📚 Le Ministère du futur | The Ministry for the Future | Kim Stanley Robinson | 2020

13/02/2026
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Quatrième de couverture

Le Ministère du futur © 2003 Editions Bragelonne | Illustration de couverture © Sybille Sterk
Établi en 2025, l'objectif de la nouvelle agence des Nations unies était simple : défendre les générations à venir et protéger toutes les créatures vivantes, actuelles et futures. Il fut vite surnommé « le Ministère du Futur ».

Mary Murphy, directrice du ministère, prend sa mission très au sérieux : aide aux plus démunis, négociations avec les puissances financières pour contenir les émissions carbone, surveillance de l’écoterrorisme... Mais faudrait-il employer des moyens plus radicaux ? L'humanité saura-t-elle emprunter le chemin de la coopération pour éviter l’effondrement ?

Dans ce roman choral stupéfiant, Kim Stanley Robinson met en scène avec imagination et rigueur l’avenir vers lequel nous nous dirigeons à toute allure... et rappelle qu’il nous reste une petite chance de surmonter les défis extraordinaires auxquels nous sommes déjà confrontés.

Fiche de lecture

« L’enfer est pavé de bonnes intentions ».

Voilà ce qui pourrait résumer ma lecture de cet ouvrage : elle fut infernale. Aussi infernale que la canicule qu’elle présente.

L’idée de base est pourtant très intéressante : un « Ministère » (en réalité, une commission d’experts onusienne) dont on suit la responsable, Mary Murphy, dans son combat pour défendre la biosphère terrestre, parler au nom des générations futures, des animaux, et essayer, dans une lutte de David contre Goliath, de faire triompher l’Humanité dans une tempête mêlant écoterrorisme, politiques nationales, décisions des banques centrales. Son combat la fera notamment rencontrer Frank May, un ancien travailleur humanitaire traumatisé par les effets de la Grande Canicule en Inde, tenté par l’action radicale.

Mais cornegidouille ! Cette trame de base, extrêmement intéressante, est littéralement assassinée par des références juridiques, littéraires, philosophiques, économiques, scientifiques et de géoingénierie. Oui, à chaque chapitre. Chaque chapitre.

Et encore, lorsque l’auteur ne fait pas parler la Terre elle-même, voire un unique photon… avant de nous livrer des descriptions de Zurich qui feraient passer « Le Routard » ou le « Lonely Planet » pour du travail d’amateur.

Le tout, saupoudré de références à des ouvrages réels, dont – bien sûr – William Shakespeare.

Certes, le « Sauvage » du Meilleur des Mondes d’Huxley citait lui aussi le Barde de Stratford-upon-Avon face à l’Administrateur mondial, mais ce n’était pas pour frimer et étaler sa culture. On a l’impression que, plus que de raconter une histoire, l’auteur de La Trilogie martienne cherche à caser le maximum de références, quitte à les compresser autant que possible : le summum de cette attitude réside dans le chapitre 85 où, sur près d’une dizaine de pages, l’auteur énumère, en une liste à la Prévert, en une kyrielle, des noms de projets environnementaux et d’ONG tout ce qu’il y a de plus réel. Les notes de bas de page qui s’ensuivent cassent le rythme de lecture et m’ont fait sortir de la lecture à de nombreuses reprises.

L’idée de base en finit donc aussi ruinée que la zone d’exclusion de Tchernobyl.

Alors oui, l’auteur est engagé dans la réflexion autour de la protection du climat. Oui, sa « Trilogie martienne » a pu être saluée comme un exemple de science-fiction dure et réaliste. Mais, et j’en suis désolé, en lisant un ouvrage de science-fiction, fût-il le plus réaliste, je n’ai pas forcément envie d’avoir un cours sur le fonctionnement des banques centrales, sur la façon dont la théorie keynésienne de la monnaie pourrait être réadaptée pour servir la transition écologique ou encore une présentation de l’action des juridictions internationales siégeant à La Haye et de leur impuissance d’alors en matière écologique (alors que ce dernier sujet est au cœur de discussions passionnantes mais qui sortent du cadre de cette chronique).

Oui, le tout dans un même bouquin de science-fiction. Si je veux lire tout cela, je me plonge dans les ouvrages spécialisés ou de vulgarisation dédiés au sujet.

Le rédacteur de la quatrième de couverture de mon édition qualifie cet ouvrage de « choral ». Mais je reprendrai les mots de Mary et d’un autre personnage écoutant de la guggenmusik : « Cacophonie ! Non, polyphonique ! ». Ce roman, voulant être polyphonique, en est cacophonique. J’aime pourtant les ouvrages polyphoniques : je l’ai montré en chroniquant avec enthousiasme World War Z de Max Brooks et Points chauds de Laurent Genefort dans les cales du Galion.

Il aurait manqué deux ou trois choses pour tempérer la sévérité de ma critique : une main moins lourde sur les références, une meilleure caractérisation des personnages autres que les deux principaux, et surtout… restreindre le champ de la mise en scène.

Il est vrai que les problématiques environnementales sont complexes et s’affranchissent de la limitation entre les champs disciplinaires traditionnels. Mais je lis une fiction : ce faisant, je consens à suspendre mon incrédulité et je tolère, par exemple, que le volet scientifique de la série « Stargate SG-1 » se réduise aux deux personnages de Samantha Carter et Daniel Jackson, ou que le médecin-chef d’un navire de Starfleet cumule de multiples spécialités. Sur ce dernier point, on a pu voir, hors science-fiction, les séries médicales type « Urgences » ou « Dr House » casser le cliché en mettant en scène plusieurs spécialistes… mais en les répartissant entre des personnages bien identifiés, caractérisés et attachants, chacun à leur manière.

« Le Ministère du futur », à mon sens, tombe dans le piège de vouloir être exhaustif sans pour autant être à la hauteur dans la caractérisation des personnages. Car, quand ils le sont, c’est d’une telle maladresse que c’en est à pleurer : ainsi, l’héroïne est irlandaise et son adjoint indien. Donc — forcément — ils vont avoir droit à un couplet sur l’histoire coloniale des perfides Anglais capitalistes.

Dans sa chronique dédiée à « La Trilogie martienne » dans nos cales, Matsya FromMars affirme que « Robinson le géologue est beaucoup plus à l’aise avec les cailloux qu’avec les êtres humains », et je la rejoins pleinement. Avoir oublié, voire sacrifié l’humain dans son livre-alerte (alors que des alertes, on en avale par paquets de trente en allumant la télé ou en lisant le journal) a donc conduit Kim Stanley Robinson, sous couvert d’une bonne intention, à faire d’une lecture un enfer où se réalise le proverbe « Qui trop embrasse mal étreint ».

⚓ Relecture et mise en page : Koyolite Tseila (webmaster)

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