"Une femme au regard vide et d’une effrayante maigreur observait deux gosses qui jouaient au milieu des décombres, leur mère peut-être. Je soupirai… Quand est-ce que ça avait merdé ? Et pourquoi ? "
Chers lecteurs et chères lectrices,
Voici un texte que j'ai écrit au début de ce mois de mars et qui change un peu de mes écrits habituels. J'espère qu'il vous plaira.
Je vous souhaite une bonne lecture !
Chers lecteurs et chères lectrices,
Voici un texte que j'ai écrit au début de ce mois de mars et qui change un peu de mes écrits habituels. J'espère qu'il vous plaira.
Je vous souhaite une bonne lecture !
Une journée ordinaire
Une femme au regard vide et d’une effrayante maigreur observait deux gosses qui jouaient au milieu des décombres, leur mère peut-être. Je soupirai… Quand est-ce que ça avait merdé ? Et pourquoi ?
Lorsque j’étais enfant, mon père me disait de ne pas faire confiance aux livres d’histoire récents, car s’ils contenaient quelques vérités soigneusement choisies, ceux-ci n’étaient en fait que des ouvrages de propagande publiés par le nouveau régime. Mon père n’était pas politologue, pas plus qu’historien, il avait vécu l’Avant et l’Après, et c’est à sa mémoire que je dois de connaître, du moins en partie, la sombre vérité. Les livres autorisés nous disent que l’Europe était en faillite à la suite de la guerre d’Ukraine, mais aussi de la crise Covid, de l’immigration sauvage, on y parle d’un grand remplacement, de la misère des Belges, de la faim, du froid et des nombreuses coupures de gaz et d’électricité…
Il y eut effectivement un grand remplacement lorsque tous les partis d’extrême-droite se coalisèrent. Ils avaient de nombreux sympathisants dans l’armée et les forces de l’ordre, ce qui leur permit assez facilement de renverser le gouvernement, non sans violence, et de prendre le pouvoir. Ils ne touchèrent pas au palais royal, mais assignèrent le roi et sa famille à résidence. Les premiers mois ressemblèrent sans doute au paradis pour le peuple, la nourriture fut plus abondante et les coupures d’énergie se firent rares, mais la coalition avait préjugé de ses capacités à gérer le pays. Avant qu’une année se soit écoulée, la situation revint à ce qu’elle était auparavant.
Quand on a goûté au pouvoir, il est rare qu’on le quitte de bon gré. Les manifestations revinrent, il y eut un semblant de révolution rapidement maitrisée et la Belgique se soumit lorsque commencèrent les exécutions. La colère du peuple grondait encore, elle grandit inexorablement, jusqu’à exploser en 2039, laissant un pays plus exsangue que jamais. Seules subsistent de cette époque quelques poches de résistances menant de petites opérations de guérilla urbaine, pour la plupart inefficaces.
Le spectacle qui s’offrait à moi était un peu plus désolant chaque jour et, ce qui était encore il y a moins de trente ans l’une des plus grandes artères de Liège, ressemblait à un champ de bataille. Les deux dernières manifestations avaient été d’une rare violence ; quelques rares voitures, pour la plupart désossées, retournées ou incendiées, jonchaient la chaussée et les trottoirs par endroit éventrés, tandis que des immeubles avaient été saccagés, parfois même endommagés par des bombes artisanales…
Les lieux resteraient probablement en l’état pendant plusieurs mois ; les échauffourées étaient si fréquentes que les éboueurs, ainsi que l’on surnommait les nettoyeurs des milices privées, se contentaient depuis longtemps de ne ramasser que les cadavres. Deux cyclistes tentaient vaille que vaille de louvoyer entre les épaves et les détritus, mais la plupart des personnes que je croisai, allaient à pied. Juste sur le coin de la rue Saint-Gilles, j’entrevis un bras dépassant d’une bâche, sans doute un imprudent ayant voulu aller s’encanailler chez les putes du coin. L’éclairage ne fonctionnait plus depuis des années et il ne faisait pas bon s’attarder dehors lorsqu’il faisait nuit noire. Les éboueurs n’étaient pas encore passés, mais une âme charitable avait pris soin de recouvrir le corps.
