Aujourd'hui la bête | Claude Aubertin | 2024

08/02/2026
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Une nouvelle dans le genre fantastique narrée par un descendant de la bête du Gévaudan... Bonne lecture !



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Aujourd'hui la bête

Ce matin-là est celui de mes dix-huit ans. Enfin, je vais être majeur, c’est-à-dire libre, du moins c’est ce que j’espère. Libre d’aller où je veux, de faire ce que je veux, de manger qui je veux et ainsi de suite. Et même je peux d’ores et déjà dire « Enfin, je suis majeur. », mais j’ai encore un peu de mal à réaliser. Comme tout ce qu’on attend avec impatience pendant des années, quand l’évènement se produit on a du mal à y croire.

Bien entendu, j’ai conscience de certaines limitations dans l’expression de mes désirs. Ma liberté ne sera pas complète sans les moyens de mettre en œuvre cette volonté que je veux enfin libérer après tant d’années de restriction. Mais à cet âge peu importent les détails, on se contente de voir le gros œuvre et on fait fi des difficultés, même les plus prévisibles. « A cœur vaillant rien d’impossible ! » est ma devise favorite et je compte bien démontrer la pertinence de cette phrase, tout au moins pour ce qui me concerne.

Ma mère m’a fait la leçon : je ne pourrai partir de la maison familiale qu’à la fin de la journée, quand elle m’aura donné les consignes nécessaires à ma survie. Je ne serai vraiment libre qu’après la fin de son discours. Je sais déjà ce qu’elle va me dire, tout au moins la plus grande partie. Elle va me rappeler l’origine de la famille, nos capacités spéciales, jalousement préservées, les dangers à éviter, les erreurs les plus dangereuses à ne pas commettre et le but ultime de notre existence. Elle clôturera son discours en me certifiant que sa maison restera toujours le refuge du dernier recours, mais qu’en revenant chez elle je devrais abandonner toute idée de repartir.

Je sais déjà tout cela, mais la tradition est de tout répéter au jeune loup qui quitte le foyer maternel, afin de s’assurer que rien n’a été négligé dans son éducation. Le foyer n’est qualifié de maternel qu’en l’absence du père, la plupart du temps décédé ou disparu au moment de la majorité de ses fils. Certains paternels choisissent de quitter l’étouffant cocon familial, abandonnant femme et enfants pour vivre leur liberté comme bon leur semble. Certains survivent, d’autres pas, mais pour les familles le résultat est le même, car un père de famille parti ne peut pas revenir. S’il tente un retour, tous les membres de sa famille chercheront à le tuer, c’est la loi familiale et comme toute loi, elle est motivée par de puissantes raisons qui ne sont pas discutables.

En l’espèce, la loi du non-retour freine la tendance naturelle des pères à quitter leurs foyers. Elle n’empêche rien à long terme et tôt ou tard l’attrait des grands espaces, la faim de liberté et de chair fraîche, la soif d’aventure et surtout le besoin de traquer finissent toujours par l’emporter. Le père part et ne revient pas, mais s’il avait su qu’il pourrait revenir, il serait parti bien plus tôt bien entendu et ce faisant, il aurait mis toute la famille en danger. Il vaut mieux retarder au maximum ce départ inexorable, ne serait-ce que pour assurer à la mère la possibilité de l’être plusieurs fois.

De rares paternels ont résisté, ils sont restés jusqu’à la fin de leur vie avec leur épouse et leurs filles, les garçons étant partis à leur majorité bien entendu. Ces pères-là ont choisi l’amour de leur aimée et la chaleur de leur foyer en renonçant au vent de la liberté, au souffle de l’aventure, à la joie mauvaise du carnage et au sentiment naturel profond de triomphe que ressent le chasseur dévorant le foie de sa proie. Ils ont préféré la soupe de châtaignes et le bouillon de poulet aux abats gluants, aux cœurs palpitants et au sang frais vermeil éclaboussant les lèvres et les dents. Je ne les envie pas.

