
Idiotisme | Photo montage © Eric Marie
Commençons par poser le décor, car sans être acteur de la pièce, son rôle est essentiel pour la compréhension des événements à suivre.
Imaginez un haut plateau karstique façonné par les pluies et les vents du nord âpres et incommodants. Imaginez une terre aride et dépeuplée, de près de mille kilomètres carrés, dominée par d'étranges rochers ruiniformes, fantomatiques vaisseaux de pierre semblant flotter entre ciel et terre sitôt que la brume pose son voile. Imaginez une immensité austère d'une beauté farouche à couper le souffle. Songez enfin à une planète éloignée, au-delà de notre galaxie. Une autre terre où la nature ne délivre ses charmes qu'à ceux qui savent encore ouvrir leur cœur.
Fermez grand vos mirettes et voyez. Pas de route, pas de poteaux électriques, pas encore d’hideuses éoliennes, la ferme la plus proche encore en activité campe à près d’une heure de marche. Le soleil caresse doucement la caillasse millénaire, l'horizon à perte de vue, vous flottez sur l'herbe verte et grasse, en fond couleur de nuage, un troupeau... vous êtes à des années-lumière de la ville et de ses simagrées, vous êtes sur le causse du Larzac.
Passons aux protagonistes.
Rosie est une magnifique brebis Lacaune âgée de trois ans. Comme toutes celles de sa race, elle possède une tête allongée et fine avec une particularité cependant, elle possède de longs cils, fins et délicats, qui lui octroient un regard doux, mais particulièrement intelligent. Sa laine ne couvre que la partie supérieure de son corps et elle en est fière. Ridicules sont ces ovins dont la toison grimpe jusqu'au visage. Elle ne cesse de le répéter à ses sœurs et amies qui forment le troupeau. Ensemble le soir, autour des lavognes, elles se gaussent gentiment. Mais le plus important n'est pas là. Depuis trois mois, Rosie est maman. Cent-cinquante jours après la lutte, elle a donné naissance à un agnelet prénommé Angélus et celui-ci lui cause bien des soucis. Non qu'il soit en mauvaise santé, non ! il est en excellente forme (loué soit le Grand Bouc), c'est plutôt l'inverse qui l'inquiète. Il est un poil trop animé, curieux, vif, il ne tient pas en place et surtout… il pose beaucoup trop de questions. D’après sa tante Bella, qui à l'âge respectable de quinze ans n'a plus toute sa tête, il aurait aussi hérité du bêlement exubérant et rauque de son grand-père. Mais revenons à nos moutons.
Rosie est inquiète, car elle sait que bientôt au petit matin on viendra chercher la plupart des jeunes mâles. Leurs progénitures leur seront arrachées, happées par des camions à la gueule béante, enlevées par les insidieux bipèdes, ceux-là mêmes qui viennent les traire deux fois par jour. Leurs enfants, leurs petits, disparaîtront à jamais, emportés vers une destination inconnue. Le Grand Bouc, dans son infinie sagesse, prétend qu'ils s’évaporent pour accéder à une vie meilleure, qu'ils montent au ciel et qu'il suffit de lever la tête pour les apercevoir parfois, gambader dans l'immensité bleue. Rosie est sceptique, mais elle s'accroche à cette idée. Si Angélus avait été plus frêle et surtout moins démonstratif, il aurait eu plus de chance de rester près d'elle, mais… (soupir)
Je laisse maintenant à Rosie le cours de la narration. C'est son histoire après tout ! Je ne suis qu'un insignifiant observateur. Aussi, je m'efface doucement sur la pointe des sabots.
« Béeeeeh, bèh, bèèè, bèèèèèèèèH ! »
Pour une meilleure compréhension du récit, je vous conseille la version française sous-titrée que voici.
« Le premier soir, ivre de bonheur et de fatigue, je me suis endormie sur l'herbe, à l’abri de quelques pierrailles, à mille coups de patte au moins, du premier buron habité. J'étais bien plus isolée qu'une cornue Aubrac profitant de l’immensité des estives. Alors vous imaginez ma surprise, dès l’aube naissante, quand la drôle de petite voix de mon Angélus m'a réveillée.
Elle disait :
— S'il te plaît maman… dessine-moi un homme !
— Hein !
— Dessine-moi un homme…
J'ai bondi sur mes sabots comme si j'avais été frappée par la lumière qui vient du ciel et je lui ai répondu :
— Un homme, mais, mais pourquoi un homme ? Ces homoncules malpropres et sans aucune morale qui veulent nous séparer ! Ces enf… enc… mèèèèh, mèèè mè mèmè, mèèèhèè... »
Désolé, et croyez que je le regrette, mais il est impossible de traduire littéralement le reste de la conversation qui dure environ dix bonnes minutes. Les mystères de l'idiotisme sont impénétrables. Dommage ! nous ne connaîtrons jamais la fin et il restait tant à dire.
