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Ă Philippe Jame
Je suis morte par un beau jour de printemps.
Enfin, câest ce que jâen ai dĂ©duit en voyant le comportement de mon mari.
La veille, jâĂ©tais sortie avec des copines et je suis rentrĂ©e au milieu de la nuit, pas trĂšs fraĂźche, je dois lâadmettreâŠ
Il y a eu une forte lumiĂšre et je crois que câest ça qui mâa rĂ©veillĂ©e. Quand jâai ouvert les yeux, il faisait jour. Mon mari Ă©tait assis Ă cĂŽtĂ© de moi au bord du lit.
Il pleurait.
Je me suis assise aussi et je lui ai demandĂ© ce qui lui arrivait. Il ne mâa pas rĂ©pondu.
Jâai alors pensĂ© quâil mâen voulait parce que jâĂ©tais rentrĂ©e tard et je me suis un peu Ă©nervĂ©e. Jâavais dormi nue, je ne me souvenais mĂȘme pas mâĂȘtre dĂ©shabillĂ©e, mais jâai rejetĂ© la couverture avant de me lever et dâaller mâenfermer dans la salle de bain.
Jâai fait ma toilette avant dâavaler un comprimĂ© de B-Attitude dont la boĂźte Ă©tait rangĂ©e dans lâarmoire Ă pharmacie. Je dois en prendre un tous les matins. Ăa me permet de rester bien Ă©veillĂ©e et active toute la journĂ©e. Jâai commencĂ© ce traitement il y dĂ©jĂ plusieurs mois et je ne pourrais pas mâen passer.
Jâai enfilĂ© une chemise de nuit.
Ensuite, je suis allĂ©e dans la cuisine et je me suis servi une tasse de cafĂ© dans laquelle, comme dâhabitude, jâai mis un sucre. AprĂšs, jâai pris mon gilet, mis mes chaussons et je suis sortie prendre lâair dans le jardin en passant par la porte de la cuisine.
Il faisait beau et chaud et jâai fait quelques pas sous les arbres qui, de ce cĂŽtĂ©, sâapprochent de la maison. Jâai savourĂ© la fraĂźcheur qui rĂ©gnait sous le feuillage.
Câest alors que jâai entendu arriver une ambulance. Je me suis dirigĂ©e vers la façade et je lâai vue se poser au bord du trottoir devant le portail. Deux hommes en sont descendus et lâun dâeux a sonnĂ© Ă la grille pendant que lâautre sortait un brancard.
Mon mari est sorti pour leur ouvrir. JâĂ©tais tellement saisie que je nâai rien trouvĂ© Ă dire. Ils ne mâont pas vue et ont disparu tous les trois dans la maison.
Quelques minutes plus tard, les deux hommes sont ressortis en tirant et poussant le brancard sur lequel une forme humaine était dissimulée sous un drap blanc.
Je me suis demandĂ© qui câĂ©tait. Jâallais mâapprocher pour le leur demander quand jâai vu arriver une fusĂ©e rapide Jaguar XXB. Elle sâest posĂ©e sur la pelouse devant la maison et le vieux docteur Helmut von Schneidermann, mon mĂ©decin traitant, en est sorti.
Il sâest aussitĂŽt prĂ©cipitĂ© sur le brancard et a soulevĂ© le drap Ă lâemplacement de la tĂȘte. Manifestement, il voulait savoir de qui il sâagissait. Deux secondes plus tard, il rabattait le drap et les brancardiers sont repartis jusquâĂ leur ambulance. BientĂŽt, celle-ci redĂ©collait.
Le docteur est entrĂ© dans la maison et je lâai suivi. Il est allĂ© retrouver mon mari qui se tenait dans le salon. Il sâest assis en face de lui et lui a demandĂ© ce qui sâĂ©tait passĂ©. Je me suis approchĂ©e et jâai entendu mon mari rĂ©pondre quâil mâavait trouvĂ©e immobile et froide dans le lit. Il Ă©tait dĂ©jĂ debout depuis un moment et il Ă©tait venu voir si jâĂ©tais rĂ©veillĂ©e et câest lĂ quâil mâavait trouvĂ©e comme ça.
Jâessayais dâintervenir dans la conversation, mais les deux hommes ne semblaient ni me voir ni mâentendre. Jâai commencĂ© Ă crier sur eux, mais rien Ă faire, câĂ©tait comme si je nâexistais pas. Jâai essayĂ© de les toucher, mais câĂ©tait impossible, ma main a traversĂ© leur corps ! Jâai commencĂ© Ă paniquer et je suis ressortie du salon en courant. Je me suis rĂ©fugiĂ©e dans la chambre et je me suis assise sur le lit. Jâai rĂ©ussi Ă me calmer.