La mission qui m’est dévolue est simple : trouver une femme de ma race, guidé par un instinct sûr et un odorat infaillible, conquérir son cœur par ma force et ma hardiesse, mais aussi par ma sagesse et mon sens des traditions. Je devrai ensuite bâtir un foyer pour abriter la famille à venir, puis engrosser maintes et maintes fois ma compagne. On ne gagne pas à tous les coups à ce jeu-là, mais on ne s’entraîne jamais assez. Puis je devrai veiller sur les petits, tant que je tiendrai le coup à rester sur place, sage et immobile, mangeant des protéines sans saveur, de la viande d’élevage que je n’aurai pas tué moi-même, des légumes et des fibres et même des fruits !

Comme tous les pères, à un moment, je craquerai et je partirai, retrouvant une liberté tant désirée, marqué du sceau familial m’interdisant de refaire ma vie ailleurs, chez nous on ne fonde qu’une seule famille, là aussi c’est la loi. La loi de la famille unique existe pour les mêmes raisons que la loi du non-retour. La liberté du père enfui doit rester entière, mais en accord parfait avec l’ordre naturel, il doit défendre par tous les moyens en sa possession la nature, l’écosystème et combattre toute forme de pollution, c’est un ajout récent à nos traditions, rendu nécessaire par les abus de la croissance démographique humaine, qui dégrade tant cette nature que nous aimons. Le père devient ainsi un vert solitaire(1) et se comporte comme tel, mangeant tout ce qui lui passe sous le museau.

La mère va me rappeler l’histoire de notre famille, tout au moins dans sa partie moderne, que nous connaissons mieux depuis que nous savons lire, sous le règne du grand Roi Soleil des humains, quand nous habitions Bourgueil. Le père de famille, quand il avait repris sa liberté en quittant le domicile conjugal, avait défrayé la chronique sous le nom de « bête de Benais ». Il avait tué plus de deux cents humains, sans tout manger d’ailleurs, ce gaspillage éhonté montrant bien que l’ivresse du carnage et la joie de la traque étaient pour lui bien plus importants que la simple recherche de nourriture. Il paraît que la chair humaine est bien supérieure en goût à n’importe quelle autre, tous les anthropophages vous le diront, mais en cas de nécessité nous pouvons manger n’importe quelle viande, du moment qu’elle est fraîche.

Le massacre des paysans, en créant des troubles politiques dans la région, avait fini par émouvoir jusqu’au roi, qui avait dépêché des louvetiers et des soldats. Ce n’était pas un véritable danger pour quelqu’un de raisonnable et de réfléchi, mais ce n’était visiblement pas le cas de mon ancêtre, qui a fini par périr. Ce genre d’histoire peut finir de deux façons différentes. Soit le mâle massacreur est tué par les humains, mais c’est extrêmement rare, heureusement pour la pérennité de notre secret et donc de notre mode de vie. Soit, et c’est ce qui arrive dans la majorité des cas, les femmes se regroupent en meute, le prennent en chasse et le dévorent, en punition de ses excès. Un mâle qui a sombré dans la folie du sang n’en sort jamais vivant. C’est un peu triste, mais certains soutiennent que ça vaut le coup. Je ne le pense pas personnellement et je crois que je m’abstiendrai d’enfreindre nos lois. Mon plan est de bien profiter de ma vie d’adulte, puis de me trouver une gentille épouse et de fonder une belle famille. Je ne sais pas si je partirai du domicile ou pas, je verrai à ce moment-là.

C’est à cause de l’affaire de la « bête de Benais » et d’autres ensuite du même genre que ma famille a parfois changé de région. Certains enquêteurs plus malins que les autres avaient commencé à tourner autour de notre famille et il a fallu s’éloigner du lieu des exploits du pater familias.

La portée avait alors déménagé dans l’actuelle Lozère pour éviter les ennuis et tout s’était bien passé jusqu’au règne de Louis XV, où le père de famille, petit-fils de la « bête de Benais » avait été surnommé « bête du Gévaudan ». Il avait été tué et sa dépouille devait être présentée au grand naturaliste Buffon, à Versailles. Mais heureusement ses fils avaient pu substituer la dépouille d’un grand loup au corps du père et notre secret avait été conservé intact.