Un panneau planté sur un tas de gravats indiquait « Bienvenue au boulevard des Allongés ! ». Celui-ci serait enlevé avant la fin de la journée et les auteurs recherchés. Le Bureau Provincial n’aimait pas qu’on entretienne ce genre de souvenir, mais qui aujourd’hui ignorait encore que sous le goudron était enfoui un immense charnier ? La grande bataille syndicaliste de 2039 avait fait plus de trois mille morts pour la seule ville de Liège, les autorités de l’époque avaient tenu à laisser les lieux tels quels en guise d’avertissement. Ils avaient fait venir des rouleaux-compresseur qui, pendant plusieurs heures, avaient écrasé les corps avant de les recouvrir sous plusieurs couches de bitume. Plusieurs centaines d’entre eux reposaient sous mes pieds.
J’avais à peine six mois, mais mon père m’avait raconté, devoir de mémoire, disait-il : « d’un côté, une marée humaine venant d’un peu partout en Belgique, des ouvriers, des employés, et même des patrons, tous unis en crève-la faim, désespérés et sans droits, de l’autre, des flics, inquiets et effrayés. Des armes brandies, menaçantes, puis baissées, face à l’inébranlable volonté du peuple, les forces de l’ordre divisées, beaucoup changeant de camp, allant rejoindre la horde des révoltés. Et puis, un coup de feu, venu d’on ne sait où, et le choc du premier contact avant la débandade de la police débordée. La victoire, trop vite annoncée, Liège, noire d’une foule en colère, vociférant et suppliant à la fois, des Guillemins aux Places de la République Française, Saint-Lambert et du Marché, ainsi que dans toutes les rues adjacentes, jusqu’à la passerelle Saucy tremblant sous le poids de plus de mille personnes envahissant l’Outremeuse tout entière. Wallons et Flamands, et toutes les communautés ; oubliées les langues, les couleurs et les religions, ils étaient tant et tant, et ce scénario se répétait à Bruxelles, Namur et dans la plupart des grandes villes. »
Il s’est dit à l’époque que plus de quatre-vingts pourcents de la population adulte du pays se retrouva à manifester dans les rues. Des larmes plein les yeux, mon père me détailla l’intervention trop musclée des milices privées et le Massacre des Travailleurs, la riposte de l’armée, l’instauration de la Loi Martiale et l’attaque de la plupart des sites fournisseurs d’énergie, suivie du black-out. Chaque jour apportait son nouveau lot de drames : la famille royale tout entière assassinée alors qu’elle fuyait vers la France, des membres du gouvernement déchu qui préférèrent se donner la mort, plutôt que d’affronter la vindicte populiste ; la mort de ma mère, une pancarte dans une main, et dans l’autre un couffin.
Le sas de sécurité s’ouvrit et j’entrai dans le bar. « Le brave ouvrier » était l’un des rares cafés du coin à être parfaitement sécurisé, et même s’il se disait qu’il s’y tenait parfois des réunions syndicalistes, boire une bière – même servie dans un verre à coca à la propreté douteuse, sans être obligé de se retourner toutes les cinq minutes, valait bien les désagréments de quelques contrôles d’identité.
— Bonjour, une bière, s’il vous plait. Tiens, Julien n’est pas là ?
— Il a pris sa retraite ce matin, l’était fatigué, vous savez ? Ça fera trente euros.
— trente… mais, elle était à vingt-huit la semaine dernière !
— L’inflation… au fait, moi c’est Josy.
— C’est la troisième augmentation cette année, soupirai-je, elle a bon dos l’inflation. Y a pas grand monde, ce matin…
— Non, sont tous allé au procès du résistant que la milice a coincé la semaine dernière, mais dans une paire d’heures, je vous raconte pas, ce sera la foule ; d’ailleurs j’ai loué trois mômes pour me filer un coup de main, seule j’y arriverais pas.
