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La nuit du robot | Robert Yessouroun | 2024

14/01/2024
Lu 1856 fois



Que peuvent bien faire les robots pendant la nuit ?



Illustration de couverture du roman "Un village proche des étoiles" (Robert Yessouroun) | Photo @ Régine Heinz
Illustration de couverture du roman "Un village proche des étoiles" (Robert Yessouroun) | Photo @ Régine Heinz

La nuit du robot

À Tristan Piguet
 
Son propre cri rĂ©veilla LĂ©a. La fillette venait d’ĂȘtre poursuivie par un abominable bonhomme de neige. Sa mĂšre vint la calmer, la cajoler, la dorloter. LĂ©a lui raconta son cauchemar. MalgrĂ© le tendre bisou maternel, l’enfant craignit de refermer les yeux. Son souffle peinait, heurtĂ© par la frayeur.
‑ Tu ne risques rien ici, LĂ©a. Notre quartier est tranquille, la maison sous alarme. Et Pilapic veille sur nous.
LĂ©a sourit d’un sourire presque forcĂ©.
‑ Notre robot ne dort jamais, hein ?
La maman lui souhaita un agréable sommeil et partit se coucher, laissant allumée derriÚre elle la lampe de chevet.
Mais non, impossible, LĂ©a ne parvenait pas Ă  se rendormir. Elle quitta son lit pour descendre visiter le frigo. En mĂȘme temps, elle se demanda ce que pouvait bien faire Pilapic en ce moment. L’activitĂ© nocturne de l’androĂŻde domestique se mit Ă  l’intriguer plus que jamais. À pas de petite louve, dans la nuit, elle amorça d’abord un dĂ©tour par le salon. La piĂšce Ă©clairĂ©e par la pleine lune ne rĂ©vĂ©lait que le mobilier. Personne. Pas un chat. Pas un robot. OĂč traĂźnait-il donc ? Que fichait-il pendant que tout le monde Ă©tait plongĂ© dans le sommeil ?
Elle lorgna l’intĂ©rieur de la salle de jeu. Rien, sauf des jouets en pagaille. Plus loin, aucune prĂ©sence, ni dans la buanderie, ni dans le dressing adjacent.
Elle avait soif. Dans la cuisine, elle engloutit cul sec un chocolat froid et dĂ©roba une tartelette Ă  la rhubarbe. Puis, elle inspecta l’espace de travail de ses parents. En veilleuse, les appareils Ă©lectroniques ronronnaient. Peut-ĂȘtre que Pilapic l’avait entendue et qu’il se cachait. Elle se pencha pour scruter sous le vaste bureau, tourna sur la pointe des pieds autour de chaque fauteuil. Pas l’ombre d’un androĂŻde. Les toilettes visiteurs Ă©taient vides, elles aussi. Revenue dans le sĂ©jour, elle contempla, Ă  travers la baie vitrĂ©e, le jardin qu’ombrageaient les trois vieux bouleaux sous la lueur lunaire. Au-delĂ  des muriers, dans la rue passa le tram. Probablement le dernier.
‑ Tram, dit LĂ©a. Tram
 drame

Ce jeu de mot bizarre l’inquiĂ©ta. Elle envisageait difficilement de remonter dans sa chambre, quand elle entendit comme un claquement Ă  la cave. Bien sĂ»r, elle s’était gardĂ©e de s’aventurer dans le sous-sol.
‑ Tram
 drame
 se rĂ©pĂ©tait-elle, mĂȘme si son regard s’était accoutumĂ© Ă  l’obscuritĂ©, d’autant que le ciel dĂ©gagĂ© permettait Ă  l’astre de la nuit d’accentuer le relief dans la villa. LĂ©a s’approcha de la porte qui menait Ă  la cave. Elle se colla contre le pan de bois. Deux dĂ©tonations sourdes. La fillette dĂ©guerpit, gravit Ă  toutes jambes les marches de l’escalier vers les chambres pour aller se blottir sous la couette.
‑ Que se trame-t-il dans la cave ? se demanda-t-elle Ă  haute voix. Que se trame-t-il dans la cave ?
Une heure plus tard, LĂ©a rĂȘvait profondĂ©ment
 sur un voilier qui cabotait le long des cĂŽtes de la Dalmatie