Malheureusement un autre père avait récidivé dans la même région quelques années après et le mythe s’était enraciné, ce qui n’est jamais bon pour nous. Le gibier devient alors méfiant et des pièges sont dressés. Et puis à chaque fois, ce sont nos cousins loups qui paient le plus fort de la note que les humains présentent, c’en serait presque amusant si cela n’avait pas abouti à la disparition totale de Canis Lupus Lupus(2) en France. Je regrette cette disparition à deux titres : d’abord parce que la biodiversité y a perdu bien sûr, mais aussi parce que ces cousins nous fournissaient un bon camouflage. On ne voit pas un faucon quand il vole avec les corbeaux, mais dans un ciel vide on ne peut pas le rater.

A part quelques incidents, les deux siècles suivants montrèrent la sagesse de nos ancêtres, qui se firent oublier. Puis un père fit parler de lui du côté d’Epinal, dans les Vosges, sous le règne de Giscard d’Estaing. Il fut sévèrement sermonné par les familles et finit par calmer ses ardeurs de chasse spontanément. Il a bien fait, car dans les cas les plus extrêmes, les familles n’hésitent pas à tuer ceux qui les mettent en danger. Mais désormais les humains aussi deviennent spontanément un péril non négligeable.

Nous sommes à l’ère des fusils automatiques aux munitions surpuissantes, qui percent la peau et la fourrure sans difficulté, à l’ère des drones de surveillance qu’on ne peut pas voir ni sentir, du Global Positionning System(3) qui permet une cartographie précise des secteurs de chasse et qui aide au quadrillage d’une zone de recherche. Bref, notre époque n’est plus celle où les humains n’avaient aucune chance de nous débusquer, sauf imprudence ou pulsion de mort.

Durant l’ancien régime, même l’invention du fusil n’avait pas tellement inquiété mes semblables, car les balles rondes en plomb ne perçaient pas souvent notre cuirasse naturelle, surtout mues par une poudre noire peu puissante dont la puante fumée était plus gênante que tout le reste. Et puis une blessure ou deux ne peuvent guère nous inquiéter, car nous guérissons très vite, et sans séquelles. Mais les armes actuelles sont beaucoup plus dangereuses, même pour nous, et il n’est plus question de braver les chasseurs comme au bon vieux temps.

Garder notre secret est devenu encore plus vital, d’autant plus que l’information circule désormais à la vitesse de la lumière et si nous devions être révélés au grand jour, nous serions vite traqués, débusqués, capturés, étudiés et finalement anéantis. Du coup nos proies ne peuvent plus être choisies en fonction de leur isolement ou de la tendreté de la viande, mais suivant le retentissement ou pas de leur disparition. Manger des vagabonds, des clochards ou des migrants est moins agréable que de dévorer des enfants ou des pucelles, mais de nos jours c’est plus sûr. Et puis les pucelles deviennent rares de toutes façons…

Notre capacité de transformation d’une espèce à l’autre, en fait celle de singer l’être humain, s’est désormais affinée et nous pouvons, avec l’appoint de certaines médications découvertes récemment, grâce à l’essor de la thérapie génique, passer d’un aspect à l’autre en quelques instants, et plusieurs fois par jour, même si ce n’est pas recommandé. Il paraît qu’un cousin, ayant abusé de la métamorphose, est resté coincé dans la peau d’un humain définitivement. Le pauvre est mort après deux jours sans avoir pu bénéficier de l’extraordinaire capacité de récupération de notre forme naturelle. Je ne crois cependant guère à cette histoire, certainement destinée à effrayer les plus téméraires d’entre nous.

Une autre bonne chose a été de réussir à persuader les humains de réintroduire Canis Lupus Lupus en France et de protéger le loup gris. Il va prospérer et nous pourrons alors, comme avant, lui faire imputer par la presse les erreurs de choix de nos victimes, qui ne manquent pas de se produire de temps à autre. Nous avons compris que la presse est une alliée puissante, surtout la presse audiovisuelle et nous avons réussi à la museler presque complètement. Il faut dire que c’est facile, les journalistes sont souvent paresseux et avides d’or et d’honneurs.