Elle me jeta un regard soupçonneux :
— Vous n’y êtes pas allé ?
— Où ça ?
— Au procès, pardi !
— Vous non plus, répondis-je en souriant.
— Dispensée, je tiens un commerce reconnu d’utilité publique.
— Vous voulez dire qui rapporte à l’État ?
— Mesurez vos propos, je dis ça, je dis rien, mais une autre que moi pourrait vous dénoncer pour sédition. C’est comment encore, votre nom ?
— François, dis-je entre deux gorgées.
Je décidai que je n’aimais pas cette femme, pas plus que ses insinuations, elle puait l’indic. Ma bière avait un sale goût ; mentalement, j’essayais de calculer si j’avais les moyens de m’en offrir une autre. Je devais encore acheter du pain, le morceau de viande de la semaine, sans doute une rate ou un poumon de bœuf qui nous ferait bien trois jours, quatre en nous rationnant, des pommes de terre et quelques légumes. Il me fallait du lait aussi, ainsi que de la chicorée et de la farine. Et du sucre, si j’en trouvais.
Avant de rentrer, je devais absolument passer chez le rebouteux, Jaurès commençait les oreillons, mais, faute d’assurance, nous n’avions pas les moyens de nous offrir les services d’un médecin, pas plus que de payer le traitement. Je ne survivais que grâce à l’allocation de base et au marché noir depuis que j’avais perdu un bras dans un attentat contre le bourgmestre autoproclamé de la ville. Mille, parfois mille deux-cents euros les bons mois, la misère !
Julien à la retraite… j’aurais pas cru ; il n’avait que septante-deux ans ! Sûr que c’était pas de son plein gré, quoi qu’à bien y réfléchir, c’était pas si rare de voir des personnes de moins de quarante ans postuler, le marché de l’emploi était hyper saturé, mais rares étaient ceux qui le faisaient par civisme. La retraite ? Mon cul, oui ! Les remplacements étaient plus… expéditifs. Avait-elle fait le sale boulot elle-même ? Comme sa tête ne me revenait vraiment pas, j’estimais que c’était tout à fait possible.
Il y eut des coups de feu dans la rue, je ne sursautais même pas, le lynchage des inactifs - il y a vingt ans, on aurait dit « chômeurs » - devenait rare, mais n’étonnait plus personne, la société n’avait que faire des parasites. Celui qui était jugé en ce moment même serait probablement condamné au charbonnage, autant dire condamné à mort, les conditions de travail étaient telles que l’espérance de vie dépassait rarement les deux ans.
— Combien le café-crème ?
— C’est sur le tarif.
— Tiens, ça n’a pas augmenté…
— Julien avait du stock, sans doute acheté au marché noir, maugréa-t-elle, normalement, j’aurais dû le signaler, mais autant que tout le monde en profite, s’pas ?
Je souris tristement, décidai que trente-deux euros pour un café perco était trop cher et terminai ma bière, non seulement elle n’était pas fraîche, mais elle était surette.
— Je suppose, ‘toute façon, rien ne se perd, votre réserve aurait été saisie par les flics qui en auraient gardé une partie et revendu le reste.
— Et j’ai plus de lait, ni de sucre, alors la crème…
— Et un verre d’eau ?
— Y en a plein les robinets, c’est encore la seule chose qui ne manque pas, fit-elle cynique, mais, je ne la vends pas, et je ne l’offre pas non plus. Je vous sers autre chose ?
Je considérai mon verre vide, même dégueulasse, une deuxième bière me ferait du bien, d’un autre côté, je risquais aussi de me choper une chiasse d’enfer… j’essayai de me rappeler s’il restait du charbon de bois dans notre maigre pharmacie. Au pire, je pourrais peut-être en récupérer dans le brûle-tout de l’atelier, il devait bien rester un peu de cendre ; je préférais ne pas penser aux résidus de toutes les saloperies qui y étaient fatalement mélangés.
— Mouais, resservez-moi une bière.