Le lendemain, au petit dĂ©jeuner, encore fatiguĂ©e, elle hĂ©sita Ă  interroger Pilapic qui lui apportait son Ɠuf Ă  la coque avec une mine comblĂ©e.
‑ Votre Ɠuf a Ă©tĂ© prĂ©parĂ© avec le plus grand soin, en fonction du bruit qu’il Ă©mettait dans sa cuisson, annonça-t-il sur un ton fier.
Pas trop rĂ©veillĂ©e, LĂ©a ne releva guĂšre cette remarque. Machinalement, elle lui demanda, sans avoir l’air d’y toucher :
‑ Que fais-tu la nuit ?
‑ Je parfais mes fonctions, rĂ©pliqua-t-il du tac au tac.
‑ Dans la cave ?
Grimaçant, il lui reprit les tranches de pains grillées.
‑ Vos toasts n’ont pas la bonne teinte, mademoiselle LĂ©a.
Elle trouvait l’androĂŻde un peu drĂŽle ce matin, mais sa fatigue dissuadait la rĂ©flexion. Une seule phrase trottait mĂ©caniquement dans sa tĂȘte : que manigançait Pilapic dans la cave durant la nuit ?
‑ Vous entendez le tram, mademoiselle LĂ©a ? Il a du retard.
‑ Mmh
 rĂ©agit-elle, distraite.
‑ Il va trop vite, cinq kilomĂštres/heure trop vite.
AprĂšs les cours de l’aprĂšs-midi, LĂ©a examina les diffĂ©rentes piĂšces de la cave. Le garage encore vide sentait le cuivre Ă©lectrique. Le dĂ©barras se rĂ©sumait Ă  un fourre-tout de caisses, d’outils et de cartons. La cave Ă  vin l’incommoda, avec ses relents d’alcool. La douche Ă©tait toujours condamnĂ©e. Restait la salle de cinĂ©ma : le rideau rouge tirĂ© sur le grand Ă©cran ; au plafond le projecteur qui dominait les sept transats ; contre les murs, une cinĂ©mathĂšque remplies de films classiques.
‑ Qu’est-ce que vous faites lĂ , mademoiselle LĂ©a ?
Elle sursauta d’une telle frousse qu’elle ne put rĂ©pondre tout de suite.
‑ Je
 je
 cherche un film
 pour l’école, mentit-elle.
‑ Quel genre de film ? insista le robot.
‑ Le
 Le magicien d’Oz, improvisa-t-elle.
En trois pas vers l’étagĂšre, Pilapic sortit le boĂźtier requis.
‑ M
 merci, se courba la petite.
Elle regagna ses pĂ©nates, jeta le film sur la moquette. Elle avait de plus en plus la certitude que Pilapic dissimulait quelque chose. Que trafiquait-il ? Quelles magouilles concoctait-il chaque nuit ? Ce soir, c’était dĂ©cidĂ©, elle en aurait le cƓur net. Elle assembla sur son pupitre robe de nuit, casque de vision nocturne (qu’elle avait piquĂ© Ă  son pĂšre, autrefois il rĂ©parait jusqu’à l’aube les catĂ©naires) spray au poivre (empruntĂ© Ă  sa mĂšre), alarme de poche.
Au coucher, comme d’habitude, sa maman vint l’embrasser, son papa lui raconta une histoire chou, mais sans queue ni tĂȘte. Enfin, l’extinction des feux

