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Expo de Robots | Robert Yessouroun | 2022


Un article ajouté/rédigé par | 29/10/2022 | Lu 195 fois




Fable écrite à l'occasion du Swiss Robotics Day

Depuis que Ramon Roman dirige contre vents et marées sa petite équipe de stratèges en marketing chez la Dynamic First Inc., sa santé vogue en épave de galère. Plus de week-end, plus de soirée, plus de pause à midi. Juste des instants creux pour envoyer des SMS aux siens (qui ne les lisaient plus). Dans le sillage des grippes à répétition, des urticaires et des ulcères à gogo, la déprime ne pouvait le rater.

Naguère, dans ses débuts, l’informatique promettait des lendemains où règnerait le temps libre. Mais dans les entreprises à la pointe, ce temps libre a été confisqué par des tâches supplémentaires de prospective. Et, fâcheusement, l’avenir est plus vaste que le passé…

Ce matin-là, mi-novembre, frappé de migraine, Ramon Roman se rend sans conviction à la clinique Montjoie pour une prise de contact au département de psychiatrie du travail. À mi-chemin, son portable affiche déjà 115 appels en attente de lecture. Il pleut. Son parapluie est resté quelque part au bureau. Dans une ruelle étroite (celle-là même qui mène à la clinique Montjoie), il se retrouve coincé dans un attroupement compact. Irrépressible, le flux de la foule le canalise vers l’une des portes ouvertes du grand salon bisannuel de la robotique du futur. Il se débat, bousculé, entraîné par une déferlante de visiteurs allègres.

Dans le hall, autour des bornes d’accueil, des dames en uniforme avec des badges autour du cou : des hôtesses avec des prospectus et des guides de l’exposition. Ramon Roman peste, sur le point de manquer sa consultation. Il tente de revenir sur ses pas, mais un mouvement de fond du public le repousse vers le premier stand. Encore une tentative de demi-tour, lorsque, parmi des hurlements de liesse, une ribambelle d’enfants à la queue-leu-leu fend les amateurs de robots. C’est toute une classe qui suit sa maîtresse d’école. Cette irruption de mioches enthousiastes compresse le défilé de curieux dans lequel Ramon Roman joue des coudes.

S’exfiltrant à contrecourant, il finit par apercevoir les enfants d’une dizaine d’années. Non ! Stupeur… Aurait-il la berlue ? Est-ce possible que…parmi eux, en tête de file, juste collée à l’institutrice… Iris, sa fille ! Sa fille qui proclame son enjouement, sa fille serrée par des gamins qui pressent son dos pour boire ses commentaires. Sa prof aux yeux bridés (les Asiatiques n’ont-ils pas un faible pour les automates ?) a dû organiser une sortie d’étude, genre une journée chez les robots de demain. La petite avait dû l’en informer, mais cela lui avait échappé, tant il croule sous les messages.

Tout excitée, Iris sautille sur place, encourage la joie de ses camarades. Elle abreuve une amie d’une logorrhée d’impatience. Touché par le charisme de son enfant, le père cesse de lutter contre le torrent de visiteurs. Il renonce à la clinique Montjoie. Une autre poussée le domine, une poussée intérieure, intime : suivre en douceur sa fille, voler en secret ses réactions face au progrès. Après tout, la nouvelle génération sera plus concernée que la sienne par les robots. Oui, tant pis pour le psy… Et il se glisse derrière un grand obèse qui chemine avec peine derrière la classe.

Les jeunes élèves encerclent l’hôtesse du stand « Rutex ».

‑ Robots Utilitaires Texans, explique celle-ci.

La maîtresse fait taire les bavards. Iris fait « chuut ! ».

- Bienvenue chez nous. Vous êtes arrivés au pays des droïdes fonctionnels.

‑ Des quoi ?

Iris se retourne réprobatrice vers les camarades qui répètent sa question. Son père se plaque presque derrière l’obèse de haute taille. La petite ne l’a pas vu, elle dévore affiches et grands écrans. La pétulance de sa fille le fascine. Sur les talons du colosse ventripotent, il se réjouit de plus en plus d’observer la vitalité filiale face aux avancées de la technologie.