Je restais là encore une bonne heure, le « bon peuple » avait quitté le tribunal et se ruait maintenant sur les débits de boisson. Je terminai ma bière, maintenant presque chaude et, dégoûté par les commentaires et les rires des collabos, m’éclipsai discrètement. Je n’aurais pas pu fermer ma gueule. La vieille horloge-calendrier accrochée au-dessus du bar indiquait onze heures pile, on était le 28 mai 2068. C’était une journée comme les autres.
Lorsque j’étais enfant, mon père me disait de ne pas faire confiance aux livres d’histoire récents, car s’ils contenaient quelques vérités soigneusement choisies, ceux-ci n’étaient en fait que des ouvrages de propagande publiés par le nouveau régime. Mon père n’était pas politologue, pas plus qu’historien, il avait vécu l’Avant et l’Après, et c’est à sa mémoire que je dois de connaître, du moins en partie, la sombre vérité. Les livres autorisés nous disent que l’Europe était en faillite à la suite de la guerre d’Ukraine, mais aussi de la crise Covid, de l’immigration sauvage, on y parle d’un grand remplacement, de la misère des Belges, de la faim, du froid et des nombreuses coupures de gaz et d’électricité…
Il y eut effectivement un grand remplacement lorsque tous les partis d’extrême-droite se coalisèrent. Ils avaient de nombreux sympathisants dans l’armée et les forces de l’ordre, ce qui leur permit assez facilement de renverser le gouvernement, non sans violence, et de prendre le pouvoir. Ils ne touchèrent pas au palais royal, mais assignèrent le roi et sa famille à résidence. Les premiers mois ressemblèrent sans doute au paradis pour le peuple, la nourriture fut plus abondante et les coupures d’énergie se firent rares, mais la coalition avait préjugé de ses capacités à gérer le pays. Avant qu’une année se soit écoulée, la situation revint à ce qu’elle était auparavant.
Quand on a goûté au pouvoir, il est rare qu’on le quitte de bon gré. Les manifestations revinrent, il y eut un semblant de révolution rapidement maitrisée et la Belgique se soumit lorsque commencèrent les exécutions. La colère du peuple grondait encore, elle grandit inexorablement, jusqu’à exploser en 2039, laissant un pays plus exsangue que jamais. Seules subsistent de cette époque quelques poches de résistances menant de petites opérations de guérilla urbaine, pour la plupart inefficaces.
Le spectacle qui s’offrait à moi était un peu plus désolant chaque jour et, ce qui était encore il y a moins de trente ans l’une des plus grandes artères de Liège, ressemblait à un champ de bataille. Les deux dernières manifestations avaient été d’une rare violence ; quelques rares voitures, pour la plupart désossées, retournées ou incendiées, jonchaient la chaussée et les trottoirs par endroit éventrés, tandis que des immeubles avaient été saccagés, parfois même endommagés par des bombes artisanales…
Les lieux resteraient probablement en l’état pendant plusieurs mois ; les échauffourées étaient si fréquentes que les éboueurs, ainsi que l’on surnommait les nettoyeurs des milices privées, se contentaient depuis longtemps de ne ramasser que les cadavres. Deux cyclistes tentaient vaille que vaille de louvoyer entre les épaves et les détritus, mais la plupart des personnes que je croisai, allaient à pied. Juste sur le coin de la rue Saint-Gilles, j’entrevis un bras dépassant d’une bâche, sans doute un imprudent ayant voulu aller s’encanailler chez les putes du coin. L’éclairage ne fonctionnait plus depuis des années et il ne faisait pas bon s’attarder dehors lorsqu’il faisait nuit noire. Les éboueurs n’étaient pas encore passés, mais une âme charitable avait pris soin de recouvrir le corps.