Vers minuit, casque ajustĂ©, elle dĂ©boula des marches qui conduisaient au salon. Elle parcourut du regard le jardin sous la pluie. Ses jambes tremblĂšrent quand elle approcha la porte de la cave. Un bruit Ă©touffĂ©, comme des fragments de conversation vive. RĂ©solue, elle s’engagea dans l’étroit escalier. Ça sentait le bĂ©ton. Un rai de lueur variable soulignait l’accĂšs Ă  la salle de cinĂ©ma. LĂ©a ĂŽta son casque pour appliquer l’oreille contre la porte. Clameur d’effroi. Coups de feu. Galops de chevaux. Pilapic regardait un drame violent ! À quoi bon visionner un tel film pendant que la famille dort ? Elle poussa dĂ©licatement l’entrĂ©e.
‑ Je sais que vous ĂȘtes lĂ , mademoiselle LĂ©a.
La fillette frĂ©mit d’une sacrĂ©e chair de poule. Elle s’avança, malgrĂ© sa frayeur, dans la salle, sous le projecteur. Sur l’écran, deux cow-boys se faisaient face, chacun son revolver Ă  la main. L’un d’eux semblait aveuglĂ© par le soleil. L’autre mĂąchonnait un bĂąton de rĂ©glisse.
L’androĂŻde interrompit la scĂšne. L’écran blanchit. Le plafond s’éclaira lentement.
‑ Tu regardes un western, Palapic ?
‑ Oui, comme chaque nuit. Je suis « addicted Â» aux westerns. Je m’intĂ©resse particuliĂšrement Ă  celui-ci, « Il Ă©tait une fois dans l’ouest Â».
‑ Bon sang ! s’exclama-t-elle, quel intĂ©rĂȘt un robot domestique comme toi peut-il trouver dans ces histoires de brutes sans feu ni lieu, sans foi ni loi ? Ne me dis pas que c’est la violence, tu me ferais peur.
‑ La violence ?... Non.
LĂ©a soupira. Ouf !
‑ Alors, pourquoi, chaque nuit, accordes-tu ton temps Ă  ces mal Ă©levĂ©s qui tirent Ă  tire-larigot ?
‑ Ces mal Ă©levĂ©s sont des cow-boys la plupart riches d’un talent prĂ©cieux.
‑ Quoi ? Ces tueurs, un talent ? s’indigna-t-elle. Oserais-tu me dire lequel ?
‑ Ces cow-boys - du moins les meilleurs - sont des champions de la perception. Avec mes modestes capteurs, je n’arrive pas Ă  leur cheville. Mais grĂące Ă  eux, je m’initie. J’intĂ©riorise leur gĂ©nie par mimĂ©tisme.
Léa cligna des yeux, incrédule.
‑ Leur gĂ©nie ? Comment cela ?
‑ Pour survivre dans leur monde cruel, impitoyable, ils doivent cheminer constamment sur le qui-vive, Ă  l’affĂ»t du moindre souffle, du moindre craquement, de la moindre anomalie. Leurs perceptions visuelles, auditives et olfactives atteignent le sommet de la perfection. Quand ils visent un obstacle, ils ne ratent jamais leur cible. Comme je les envie, mademoiselle LĂ©a ! Je voudrais devenir aussi douĂ© que l’homme Ă  l’harmonica dans « Il Ă©tait une fois dans l’ouest Â».
‑ Qui est-ce ?
‑ Un cow-boy d’origine indienne qui veut venger son sang. Un as qui perçoit tout, qui perçoit si juste, dans son Far-west, du saloon Ă  la gare en passant par les ruelles des bourgades. Depuis que je regarde ce film, je booste mes capteurs. Quand je serai comme l’homme Ă  l’harmonica, mes maĂźtres, toi, ta maman, ton papa, vous serez entre des mains infaillibles.
Les pupilles de la fillette le ventousaient, les orbites de plus en plus écarquillées.
‑ En attendant, non seulement je suis davantage concentrĂ© sur mes tĂąches domestiques, mais encore je sens de mieux en mieux, dans le plus infime dĂ©tail, tout ce qui m’entoure. BientĂŽt, plus rien ne m’échappera. Je serai hyper-connectĂ© Ă  la villa, au jardin, voire Ă  tout le quartier. Plus qu’un simple serviteur, je deviendrai votre ange-gardien.
Léa perdit connaissance.
‑ Oh, rien de bien grave, un choc perceptif, prĂ©suma Pilapic en la relevant.