‑ Les droïdes fonctionnels sont des robots qui servent à quelque chose de précis. Ils réagissent à vos demandes dans leur domaine spécialisé. Tenez, voici le robot cuistot. Il cuisine, oui, mais avec modération. Vous lui demandez…

‑ Des spaghettis bolo ! interrompit la fille de Ramon.

‑ Par exemple. Et dix minutes plus tard, vous recevez votre assiette de pâtes fumantes.

‑ Oui, mais avec modération, précise le robot d’une voix nasale.

Devant le père, l’obèse grommelle, comme pour protester.

‑ Et, à côté du cuistot, celui qui a une drôle de bobine ? demande un garçon peu attentif.

‑ Ah, lui, c’est notre robot brico. Il répare et entretient tout ce qui est chez vous.

‑ Il répare les parents, aussi ? espère Iris.

Rire général. Son père, toujours embusqué se pince les lèvres. La petite attire la classe vers un siège cossu, pastel, en suspension, avec des phares au bout des accoudoirs.

‑ Voici le robot loco, votre taxi perso. Il vous emmène où vous voulez, même si vous ignorez l’adresse, grâce à sa tête chercheuse dans le dossier.

‑ Va au diable ! ordonne Iris au robot loco.

‑ Adresse fictive, lui réplique une voix mélodieuse qui déçoit le jeune groupe.

L’obèse se détache de son suiveur pour aller s’asseoir dans le fauteuil, lequel descend de deux crans vers le sol. À découvert, le père d’Iris détale pour se dissimuler derrière le robot cuistot, en espérant qu’il ne lui demande pas : qu’est-ce qui vous ferait plaisir ?

‑ Et cet épouvantail sur l’estrade, il sert à quoi ? demande un malicieux.

‑ Ah, cette merveille ? sourit l’hôtesse. C’est le préféré des jeunes couples. Ça nettoie tout, sol, tapis, meubles, rideaux, vêtements, vaisselle, bibelots.

‑ Et le chien ?

Soucieuse de sérieux, l’institutrice prend la parole :

‑ Voyons, les enfants, ce sont ici des robots réactifs. Aucune initiative, aucune improvisation. Vous commandez une opération, ils l’exécutent.

‑ Alors, ils ne jouent pas avec nous ?

‑ Non, ils ne sont pas étudiés pour…

‑ Pour les machines plus complexes, il faut vous adresser à ma collègue du stand voisin, regrette l’hôtesse.

En file plus ou moins indienne, la classe se rue jusqu’aux néons roses « RIP Van Winkle ». Illico, une hôtesse d’accueil se lève de son pupitre. À pas de loup, le visage enfoui sous le col de sa veste, Ramon Roman se réfugie derrière un vaste panneau qui représente un robot affairé pendant la sieste de son maître, sous un arbre séculaire.

‑ Vous êtes formidables, les mômes ! Quelle bonne idée, votre visite ! Bienvenue parmi les RIP, les Robots d’Initiative Pratique.

Iris s’avance vers un androïde en costume trois pièces.

‑ Bon choix, mademoiselle. Sans conteste, notre meilleur produit, le robot promo. Il vend de tout, même au plus récalcitrant. Plus habile qu’un marchand de la Medina.

‑ Comme le senhor Oliveira, dans Tintin ?

‑ C’est en plus un champion du marketing.

‑ Génial ! Un robot pour mon papa ! se félicite Iris.

Derrière le panneau, le père sourit, charmé, puis, gagné par un rictus amer, il se dit qu’avec un tel bidule, il est bon pour mendier sur les trottoirs. Sa fille secoue alors un androïde à col de pasteur. Il ronfle, agenouillé.

‑ Merci, Seigneur, se réveille le robot.

‑ Voici Théophile, le robot dévot. Il conseille, console et donne de l’espoir.

‑ Il vient quand on est triste ? s’interroge Iris.

Son père penche la tête, manque d’être repéré, d’un réflexe se cogne la tête contre le cadre du panneau.

‑ Il vient quand on perd au jeu ? ricane un élève.