Un panneau planté sur un tas de gravats indiquait « Bienvenue au boulevard des Allongés ! ». Celui-ci serait enlevé avant la fin de la journée et les auteurs recherchés. Le Bureau Provincial n’aimait pas qu’on entretienne ce genre de souvenir, mais qui aujourd’hui ignorait encore que sous le goudron était enfoui un immense charnier ? La grande bataille syndicaliste de 2039 avait fait plus de trois mille morts pour la seule ville de Liège, les autorités de l’époque avaient tenu à laisser les lieux tels quels en guise d’avertissement. Ils avaient fait venir des rouleaux-compresseur qui, pendant plusieurs heures, avaient écrasé les corps avant de les recouvrir sous plusieurs couches de bitume. Plusieurs centaines d’entre eux reposaient sous mes pieds.
J’avais à peine six mois, mais mon père m’avait raconté, devoir de mémoire, disait-il : « d’un côté, une marée humaine venant d’un peu partout en Belgique, des ouvriers, des employés, et même des patrons, tous unis en crève-la faim, désespérés et sans droits, de l’autre, des flics, inquiets et effrayés. Des armes brandies, menaçantes, puis baissées, face à l’inébranlable volonté du peuple, les forces de l’ordre divisées, beaucoup changeant de camp, allant rejoindre la horde des révoltés. Et puis, un coup de feu, venu d’on ne sait où, et le choc du premier contact avant la débandade de la police débordée. La victoire, trop vite annoncée, Liège, noire d’une foule en colère, vociférant et suppliant à la fois, des Guillemins aux Places de la République Française, Saint-Lambert et du Marché, ainsi que dans toutes les rues adjacentes, jusqu’à la passerelle Saucy tremblant sous le poids de plus de mille personnes envahissant l’Outremeuse tout entière. Wallons et Flamands, et toutes les communautés ; oubliées les langues, les couleurs et les religions, ils étaient tant et tant, et ce scénario se répétait à Bruxelles, Namur et dans la plupart des grandes villes. »
Il s’est dit à l’époque que plus de quatre-vingts pourcents de la population adulte du pays se retrouva à manifester dans les rues. Des larmes plein les yeux, mon père me détailla l’intervention trop musclée des milices privées et le Massacre des Travailleurs, la riposte de l’armée, l’instauration de la Loi Martiale et l’attaque de la plupart des sites fournisseurs d’énergie, suivie du black-out. Chaque jour apportait son nouveau lot de drames : la famille royale tout entière assassinée alors qu’elle fuyait vers la France, des membres du gouvernement déchu qui préférèrent se donner la mort, plutôt que d’affronter la vindicte populiste ; la mort de ma mère, une pancarte dans une main, et dans l’autre un couffin.
Le sas de sécurité s’ouvrit et j’entrai dans le bar. « Le brave ouvrier » était l’un des rares cafés du coin à être parfaitement sécurisé, et même s’il se disait qu’il s’y tenait parfois des réunions syndicalistes, boire une bière – même servie dans un verre à coca à la propreté douteuse, sans être obligé de se retourner toutes les cinq minutes, valait bien les désagréments de quelques contrôles d’identité.
— Bonjour, une bière, s’il vous plait. Tiens, Julien n’est pas là ?
— Il a pris sa retraite ce matin, l’était fatigué, vous savez ? Ça fera trente euros.
— trente… mais, elle était à vingt-huit la semaine dernière !
— L’inflation… au fait, moi c’est Josy.
— C’est la troisième augmentation cette année, soupirai-je, elle a bon dos l’inflation. Y a pas grand monde, ce matin…
— Non, sont tous allé au procès du résistant que la milice a coincé la semaine dernière, mais dans une paire d’heures, je vous raconte pas, ce sera la foule ; d’ailleurs j’ai loué trois mômes pour me filer un coup de main, seule j’y arriverais pas.
Elle me jeta un regard soupçonneux :
— Vous n’y êtes pas allé ?
— Où ça ?
— Au procès, pardi !
— Vous non plus, répondis-je en souriant.
— Dispensée, je tiens un commerce reconnu d’utilité publique.
— Vous voulez dire qui rapporte à l’État ?
— Mesurez vos propos, je dis ça, je dis rien, mais une autre que moi pourrait vous dénoncer pour sédition. C’est comment encore, votre nom ?
