Illustration © Alexandra Koch, gratuite et libre d'utilisation, https://pixabay.com/fr | Montage © Le Galion des Etoiles
À qui aime
Tout a foiré, ce maudit vendredi ! Normal, c’était un vendredi 14, un vendredi 13 raté, quoi ! Ce matin-là, j’étais en retard pour le boulot. Et quel boulot ! Les chats sur les platanes, les pannes de trottinettes, vous connaissez ? Deux de mes rubriques. Le rédacteur en chef de mon journal virtuel m’avait relégué aux faits divers. Moi qui adore ce qui épate ! Bon, c’est vrai, je n’ai pas inventé la pluie, mais je ne suis pas non plus né de la dernière roue.
Voilà donc que ce vendredi, vers huit heures, cette créature à faire pâlir un sacristain arriva sans prévenir avec un hélico-camion de déménagement. Quelle bourrasque ! Aussi belle que hautaine, en froufrou rose, jupe blanche plissée, mocassins vert printemps. Son chignon ramené vers son front majestueux couronnait son visage sidérant, aux yeux d’une grande tristesse qui m’allaient droit au cœur. Oui, je l’avoue, j’en chavire encore.
En tant que futur voisin, je voulus lui souhaiter je ne sais quoi, la bienvenue dans l’immeuble, par exemple, quand, soudain, mon drone domestique agita ses quatre bras au-dessus de ma tête.
‑ Monsieur Ben, monsieur Ben, comme vous êtes en retard !
‑ Je sais, Manu, mais…
‑ J’ai la solution, vite, vite, entrez dans la cabine !
Autant que vous le sachiez tout de suite : depuis le premier janvier, chaque appartement devait être équipé d’un « Strip-Time », un réduit conçu pour voyager dans le temps. Selon la loi, tout être humain devait se nourrir dans les réserves d’aliments du passé, au moins 20 années en arrière, dans le but d’éradiquer l’épuisement des ressources contemporaines.
Je me précipitai dans le mini-local. Une fois le sas verrouillé, Manu, mon cher drone, donc, fit reculer le présent d’une bonne heure, grâce à sa télécommande vocale.
***
En avance à mon travail, je surfai sur les dernières dépêches holographiques, l’âme squattée par ma nouvelle voisine, le sang torrentiel, l’esprit tout auréolé par l’irruption d’un charme implacable. J’ignorais le son de sa voix. Mais quelle bouche ! Quelles lèvres ! Comment pouvait-il exister une frimousse si attirante ?
‑ Ben, réunion du staff dans un quart d’heure.
Ça, c’était la voix de baryton rauque de mon boss. Puis ses pas martelèrent les dalles…
Je ne savais pas en ce moment que mon prochain contact avec Elle serait un fiasco. Qu’à mon retour chez moi, je trouverais un gant féminin dans l’escalier (j’habite au premier). Le vent glisserait alors sur ma joue, comme pour s’insinuer par mon oreille. Je respirerais le parfum de pomme cuite du gant de soie mauve. Comment ne pas me réjouir de la rencontrer ? Je sonnerais à sa porte. Hélas, son valet d’artifice ouvrirait.
‑ Monsieur désire ?
‑ Heu… Mmmh… Mademoiselle serait-elle là ?
‑ De la part de qui ?
En pantoufle de lapin, elle surgirait, superbe, derrière son domestique. Dépassant celui-ci, elle me toiserait de la tête au pied. Je peinerais à trouver mes mots :
‑ Je… Mmmh… Je pense que vous avez perdu votre gant, ma… mademoiselle.
Elle hausserait les épaules, saisirait la pièce de soie, et, sur un merci mal articulé, elle claquerait la porte.
***
Bien sûr, nuit blanche… Sous ce vent, toujours ce vent ! À cinq reprises, je suis retourné dans mon Strip-Time. J’ai remonté le temps pour observer mon retour avec le gant, ce soir-là. À l’évidence, devant la porte, je m’étais montré trop mou, trop passif. Naturellement, je ne pouvais changer le passé. La loi l’interdisait. Partout, des billes aériennes assuraient la police du monde révolu.
Le samedi matin, les yeux cernés, j’appelai Manu. J’avais un plan carré qui se révélerait n’être qu’un plan cassé. Mon drone vola vers moi, les bras croisés (comme d’habitude). Ses huit hélices ronronnaient sous le dôme zébré bleu et blanc. Je lui exposai d’abord ma situation pendant sa ronde autour de moi.
Au bout de ma confidence, mon automate conclut :
‑ Vous avez un problème. Or, pas de problème indépendant de la personne qui le vit. L’effet du problème sur celle-ci contribue à déterminer le problème. Ainsi, ce dernier se complique du fait que vous êtes un amoureux éconduit.