‑ Le robot dévot vient surtout quand on perd la foi, corrige l’hôtesse qui se détourne des enfants pour désigner une paire d’androïdes, chacun coiffé d’un chapeau de paille.

‑ Notre dernier cri : le robot agro et le robot crémo. L’un cultive céréales, fruits et légumes, l’autre élève des vaches.

‑ Des paysans, quoi, banalise le malicieux, en haussant les épaules.

L’hôtesse poursuit son speech :

‑ Celui-ci, vous ne pouvez le rater : Protée, le robot casse-cou. Il change de forme selon le danger, incendie, séisme, éruption, tsunami, attentat, carambolage, catastrophe chimique ou nucléaire. Rien n’arrête son secours aux survivants.

Acclamation des enfants devant l’androïde papillon qui se replie pour former un ovoïde. Ramon se découvre lui-même épaté.

‑ Enfin, la perle de notre collection d’avant-garde : le robot fabro.

‑ Hé, on dirait une machine de Tinguely, s’étonne l’institutrice.

‑ C’est qui, Tinguely ?

‑ Un sculpteur d’horloges folles géantes.

L’hôtesse enchaîne :

‑ Sous vos yeux émerveillés, le robot fabro, le robot qui fabrique tout ce que vous voulez.

‑ Aussi ma petite sœur ? lance Iris.

Long silence. Toujours adossé au panneau, le père soupire, chagriné. Frustrée, sa fille guide une partie de sa classe vers un vaste stand sous un dôme éblouissant. Sur la pointe des pieds, Ramon Roman s’avance jusqu’à une épaisse colonne. À l’arrivée des enfants, une hôtesse solennelle écarte les bras :

‑ La chance que vous avez ! Vous êtes en Riastan, la province des Robots dotés de l’Initiative Artificielle. Les plus cérébraux, d’autonomie intégrale, eux seuls savent de quoi il retourne.

‑ Oh ! Il m’a lancé un clin d’œil ! se vante Iris avec fierté.

‑ Lui, c’est l’androïde Allô. Capable de tout (mais inoffensif), il intervient partout, quand cela lui chante. À l’origine, c’était un prototype qui s’est émancipé.

‑ Ça veut dire quoi, émancipé ?

‑ Allô tient à ce qu’on lui fiche la paix, s’immisce une gynoïde géante vêtue d’un cache-poussière. Voulez-vous une petite leçon de vocabulaire, sans en avoir l’air ?

Cette proposition fait sourire l’hôtesse :

‑ Notre robot prof.

Une copine d’Iris se précipite dans les bras de son institutrice.

‑ Je ne veux pas vous perdre, maîtresse !

‑ Pourquoi ne pas l’essayer ? Elle a l’air rigolo ! intervient un garçon qui a été puni sur le chemin vers l’expo.

Plus loin, une gynoïde range des jouets.

‑ Sa cousine, la nounou. Elle, elle sait pourquoi bébé pleure.

Iris se gratte le front. Surgit alors un spécimen aux cheveux ébouriffés, avec des lunettes convertibles en loupes :

‑ Que puis-je faire avec ces petits bipèdes ?

‑ Notre robot bio, notre modèle le plus convoité. Il s’occupe des plantes, des arbres, des animaux. Il veille sur le vivant.

Iris apprécie les caresses délicates sur sa tête de ce robot un peu dingo, puis, sautillant parmi ses camarades, elle danse jusqu’à une blouse blanche.

‑ Ça chatouille ou ça gratouille ?

Bouche bée, elle regarde son institutrice, puis l’hôtesse.

‑ Lui, c’est notre spécialiste des thérapies humaines préventives. À la fois psy et toubib, il prône la vie saine.

‑ Mangé combien de bonbons, de chocolats, ce matin ?

Le grand obèse peine à respirer. Après avoir présenté l’androïde agent spécial (tout fébrile de prendre l’avion pour le Pakistan), l’hôtesse n’a pas le temps de décrire l’archi-robot.

‑ Qu’est-ce qu’il a de si sweet, votre sweet home ?