Pour nous, l’or n’a aucune valeur intrinsèque, ni aucune monnaie humaine d’ailleurs, bien que nous ne manquions pas de ces biens matériels que les humains convoitent. Nos familles ont toujours su récupérer ce dont elles avaient besoin là où cela se trouvait, c’est valable pour la nourriture, les trésors ou la connaissance, qui est le seul trésor vraiment précieux en fait.

Les humains ont cru nous avoir exterminés il y a cent siècles et ils nous ont oubliés, et c’est très bien comme ça. Ils ont aussi oublié les autres races qui arpentaient la Terre à l’époque des grands changements de climat, quand tout le sud de la France était recouvert d’eau salée, puis de glace. Les hommes phoques n’ont laissé que le souvenir des sirènes, je crois qu’il n’en existe plus du tout, ils étaient amis des hommes lézards et ils ne nous aimaient pas. Leur plus grande erreur a été de vouloir vivre à l’écart des humains, sur une grande île volcanique, un petit paradis qui est devenu leur enfer quand le volcan a explosé.

Nos ancêtres ont fait un autre choix, celui de se mêler aux humains, sans chercher à les dominer, mais au contraire en les parasitant. Ce n’est peut-être pas glorieux, mais ils avaient deviné le potentiel destructeur de la race humaine et ils savaient qu’à terme nous ne serions ni les plus malins, ni les plus nombreux. Notre discrétion reste donc notre meilleure chance de survie, car aujourd’hui nous ne tiendrions pas longtemps si notre existence était connue, tous le savent.

J’ai lu dans un magazine que plusieurs fossiles d’ancêtres avaient été découverts sous leur forme naturelle, cette espèce inconnue des humains jusqu’alors a été nommée Canis Dirus. Ce n’est pas gênant tant qu’aucun lien n’est réalisé avec les différentes « bête de telle contrée » qui ont défrayé les chroniques de tous temps. Les descriptions de la bête de Benais, pour exemple, parlent d’un grand loup avec une rayure sur le dos, d’une taille et d’un poids extraordinaires pour Ysengrin(4). C’est tout à fait caractéristique de Canis Dirus, mais heureusement personne n’a encore rapproché les deux descriptions.

Il m’a toujours amusé que les hommes puissent croire qu’un simple loup gris soit le lycanthrope(5) qu’ils redoutent tant. La métamorphose est possible, je le sais bien pour la pratiquer souvent, mais la matière ne peut pas disparaître, ou à l’inverse être générée du néant. Canis Lupus Lupus est tout simplement trop petit pour être un loup-garou crédible. Lavoisier l’a pourtant dit « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. » Comment un animal de cent livres pourrait-il se transformer en bête pesant le double ? Ceux qui ont cherché à percer le mystère de notre existence se sont fixés sur notre ressemblance avec Canis Lupus Lupus, sans penser une seconde que notre version quadrupède avait tout simplement disparu depuis longtemps.

Nous sommes les vrais maîtres de la terre et j’ai hâte de vivre ma vraie vie, celle d’un chasseur, courir au gré du vent, sauter sur ma proie et sentir son sang giclant sous mes crocs, goûter à sa vie et m’en repaître. Quand on tue un être vivant conscient, on vit soi-même plus fort, tous les prédateurs le savent et c’est encore meilleur quand la victime est un être conscient. Gober une huître vivante n’est décidément pas la même chose qu’égorger une prostituée au coin d’une rue, Jack mon arrière-grand-oncle de Londres le savait.

La méthode alternative de chasse prônée par certains, pratiquer en ville sur des déclassés de la société humaine, est bien trop dangereuse et visible pour que nous puissions adopter un tel comportement. Les humains des villes ont toujours fait l’objet de plus d’attention que ceux de la campagne, on peut le constater tous les jours dans de nombreux domaines.