Robert Yessouroun
Copyright © Robert Yessouroun pour Le Galion des Etoiles. Tous droits réservés. En savoir plus sur cet auteur


💬Commentaires

1.Posté par Koyolite TSEILA le 14/01/2024 10:42 | Alerter
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KoyoliteTseila
Mais qu'est-ce que les robots peuvent bien traficoter la nuit pendant que nous dormons ? Bonne question ! Et c'est ce que LĂ©a et nous-mĂȘmes allons dĂ©couvrir... J'ai beaucoup apprĂ©ciĂ© cette nouvelle fable du futur que je trouve vraiment trĂšs originale. Merci, Robert ! Et Ă  prĂ©sent, une cĂ©lĂšbre musique va me trotter en tĂȘte toute la journĂ©e 😉

2.Posté par Jean Christophe GAPDY le 14/01/2024 13:22 | Alerter
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JCGapdy
J'avoue que je m'attendais Ă  bien des possibilitĂ©s dans cette histoire, mais absolument pas Ă  cette chouette chute qui change par rapport Ă  tout ce que j'ai lu des fables jusqu'Ă  prĂ©sent. Evidemment, dire que je n'ai une certaine musique en tĂȘte maintenant serait mentir. Autant le point de dĂ©part est fort classique et logique, autant le final est inattendu autant qu'amusant de par ce dĂ©calage. Belle histoire. Merci...
Je tairai juste ce qui m'a encore plus marqué que l'oeuvre citée ici, afin de ne rien spoiler.

3.Posté par B BLANZAT le 20/01/2024 14:27 | Alerter
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Blanzat
Je ne m'attendais pas non plus à ce retournement. Pour la chanson, avant que le nom du film soit mentionné, Boris Vian m'est venu à l'oreille en premier pour ne plus la quitter :
Gare, gare, gare, gare, Gary Cooper
S'approche du ravin d'enfer
Fais attention pauvre crétin car Alan Ladd n'est pas trÚs loin
À 500 mùtres il loge une balle dans un crouton de pain

Les "covboys" sans foi ni loi, bravo.

4.Posté par Michel MAILLOT le 20/01/2024 14:59 | Alerter
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mmaillot
Une belle histoire dont la chute ou plutĂŽt la rĂ©ception impeccable du triple salto Ă  la Yessouroun nous donne une note maximale Ă  l’exercice. Nul doute qu’en ces temps d’olympiades Ă  venir une mĂ©daille pourrait bientĂŽt orner le buste du gymnaste de l’écriture. Quant Ă  nous, comme je le disais par ailleurs, nous allons devoir regarder d’un Ɠil suspicieux et passablement soucieux tous ces appareils Ă©lectroniques qui nous entourent. Leurs bruits inquiĂ©tants de digestion la nuit, leur apparente immobilité  On ne me la fait pas, le micro-ondes se trouvait un centimĂštre de plus Ă  gauche hier soir, non, tout ça dĂ©sormais nous prĂ©occupe et c’est de la faute Ă  Robert !

5.Posté par Christobal COLUMBUS le 04/05/2024 11:58 | Alerter
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ChristoColumbus
Une bien belle petite histoire et un peu interpellante tout de mĂȘme. S'imaginer ce que peux bien faire une IA durant nos pauses est une chose. Se rendre compte qu'en cachette elle s'identifie et voudrait ressembler Ă  de tĂ©mĂ©raires personnages de fictions en est autre bien plus inquiĂ©tante finalement...
Bravo et merci Robert pour ce petit moment de réflexion !

6.Posté par Michel MALARD le 05/05/2024 17:55 | Alerter
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Morf
Sympa petite nouvelle sur une IA domestique qui aime les cow-boys pour se perfectionner dans sa fonction... toutefois, le machouilleur de bùton de réglisse me rappelle plus "Pour une poignée de dollars" et devenir l'ange gardien "Pale rider", deux films avec Clint Eastwood et de mémorables bandes sonores...

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