Je ne savais pas quoi faire. Et puis jâai pensĂ© Ă essayer de communiquer autrement avec eux. Je suis donc revenue dans le salon au moment oĂč von Schneidermann demandait Ă mon mari oĂč Ă©tait rangĂ©e la boĂźte de B-Attitude. Il sâest levĂ© pour aller la prendre dans la salle de bain. Jâai cherchĂ© dans le salon pour essayer de trouver une feuille de papier et un stylo. Quand je les ai eu trouvĂ©s, jâai commencĂ© Ă Ă©crire.
Le docteur a pris la boĂźte de comprimĂ©s des mains de mon mari dĂšs quâil est revenu sâasseoir dans le canapĂ©. Il a demandĂ© Ă von Schneidermann si câĂ©tait si important que ça et le docteur a rĂ©pondu que oui, car comme câĂ©tait un mĂ©dicament expĂ©rimental, il devait rĂ©cupĂ©rer immĂ©diatement les comprimĂ©s inutilisĂ©s.
Et puis, jâai posĂ© la feuille de papier sur la petite table juste devant mon mari. Il a eu un mouvement de surprise avant de la prendre en main et de commencer Ă lire.
Le docteur lui a demandĂ© ce que câĂ©tait et il a lu Ă haute voix ce que jâavais Ă©crit :
Mon chĂ©ri, non, je ne suis pas morte. Je suis juste Ă cĂŽtĂ© de toi et je te vois et je tâentends. Jâai vu lâambulance arriver et repartir et jâai vu von Schneidermann arriver. Je ne sais pas ce qui se passe.
Von Schneidermann sâest levĂ©, la boĂźte de B-Attitude Ă la main et sâest dirigĂ© vers la porte.
Manifestement, il allait partir. Jâai griffonnĂ© en toute hĂąte :
EmpĂȘche-le de partir !
Mon mari a vu le message et sâest prĂ©cipitĂ© pour retenir le docteur. Il a rĂ©ussi Ă arriver avant lui Ă la porte dâentrĂ©e quâil a aussitĂŽt verrouillĂ©e.
â Maintenant, a-t-il dit, vous allez mâexpliquer ce qui se passe !
Le docteur a eu lâair gĂȘnĂ© et lui a rĂ©pondu quâil ne se passait rien, quâil examinerait le corps pour dĂ©terminer la cause exacte de mon dĂ©cĂšs et quâil allait partir maintenant.
Mon mari lui a alors demandĂ© dâoĂč venait le message quâil venait de trouver posĂ© sur la table du salon. Le docteur a eu lâair encore plus gĂȘnĂ© et a tentĂ© de sâapprocher de la porte et de lâouvrir. Mon mari sâest fait menaçant. Il est plutĂŽt grand et musclĂ© et le docteur a semblĂ© se rĂ©trĂ©cir devant lui.
Von Schneidermann a alors bredouillĂ© que câĂ©tait peut-ĂȘtre un effet secondaire des comprimĂ©s de B-Attitude que je prenais tous les matins, quâil y avait des rumeurs chez les mĂ©decins Ă ce sujet, mais que rien nâĂ©tait sĂ»r.
Mon mari est restĂ© interdit quelques instants et le docteur en a profitĂ© pour ouvrir la porte et faire un pas Ă lâextĂ©rieur. Ă ce moment-lĂ , jâai eu lâimpression de voir la forme du corps du docteur, comme si ses vĂȘtements devenaient transparents ou immatĂ©riels.
Mon mari lâa attrapĂ© par le bras et lui a demandĂ© si cela voulait dire que jâĂ©tais encore vivante.
Il a rĂ©pondu que ja, peut-ĂȘtre, dâune certaine façon, mais que cela ne durerait pas, car la B-Attitude cesserait bientĂŽt de faire effet. Mon mari lui a alors tordu la main pour lui reprendre la boĂźte de comprimĂ©s avant de le lĂącher et de lui dire quâil pouvait partir maintenant.
Le docteur est sorti de la maison, mais il sâest retournĂ© et a tentĂ© de le convaincre de lui redonner le mĂ©dicament, disant que ça ne lui appartenait pas et que sâil le fallait, il reviendrait avec des policiers.
