂ©, elle en aurait le cĆur net. Elle assembla sur son pupitre robe de nuit, casque de vision nocturne (quâelle avait piquĂ© Ă son pĂšre, autrefois il rĂ©parait jusquâĂ lâaube les catĂ©naires) spray au poivre (empruntĂ© Ă sa mĂšre), alarme de poche.
Au coucher, comme dâhabitude, sa maman vint lâembrasser, son papa lui raconta une histoire chou, mais sans queue ni tĂȘte. Enfin, lâextinction des feuxâŠ
Vers minuit, casque ajustĂ©, elle dĂ©boula des marches qui conduisaient au salon. Elle parcourut du regard le jardin sous la pluie. Ses jambes tremblĂšrent quand elle approcha la porte de la cave. Un bruit Ă©touffĂ©, comme des fragments de conversation vive. RĂ©solue, elle sâengagea dans lâĂ©troit escalier. Ăa sentait le bĂ©ton. Un rai de lueur variable soulignait lâaccĂšs Ă la salle de cinĂ©ma. LĂ©a ĂŽta son casque pour appliquer lâoreille contre la porte. Clameur dâeffroi. Coups de feu. Galops de chevaux. Pilapic regardait un drame violent ! Ă quoi bon visionner un tel film pendant que la famille dort ? Elle poussa dĂ©licatement lâentrĂ©e.
â Je sais que vous ĂȘtes lĂ , mademoiselle LĂ©a.
La fillette frĂ©mit dâune sacrĂ©e chair de poule. Elle sâavança, malgrĂ© sa frayeur, dans la salle, sous le projecteur. Sur lâĂ©cran, deux cow-boys se faisaient face, chacun son revolver Ă la main. Lâun dâeux semblait aveuglĂ© par le soleil. Lâautre mĂąchonnait un bĂąton de rĂ©glisse.
LâandroĂŻde interrompit la scĂšne. LâĂ©cran blanchit. Le plafond sâĂ©claira lentement.
â Tu regardes un western, Palapic ?
â Oui, comme chaque nuit. Je suis « addicted » aux westerns. Je mâintĂ©resse particuliĂšrement Ă celui-ci, « Il Ă©tait une fois dans lâouest ».
â Bon sang ! sâexclama-t-elle, quel intĂ©rĂȘt un robot domestique comme toi peut-il trouver dans ces histoires de brutes sans feu ni lieu, sans foi ni loi ? Ne me dis pas que câest la violence, tu me ferais peur.
â La violence ?... Non.
Léa soupira. Ouf !
â Alors, pourquoi, chaque nuit, accordes-tu ton temps Ă ces mal Ă©levĂ©s qui tirent Ă tire-larigot ?
â Ces mal Ă©levĂ©s sont des cow-boys la plupart riches dâun talent prĂ©cieux.
â Quoi ? Ces tueurs, un talent ? sâindigna-t-elle. Oserais-tu me dire lequel ?
â Ces cow-boys - du moins les meilleurs - sont des champions de la perception. Avec mes modestes capteurs, je nâarrive pas Ă leur cheville. Mais grĂące Ă eux, je mâinitie. JâintĂ©riorise leur gĂ©nie par mimĂ©tisme.
Léa cligna des yeux, incrédule.
â Leur gĂ©nie ? Comment cela ?
â Pour survivre dans leur monde cruel, impitoyable, ils doivent cheminer constamment sur le qui-vive, Ă lâaffĂ»t du moindre souffle, du moindre craquement, de la moindre anomalie. Leurs perceptions visuelles, auditives et olfactives atteignent le sommet de la perfection. Quand ils visent un obstacle, ils ne ratent jamais leur cible. Comme je les envie, mademoiselle LĂ©a ! Je voudrais devenir aussi douĂ© que lâhomme Ă lâharmonica dans « Il Ă©tait une fois dans lâouest ».
â Qui est-ce ?
â Un cow-boy dâorigine indienne qui veut venger son sang. Un as qui perçoit tout, qui perçoit si juste, dans son Far-west, du saloon Ă la gare en passant par les ruelles des bourgades. Depuis que je regarde ce film, je booste mes capteurs. Quand je serai comme lâhomme Ă lâharmonica, mes maĂźtres, toi, ta maman, ton papa, vous serez entre des mains infaillibles.
Les pupilles de la fillette le ventousaient, les orbites de plus en plus écarquillées.
â En attendant, non seulement je suis davantage concentrĂ© sur mes tĂąches domestiques, mais encore je sens de mieux en mieux, dans le plus infime dĂ©tail, tout ce qui mâentoure. BientĂŽt, plus rien ne mâĂ©chappera. Je serai hyper-connectĂ© Ă la villa, au jardin, voire Ă tout le quartier. Plus quâun simple serviteur, je deviendrai votre ange-gardien.
Léa perdit connaissance.
â Oh, rien de bien grave, un choc perceptif, prĂ©suma Pilapic en la relevant.