— François, dis-je entre deux gorgées.
Je décidai que je n’aimais pas cette femme, pas plus que ses insinuations, elle puait l’indic. Ma bière avait un sale goût ; mentalement, j’essayais de calculer si j’avais les moyens de m’en offrir une autre. Je devais encore acheter du pain, le morceau de viande de la semaine, sans doute une rate ou un poumon de bœuf qui nous ferait bien trois jours, quatre en nous rationnant, des pommes de terre et quelques légumes. Il me fallait du lait aussi, ainsi que de la chicorée et de la farine. Et du sucre, si j’en trouvais.
Avant de rentrer, je devais absolument passer chez le rebouteux, Jaurès commençait les oreillons, mais, faute d’assurance, nous n’avions pas les moyens de nous offrir les services d’un médecin, pas plus que de payer le traitement. Je ne survivais que grâce à l’allocation de base et au marché noir depuis que j’avais perdu un bras dans un attentat contre le bourgmestre autoproclamé de la ville. Mille, parfois mille deux-cents euros les bons mois, la misère !
Julien à la retraite… j’aurais pas cru ; il n’avait que septante-deux ans ! Sûr que c’était pas de son plein gré, quoi qu’à bien y réfléchir, c’était pas si rare de voir des personnes de moins de quarante ans postuler, le marché de l’emploi était hyper saturé, mais rares étaient ceux qui le faisaient par civisme. La retraite ? Mon cul, oui ! Les remplacements étaient plus… expéditifs. Avait-elle fait le sale boulot elle-même ? Comme sa tête ne me revenait vraiment pas, j’estimais que c’était tout à fait possible.
Il y eut des coups de feu dans la rue, je ne sursautais même pas, le lynchage des inactifs - il y a vingt ans, on aurait dit « chômeurs » - devenait rare, mais n’étonnait plus personne, la société n’avait que faire des parasites. Celui qui était jugé en ce moment même serait probablement condamné au charbonnage, autant dire condamné à mort, les conditions de travail étaient telles que l’espérance de vie dépassait rarement les deux ans.
— Combien le café-crème ?
— C’est sur le tarif.
— Tiens, ça n’a pas augmenté…
— Julien avait du stock, sans doute acheté au marché noir, maugréa-t-elle, normalement, j’aurais dû le signaler, mais autant que tout le monde en profite, s’pas ?
Je souris tristement, décidai que trente-deux euros pour un café perco était trop cher et terminai ma bière, non seulement elle n’était pas fraîche, mais elle était surette.
— Je suppose, ‘toute façon, rien ne se perd, votre réserve aurait été saisie par les flics qui en auraient gardé une partie et revendu le reste.
— Et j’ai plus de lait, ni de sucre, alors la crème…
— Et un verre d’eau ?
— Y en a plein les robinets, c’est encore la seule chose qui ne manque pas, fit-elle cynique, mais, je ne la vends pas, et je ne l’offre pas non plus. Je vous sers autre chose ?
Je considérai mon verre vide, même dégueulasse, une deuxième bière me ferait du bien, d’un autre côté, je risquais aussi de me choper une chiasse d’enfer… j’essayai de me rappeler s’il restait du charbon de bois dans notre maigre pharmacie. Au pire, je pourrais peut-être en récupérer dans le brûle-tout de l’atelier, il devait bien rester un peu de cendre ; je préférais ne pas penser aux résidus de toutes les saloperies qui y étaient fatalement mélangés.
— Mouais, resservez-moi une bière.
Je restais là encore une bonne heure, le « bon peuple » avait quitté le tribunal et se ruait maintenant sur les débits de boisson. Je terminai ma bière, maintenant presque chaude et, dégoûté par les commentaires et les rires des collabos, m’éclipsai discrètement. Je n’aurais pas pu fermer ma gueule. La vieille horloge-calendrier accrochée au-dessus du bar indiquait onze heures pile, on était le 28 mai 2068. C’était une journée comme les autres.

jc.gapdy.fr