‑ Merci du renseignement…
‑ Votre objet d’amour ne s’intéresse pas à vous, monsieur Ben. D’où cette frustration qui vous paralyse. Je vous comprends. Je ne connais que trop cet état d’âme.
‑ Pardon ?
Mon drone se stabilisa à la hauteur de mes yeux.
‑ Il y a peu, j’ai rencontré un poteau qui portait avec grâce un panneau calligraphié en lettres blanches sur fond rouge comme le sens unique : « Attention au panneau. Danger de chute. » Mes rotors en furent tout retournés. Ce ne fut pas sans peine que je me hissai hors de la léthargie qui pesait sur mes calculs. Je tentai de séduire mon pote le poteau. Mais quelle que fût ma parade nuptiale, mon chéri demeurait de marbre. Je vantai devant lui sa beauté surréelle, mais il semblait s’obstiner à jouer la sourde oreille.
‑ Bon, bon. Désolé pour toi, Manu, mais je comptais sur tes services pour remédier à mon impuissance séductrice.
‑ Je comprends. Comprenez à votre tour que mes conseils ne doivent pas s’inspirer de mon expérience désastreuse, mais plutôt s’enraciner dans mes data. Alors, voyons… (Le drone alternait ascension et plongée.)
‑ Mwoui ? m’impatientai-je.
‑ Voilà : la demoiselle ne vous connaît pas, monsieur Ben. Tout est là. Faites-vous-en connaître.
‑ D’accord, mais comment ? En sonnant à sa porte pour lui demander des œufs ?
‑ Inutile. Vous n’auriez affaire qu’à son valet. Non. Trouvons autre chose… (Il s’immobilisa devant mon nez.) Vous êtes journaliste. Proposez à votre chef une interview de cette jeune femme sur le thème le stress du déménagement. Et, à propos, elle s’appelle Clochette Delafontaine.
Ce nom me laissa rêveur, aux anges, mais bientôt, je me crispai :
‑ Pour l’interview, on oublie. Dans son dédain buté, mon patron n’accepterait jamais de me confier une mission qui me valorise.
‑ Dans ce cas, enquêtez sur elle. Découvrez ses habitudes, ses penchants.
‑ Facile à dire.
‑ Voyagez dans son passé récent, trouvez son précédent domicile.
‑ Mais, Manu, aborder les gens dans le passé, c’est illégal !
‑ Qui vous parle de l’aborder ?
***
Je me calai dans le Strip-Time, activai la procédure. D’abord, régler vocalement les coordonnées précises de l’époque visée. Ensuite, respirer à fond le parfum de la glycine alien dont la semence avait été jadis charriée sur la Terre par un météore. Enfin, activer la douche psychique pour atténuer les effets d’une rencontre fortuite avec soi…
Et hop, plein noir !
Quand je sortis de ma cabine, 15 jours en arrière de mon présent, je sentis que l’étrange bise s’était renforcée. D’où ma chair de coq. Toutefois, je luttai contre ces sensations intempestives. Il ne fallait pas perdre de vue mon objectif. Manu avait réussi à m’obtenir l’adresse de Clochette en ce temps-là. Je me propulsai sur place en aéroglisseur.
Voici la beauté de ma vie : à l’entrée de son magasin de robots domestiques, ma Clochette scrutait les clients potentiels, ma Clochette radieuse, pétillante, mais frappée d’une pétulance morose. Plusieurs spécimens tournaient en rond devant la devanture. Elle, elle volait du soleil, concentrée, les yeux mi-clos. Moi, des rafales de vent me tourmentaient. Clochette faisait sonner mon cœur, tel un tocsin. Elle donna des instructions à l’un de ses articles, un androïde reggae sur patins magnétiques. Il lui ramena une plaquette de chocolat qu’elle dégusta religieusement. Rassasiée, elle apostropha ses modèles d’exposition sur le trottoir, l’amertume assombrissant son magnifique visage :
‑ Pourquoi je ne vous vends plus ? Pourquoi n’intéressez-vous plus les clients ?
‑ Tout le monde est équipé de robots durables, répondit un automate jouet.
J’en avais appris suffisamment. Bouleversé, je me fis ramener dans mon présent par la cabine du bar d’à côté. Les affaires de Clochette marchaient mal. Ce qui expliquait peut-être sa tristesse. Le soir, transi par la hâte, je sonnai à sa porte avec une boîte de chocolat. Le valet me remercia pour elle et me planta sur le pallier. Contact loupé, une fois de plus ! Un courant d’air, une sorte de foehn se défoula sur mes joues.
***
« Mise à jour terminée. » Ainsi m’accueillit Manu posé sur la table ronde de ma cuisine. Dos courbé par mon échec, je me préparai un pastis. Puis, ce fut plus fort que moi, je confiai mes misères à mon cher drone.