C’est ainsi qu’une série de captures, et de consommations sur place, de jeunes pâtres ou de paysannes en pleine cambrousse, n’émeut le pouvoir central que sur une longue période, en fait quand les paysans du secteur parlent de s’armer ou de faire justice eux-mêmes, c’est d’ailleurs toujours d’actualité. En revanche les disparitions citadines sont aussitôt l’objet de toutes attentions, peut-être simplement parce que les décideurs habitent en ville.

Je sais donc que je devrai éviter de chasser en milieu urbain, ce qui ne me dérange pas vraiment, car la viande y est moins bonne, souvent corrompue de maladies ou de substances toxiques restées présentes dans le sang. Le campagnard est généralement plus sain, mais il est aussi plus rare et ces derniers temps il est aussi plus sensible aux dangers de la nuit. Les braconniers nocturnes, les promeneurs amoureux au clair de lune, les baigneurs de minuit et autres amoureux de l’obscurité, disparaissent petit à petit, sans que le prélèvement que nous opérons y soit pour grand-chose. C’est juste une décadence des mœurs humaines, un refus du danger et de l’inconnu, la perte de la soif d’aventure et du romantisme des ténèbres. Plus rien ne compte pour les humains que les écrans, qu’ils soient installés dans leur salon ou dans leur poche, c’est un peu triste et c’est un vrai désagrément pour nous.

Nous avons pris les mesures nécessaires, dans toute l’Europe d’ailleurs, puisque nous sommes surtout implantés sur ce continent, qui a toujours été notre terrain de chasse favori. Nous avons incité les dirigeants, par nos relais occultes divers et variés, mis en place patiemment depuis des siècles, à favoriser la venue de nouvelles ethnies. L’afflux de colons des autres continents revivifiera peut-être le cheptel humain décadent qui peuple actuellement le vieux continent. Au pire, la population locale sera entièrement remplacée. Ce ne sera pas très grave, il restera toujours quelques individus pour la préservation du goût particulier de l’indo-européen.

Il me tarde vraiment de commencer ma vraie vie de prédateur. Bien entendu, comme tous les jeunes mâles, j’ai pu apprendre à chasser en toute discrétion, surveillé et protégé par maman et mes grandes sœurs. Mais le gibier de ces exercices était souvent des lapins, parfois des chevreuils, plus rarement des sangliers et jamais des humains, c’était donc beaucoup moins drôle. L’humain est notre proie naturelle, la meilleure des viandes pour nous et il y a quand même quelque chose d’intense à prendre la vie d’un être pensant.

Un animal est conscient de sa propre existence, il sait qu’il est mortel et il est résigné à mourir d’une certaine façon, même si la plupart des animaux possèdent un instinct de survie pour repousser le plus loin possible leurs derniers instants. L’homme subit un choc terrible dans son enfance quand il découvre sa mortalité et il protège son équilibre mental en se mentant toute sa vie. L’humain, et nous aussi d’ailleurs, oublie volontairement son état de mortel pour ne pas se décourager et avancer dans sa vie. C’est sur la fin de leur vie que certains, comprenant que l’échéance inexorable approche, admettent la mortalité. Mais la plupart se mentent jusqu’au bout, espérant contre toute attente un miracle, une survie du corps qui n’est même pas certaine pour leur âme.

C’est pourquoi, quand on regarde agoniser un humain, on peut savourer sa désillusion, sa déception, le voile de son mensonge d’immortalité qui se déchire devant ses prunelles. On se sent alors plus vivant que lui, ce qui est un peu normal puisqu’on le tue et qu’on s’en nourrit. Le prédateur n’est pas meilleur que sa proie, mais il se sent supérieur. Tout au moins c’est ce que m’a raconté papa avant qu’il ne parte, car je n’ai moi-même pas encore eu la chance de tuer un humain.