Jâavais lâimpression maintenant que les vĂȘtements du docteur avaient disparu. Son corps mâapparaissait comme translucide et flou et jâai eu lâimpression de commencer Ă distinguer comme des rouages et des engrenages Ă la place de son squelette.
Mon mari ne sâest pas laissĂ© intimider et a dit au docteur de faire ce quâil voulait.
Je ne distinguais presque plus les traits de son visage, mais jâai bien senti que von Schneidermann Ă©tait dĂ©pitĂ©. Il est alors retournĂ© Ă sa fusĂ©e avant de repartir.
Mon mari a refermĂ© la porte et est revenu sâasseoir dans le canapĂ© du salon. Ses vĂȘtements, Ă lui aussi, mâapparurent alors comme devenant peu Ă peu transparents.
Jâai senti lâangoisse monter en moi et je me suis presque Ă©croulĂ©e Ă cĂŽtĂ© de lui.
Il a posĂ© la boĂźte de B-Attitude sur la table. Il regardait tout autour de lui comme sâil me cherchait des yeux, mais malheureusement, il ne pouvait toujours pas me voir.
Il sâest raclĂ© la gorge alors que pour moi, ses vĂȘtements avaient disparu et que je commençais Ă voir sa peau devenir transparente.
Il sâest adressĂ© Ă moi Ă haute voix, me demandant, si je lâentendais, de lui faire signe.
Jâai repris le stylo et jâai Ă©crit sur la feuille de papier qui Ă©tait restĂ©e posĂ©e sur la table :
Oui, mon chéri, je suis là , assise prÚs de toi.
Il sâest tournĂ© vers moi, a tendu une main, qui mâa traversĂ©e, et mâa demandĂ© ce quâil pouvait faire pour moi. Je me suis Ă nouveau penchĂ©e sur le papier et je lui ai rĂ©pondu que je ne savais pas, mais que le docteur avait sans doute raison, que jâĂ©tais morte dans mon sommeil et quâil fallait nous dire au revoir. Jâai senti alors les larmes me monter aux yeux.
Quand je lâai Ă nouveau regardĂ©, mon mari mâa semblĂ© flou. Je ne voyais que la forme grossiĂšre de son corps, de sa tĂȘte et de ses membres et par transparence, je commençais Ă distinguer comme des poulies ou des engrenages. Câest comme si mon mari Ă©tait peu Ă peu remplacĂ© par une machine !
Alors, jâai rĂ©ellement paniquĂ©. Je me suis levĂ©e et me suis rĂ©fugiĂ©e au premier Ă©tage. Je suis restĂ©e de longues minutes sur le palier. Aucun bruit ne provenait du rez-de-chaussĂ©e.
Jâai fini par pĂ©nĂ©trer dans la chambre dâamis. Câest une piĂšce qui sert rarement et les volets Ă©taient encore fermĂ©s. Jâai eu alors envie de lumiĂšre et de soleil. JâĂ©tais persuadĂ©e que comme jâĂ©tais morte, jâallais bientĂŽt quitter ce monde ou disparaĂźtre dans le nĂ©ant et je voulais regarder dehors une derniĂšre fois.
Jâai tirĂ© les rideaux avant dâouvrir la fenĂȘtre et de rabattre les volets. Et lĂ , jâai vu.
Au loin, dans le ciel, un gigantesque nuage gris en forme de champignon bouchait lâhorizon.
Le vent soufflait et jâai vu un Ă©norme nuage de poussiĂšre arriver vers moi. Les maisons et tous les autres bĂątiments Ă©taient comme soufflĂ©s par cette tornade qui approchait.
Je me suis rejetĂ©e en arriĂšre avant de refermer la fenĂȘtre.
Et puis, les carreaux de la vitre ont Ă©clatĂ© et des Ă©clats de verre mâont traversĂ©e. Je nâai senti aucune douleur, mais je me suis sentie tomber, car la maison, elle aussi, sâĂ©croulait. Je me suis retrouvĂ©e indemne sur la pelouse, ou plutĂŽt sur ce qui en restait.
Je me suis retournĂ©e et jâai contemplĂ© un bon moment le tas de gravats qui avait Ă©tĂ© si peu de temps auparavant ma maison.
Puis je me suis secouĂ©e. Il ne servait Ă rien de se lamenter ou de rester prostrĂ©e. Il fallait que je commence Ă fouiller les dĂ©combres : jâavais une boĂźte de B-Attitude Ă retrouver.