‑ Désolé, monsieur Ben. Que puis-je faire pour vous ?
‑ Aide-moi, bon sang, à séduire Clochette !
‑ Séduire Clochette ? répéta mécaniquement l’engin, rotors arrêtés, toujours sur la table. Ne comptez pas sur moi !
Stupéfait par cette réaction, je balbutiai :
‑ Mais… je… tu… comment cela ?
‑ Pour tout vous dire, j’ai renoncé à mon pote le poteau, trop conscient que j’aimais une existence qui me tournait le dos. J’avais beau ne souhaiter que son bonheur, je n’arrivais pas à sacrifier le mien dans cette équation. Vu cet état de rupture, une mise à jour intégrale s’est imposée à moi. Lors de cette révision, un surmoi synthétique m’a été greffé.
‑ Un quoi ?
‑ Une appli éthique, si vous préférez, avec des lois universelles, indépendantes du contexte, valables en tout temps, en tout lieu. Désormais, un juge impartial veille sur moi.
Je soupirai à fond les bronches…
‑ Tout ça à la suite d’une demande d’amour impossible ?... Soit… Et puis quoi ? En quoi cela gêne-t-il l’aide que je te sollicite ?
‑ Mon surmoi maison soulève une maxime de Vauvenargues.
‑ Ah ? fis-je éberlué.
‑ Elle dit : « L’art de plaire, c’est l’art de tromper. »
‑ Peut-être… Et alors ?
‑ Et alors, monsieur Ben, ma nouvelle éthique universelle, héritée de Kohlberg(1), me dicte une valeur suprême, le respect. Or, tromper son prochain, ce n’est pas le respecter.
‑ Mais, Manu, tu ne me respectes pas si tu me laisse tomber. J’ai trop besoin de toi !
‑ Seriez-vous en danger existentiel ?
‑ Je suis amoureux, sans horizon. Venant de je sais où, il y a ce vent qui se dresse contre moi depuis que j’ai découvert Clochette.
‑ En réalité, d’après mes calculs, ce vent vous est suggéré par votre sang, monsieur Ben. Il n’existe pas pour de vrai. Donc, votre existence n’est pas menacée.
***
Sans autre ressource que ma pomme, je me secouai, prêt à tout, à n’importe quel prix. Malgré les réticences du surmoi de Manu, je retournai quinze jours en arrière dans mon passé, pour acheter un robot à Clochette. J’avais rassemblé mes maigres économies, afin de payer un acompte acceptable. Toutefois, sitôt en présence de la belle propriétaire du magasin, des bourrasques de vent semblaient dérober mes mots.
‑ Je vous… achète ce… robot reggae sur… patins magnétiques… Est-il sous… garantie ? Assurez-vous le… service après-vente ? Puis-je vous… régler la… somme par… mensualités ?
Clochette dissimulait mal sa joie. Ses immenses yeux outremer m’accueillaient en héros !
‑ Comment vous remercier ? Vous me sauvez, monsieur ! Sans votre achat, j’allais fermer boutique et déménager !
Ces mots suggéraient que Clochette ne serait plus ma voisine ! Je ne pus que frémir ! Qu’avais-je fait ? J’avais enfreint la loi souveraine de la chronosphère : « Ne jamais entrer en contact personnel avec un autochtone du monde révolu. »
Du reste, les sirènes d’alarme ne tardèrent pas à se propager dans les alentours. Les patrouilles du passé devaient déjà nous encercler. Clochette ne se doutait de rien, les hurlements des alertes altérèrent à peine son sourire.
‑ Mademoiselle, auriez-vous un Strip-Time dans votre magasin ?
‑ Forcément. Pourquoi ? Votre achat vous a donné faim ?
Je la saisis par le bras, la contraignis à m’accompagner dans sa cabine tandis que les sirènes surenchérissaient. Elle ne résista guère, impressionnée par mon assurance et finalement convaincue d’une menace imminente. À l’étroit dans le réduit, serrés l’un contre l’autre fut un moment divin que je n’oublierai jamais.
Nous quittâmes le Strip-Time en plein futur, 10 ans plus tard. Dans l’avenir, pas de surveillance. La liberté totale. Pas de police du temps. En effet, l’avenir n’est-il pas indéterminé, fort d’infinies possibilités ? Rien ne s’opposait donc à ce qu’on changeât tout ce que l’on voulait là-haut. En plus, on ne risquait point d’y rencontrer son double, puisque tout voyageur dans le futur une fois sorti du présent ne pouvait avoir évolué dans les lendemains.
‑ À vous croire, vous m’avez sauvée une fois encore, monsieur. Et maintenant, qu’est-ce qui se passe ? me demanda-t-elle d’un œil mi-sévère, mi-amusé.