C’est bien pour expérimenter ces sensations que je suis impatient de quitter la maison où j’ai grandi. Il faut être majeur et avoir quitté le domicile familial pour accéder au droit de chasser l’humain. Je trouvais cette règle stupide jusqu’à aujourd’hui, par impatience et envie de m’affirmer en tant qu’être supérieur. Mais je comprends que laisser la bride sur le cou des jeunes gens ne peut qu’amener à la révélation de notre petit secret.

Si durant les temps passés ce secret pouvait être à nouveau protégé, malgré des erreurs, en tuant les témoins ou en allumant des contre-feux avec les loups, des humains dérangés ou en invoquant des forces infernales ou de la sorcellerie, je comprends bien que de nos jours ce serait beaucoup plus difficile. Un des principaux dangers est d’être filmé en pleine action, puisque maintenant tout un chacun se promène avec un appareil photo dans la poche grâce à son smartphone. La diffusion peut devenir virale en peu de temps par les réseaux sociaux et si une telle révélation se répandait nous ne pourrions pas l’arrêter, ce serait la fin de notre secret et, à terme, la fin de notre race. C’est aussi pour cela que nos lois sont implacables et que tout contrevenant est immédiatement liquidé par les soins des femelles.

Ce sont elles qui sont chargées d’appliquer nos lois, de veiller à leur respect et surtout à la répression inévitable en cas de transgression, heureusement extrêmement rare. Les filles n’ont pas le droit de chasser de l’humain, les seuls êtres pensants qu’elles peuvent traquer sont nos frères hors la loi. Inutile de préciser qu’elles adorent ça et qu’aucune pitié n’est à attendre de leur part.

Les garçons sont normalement un peu plus forts physiquement que les filles, mais celles-ci agissent en bande, contrairement à leurs frères. J’imagine quelle sensation terrifiante cela doit être que de se sentir traqué, recherché, espéré et désiré en tant que gibier comestible par une troupe de femelles avides de sang. Brrr ! Je ne risque pas de transgresser la loi, la certitude d’un châtiment définitif est la meilleure des préventions, sauf si on est complètement déséquilibré, mais heureusement c’est rare chez nous.

Finalement, le passage à l’âge adulte, avec cette récompense de pouvoir manger de l’humain, est un cap à la fois nécessaire et important. Il permet, par une longue attente, d’apprendre la patience et la gestion de la frustration, qui seront toutes les deux vitales pendant la vie d’adulte. Il est important de savoir réprimer ses envies, de ne pas craquer devant un campement de jeunes scouts bien dodus. La mise à mort est au moins aussi jouissive que la consommation de la proie en elle-même et en se laissant aller, nous aurions vite tendance à massacrer inutilement des ribambelles de jeunes humains, ce qui ne manquerait pas de nous causer rapidement de gros ennuis.

Avec la mode des caméras automatiques cachées en pleine nature et la démocratisation des drones, agir discrètement devient une gageure. Heureusement, la floraison des effets spéciaux générés par Intelligence Artificielle permet de dénoncer n’importe quelle image comme truquée, si bien que même un film sur une chasse à l’humain pourrait être neutralisé par une campagne de communication bien menée. Cependant on ne sait jamais comment ce genre de chose peut tourner et il vaut mieux éviter de se faire voir.

Ah ! Enfin, maman m’appelle ! Elle va me servir son petit discours, dont je connais déjà les grandes lignes, mais après tout ça donne un petit côté cérémonie à ce moment et j’apprécie qu’un peu de solennité agrémente ces instants tant attendus. C’est mon jour, ma nouvelle naissance en tant que prédateur ultime, en tant qu’adulte, j’acquiers enfin le statut pour lequel je suis né, ce n’est quand même pas rien !

J’arrive maman ! Je vais enfin pouvoir réveiller la bête qui est en moi !

Notes

(1) Militant écologiste célibataire, à ne pas confondre avec le verre solitaire, rempli d’excellent digestif, qui permet de bien digérer et où je puise mon inspiration.
(2) Canis Lupus Lupus est le loup gris européen.
(3) Le bien connu GPS.
(4) Ysengrin est le loup dans « le roman de renard ».
(5) Le lycanthrope est un loup-garou.

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