* Rosie remercie vivement Saint-Ex
Imaginez un haut plateau karstique façonné par les pluies et les vents du nord âpres et incommodants. Imaginez une terre aride et dépeuplée, de près de mille kilomètres carrés, dominée par d'étranges rochers ruiniformes, fantomatiques vaisseaux de pierre semblant flotter entre ciel et terre sitôt que la brume pose son voile. Imaginez une immensité austère d'une beauté farouche à couper le souffle. Songez enfin à une planète éloignée, au-delà de notre galaxie. Une autre terre où la nature ne délivre ses charmes qu'à ceux qui savent encore ouvrir leur cœur.
Fermez grand vos mirettes et voyez. Pas de route, pas de poteaux électriques, pas encore d’hideuses éoliennes, la ferme la plus proche encore en activité campe à près d’une heure de marche. Le soleil caresse doucement la caillasse millénaire, l'horizon à perte de vue, vous flottez sur l'herbe verte et grasse, en fond couleur de nuage, un troupeau... vous êtes à des années-lumière de la ville et de ses simagrées, vous êtes sur le causse du Larzac.
Passons aux protagonistes.
Rosie est une magnifique brebis Lacaune âgée de trois ans. Comme toutes celles de sa race, elle possède une tête allongée et fine avec une particularité cependant, elle possède de longs cils, fins et délicats, qui lui octroient un regard doux, mais particulièrement intelligent. Sa laine ne couvre que la partie supérieure de son corps et elle en est fière. Ridicules sont ces ovins dont la toison grimpe jusqu'au visage. Elle ne cesse de le répéter à ses sœurs et amies qui forment le troupeau. Ensemble le soir, autour des lavognes, elles se gaussent gentiment. Mais le plus important n'est pas là. Depuis trois mois, Rosie est maman. Cent-cinquante jours après la lutte, elle a donné naissance à un agnelet prénommé Angélus et celui-ci lui cause bien des soucis. Non qu'il soit en mauvaise santé, non ! il est en excellente forme (loué soit le Grand Bouc), c'est plutôt l'inverse qui l'inquiète. Il est un poil trop animé, curieux, vif, il ne tient pas en place et surtout… il pose beaucoup trop de questions. D’après sa tante Bella, qui à l'âge respectable de quinze ans n'a plus toute sa tête, il aurait aussi hérité du bêlement exubérant et rauque de son grand-père. Mais revenons à nos moutons.
Rosie est inquiète, car elle sait que bientôt au petit matin on viendra chercher la plupart des jeunes mâles. Leurs progénitures leur seront arrachées, happées par des camions à la gueule béante, enlevées par les insidieux bipèdes, ceux-là mêmes qui viennent les traire deux fois par jour. Leurs enfants, leurs petits, disparaîtront à jamais, emportés vers une destination inconnue. Le Grand Bouc, dans son infinie sagesse, prétend qu'ils s’évaporent pour accéder à une vie meilleure, qu'ils montent au ciel et qu'il suffit de lever la tête pour les apercevoir parfois, gambader dans l'immensité bleue. Rosie est sceptique, mais elle s'accroche à cette idée. Si Angélus avait été plus frêle et surtout moins démonstratif, il aurait eu plus de chance de rester près d'elle, mais… (soupir)
Je laisse maintenant à Rosie le cours de la narration. C'est son histoire après tout ! Je ne suis qu'un insignifiant observateur. Aussi, je m'efface doucement sur la pointe des sabots.
« Béeeeeh, bèh, bèèè, bèèèèèèèèH ! »
Pour une meilleure compréhension du récit, je vous conseille la version française sous-titrée que voici.
« Le premier soir, ivre de bonheur et de fatigue, je me suis endormie sur l'herbe, à l’abri de quelques pierrailles, à mille coups de patte au moins, du premier buron habité. J'étais bien plus isolée qu'une cornue Aubrac profitant de l’immensité des estives. Alors vous imaginez ma surprise, dès l’aube naissante, quand la drôle de petite voix de mon Angélus m'a réveillée.
Elle disait :
— S'il te plaît maman… dessine-moi un homme !
— Hein !
— Dessine-moi un homme…
J'ai bondi sur mes sabots comme si j'avais été frappée par la lumière qui vient du ciel et je lui ai répondu :
— Un homme, mais, mais pourquoi un homme ? Ces homoncules malpropres et sans aucune morale qui veulent nous séparer ! Ces enf… enc… mèèèèh, mèèè mè mèmè, mèèèhèè... »
Désolé, et croyez que je le regrette, mais il est impossible de traduire littéralement le reste de la conversation qui dure environ dix bonnes minutes. Les mystères de l'idiotisme sont impénétrables. Dommage ! nous ne connaîtrons jamais la fin et il restait tant à dire.
* Rosie remercie vivement Saint-Ex