‑ Hem, toussote l’hôtesse, l’archi-robot construit votre logis ou optimise l’intérieur de votre appartement. Son œuvre accomplie, il devient automatiquement le bras droit de votre chez vous. Il module pour vos aises l’air, l’odeur, le son, la luminosité, même les ondes imperceptibles.

‑ En gros, c’est ça. Mais je planifie aussi l’urbanisme de demain.

On l’applaudit. Plus en avant, Iris pousse un cri de surprise.

‑ Un Schtroumpf !

Désorienté, Ramon Roman tend le cou vers elle. Les enfants piaillent.

‑ Oui, ma petite, le nec plus ultra, c’est le nain bleu là-bas, sur la balançoire, le maître des controverses, capable de trancher le nœud d’un casse-tête. C’est le champion des choix, à l’arrache. Lui, il ne tourne pas autour du pot. Il épluche toutes les lois, tous les règlements, toutes les coutumes.

Le nain bleu saute de sa balançoire pour prendre la main d’Iris :

‑ Dis-moi, fillette, le robot, clou du progrès ou punaise de l’évolution ?

Elle écarquille ses yeux immenses. Le minirobot se met à argumenter, puis à contre-argumenter, enfin, d’une pirouette :

‑ Le robot, c’est la fleur de l’intelligence. (Se tournant vers Iris.) C’est un peu de toi, en mieux. Une leçon d’humilité, quoi.

Il se dresse sur la pointe des pieds pour cajoler la joue de l’enfant. Le père est bouleversé. Un visiteur avec un cornet de frites mayonnaise marmonne derrière lui :

‑ Ouais… La fleur de l’intelligence ou le champignon vénéneux de l’ambition…

Au fond du grand hall d’exposition, sur un podium au motif d’une énorme boussole, une sorte de sculpture en plastique blanc. On dirait un ancien robot japonais. Il patiente tout seul. Personne ne semble s’intéresser à ce modèle d’allure primitive. Un technicien mal rasé loue les caractéristiques de son produit :

‑ C’est ma fille qui l’a conçu, pour durer. Il doit même survire à notre espèce. Son intelligence s’adapte à l’inconnu, à la plus complexe des énigmes, aux plus mystérieuses anomalies. Il comprend là où nous ne comprenons rien pour toujours.

‑ Marrant et mignon ! s’enthousiasme Iris. À quoi sert-il ?

‑ Pour l’instant, à rien. Son objectif suprême est de soulever le sens de l’univers. Mais, dans cette perspective, il lui faut un levier. Il attend donc d’échanger avec une civilisation ET.

‑ Cool ! J’aimerais tant que papa l’achète !

La ferveur de son enfant réchauffe le cœur amer de Ramon Roman. D’un geste impétueux, le visiteur au cornet de frites bouscule le père de la petite, lequel, pour rattraper son déséquilibre, se retrouve à une coudée franche de sa progéniture. Elle bondit à son cou.

‑ Papa ! Papa ! Toi, ici ? Génial !

‑ Drôle de monde, hein ? lui déclare-t-il sous le regard amusé de la classe et celui plus réservé de l’institutrice.

‑ Tu me l’achètes, celui-ci ?

Le robot blanc et le papa se dévisagent. Les prunelles du droïde virent à l’incandescence. Ramon Roman ne peut ouvrir la bouche. L’automate s’approche :

‑ Enfin, un humain comme je les aime ! Il n’est plus dans son assiette, complètement déboussolé. Dans la mélasse, disons. Sans hésiter, je le veux pour moi ! Quel sens veut-il en échange ?

Source

Texte @ Robert Yessouroun, tous droits réservés

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💬Commentaires

1.Posté par Koyolite TSEILA le 29/10/2022 07:13 | Alerter
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KoyoliteTseila
J'ai adoré me balader au coeur de cette expo de robots d'aujourd'hui et de demain par le biais de cette lecture. Merci Robert !

2.Posté par Southeast JONES le 02/11/2022 18:56 | Alerter
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southeast
Mise en garde ou espoir d'un monde de loisir ? Comme toujours, Robert nous régale de sa prose, merci.

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