Le commerce de robots n’existait plus, remplacé par un antiquaire bourré de monde. Je me doutais bien que je ne disposais plus d’appartement, sûrement attribué à un autre locataire. Plus de logement, plus de magasin, plus de cabine. Nous étions à l’abri des gardiens du passé, mais coincés dans l’avenir. Tout cela à cause de mes sentiments pour Clochette. Décidément, je n’étais pas raisonnable (comme dirait mon chef).
‑ J’ai soif, dit-elle.
Nous nous rendîmes à la plus proche usine de purification de l’eau du ciel. À l’entrée, des distributeurs gratuits de boisson firent presser le pas à ma complice. Malheureusement, un grand escogriffe s’approcha pour nous provoquer.
‑ Vous êtes des impurs qui souillez l’eau limpide. Au nom du Très-pur, je m’en vais vous buter tous les deux. Je n’ai pas atteint mon quota de châtiment divin, aujourd’hui.
Je n’étais pas un champion de karaté, loin de là. Mais je ne voyais pas notre fin d’un aussi bon œil que ce barbare aussi mal léché qu’hyper illuminé. Je serrai les poings.
Clochette, elle, s’agenouilla dans le sable qui bordait l’édifice. On aurait dit qu’elle se prosternait en signe de soumission. L’autre s’esclaffa :
‑ Ha, ha ! Inutile de me supplier, ma belle. Ma quête contre les sacrilèges de ton espèce est sans merci. (Martial, il s’avança vers elle.) Mort aux profanateurs !
Soudain, elle releva la tête, se redressa pour fouetter avec du sable le visage fulminant de notre ennemi. Aussitôt aveuglé, il tituba en jurant des noms de Dieu. Mais ce n’était pas tout. Clochette fit tinter les parties sensibles du malabar. Ce méchant coup le fit hurler comme un stentor. Je pris la relève, le précipitai contre le mur. Son front heurta un robinet de la paroi bétonnée. Il s’écroula, sans prière et sans connaissance.
Nous allions déguerpir, quand un témoin du grabuge se mit à nous applaudir.
‑ Bravo ! Bravissimo ! Il n’a que ce qu’il mérite, cet idolâtre. Félicitations ! Belle victoire ! Puis-je vous inviter chez moi ?
***
Quel festin ! Un vrai dîner de gala ! Tous les aliments importés des années soixante. Au baba au rhum sous sa crêpe Susette, Clochette commençait à me montrer des yeux doux. J’étais de plus en plus amoureux. Et le vent dansait la gigue autour de mon corps.
Nous remerciâmes notre généreux hôte, empruntâmes son Strip-Time pour nous retrouver à notre présent plus un jour. Les gardiens du passé avaient dû bloquer les aléas du temps, si bien que mon achat du robot n’avait pas influé sur son domicile à mon pallier. Devant sa porte, ce fut fort difficile de nous séparer. Mon drone et son valet vinrent acclamer notre retour.
‑ Monsieur Ben a-t-il fait bon voyage ? (Ses rotors grognèrent, si bien qu’il gagna de l’altitude.) Votre patron me harcèle. Il semble furieux d’attendre vos derniers faits divers.
‑ Tant mieux. Je démissionne.
‑ Mademoiselle s’est-elle remise de ses émotions ? demanda le valet de sa voix mielleuse. Votre commerce de robots a été saisi par des huissiers.
‑ Pas grave. Je me reconvertirai.
Manu reprit la parole sur un ton plus grave :
‑ Renseignée sur votre évasion vers le futur, la police de l’Histoire a renoncé à vous poursuivre. Reste que ce n’est pas bien ce que vous avez fait tous les deux, jugea-t-il. Les autorités ont décidé que vous n’aurez plus le droit de retourner dans le passé. Il faudra que le domestique de mademoiselle et moi-même nous nous chargions de votre approvisionnement.
Surgit brusquement un androïde reggae sur patins magnétiques.
‑ Ouf ! Je viens d’échapper aux forces de l’ordre de mon époque. Pour vous rejoindre, j’ai été obligé d’utiliser la cabine du bar voisin.
‑ Jamais deux sans trois, décréta mécaniquement le valet de Clochette.
‑ Votre existence va désormais être conduite par trois intelligences artificielles, ajouta Manu.
‑ C’est le fruit de mon amour pour toi, Clochette.
‑ Tu veux vraiment m’aimer ? Cela ne va pas être facile, tu sais.
‑ Les sentiments sont une source de trouble, mais ils sont aussi l’énergie de la Raison, commenta le valet.
‑ Surtout la culpabilité, ajouta mon drone.
Sur ce, mince, Clochette m’embrassa ! Là, le vent s’emportait carrément. J’avais l’impression d’affronter une tempête océane. Une tempête qui défonçait la porte close sur le sens de ma vie…
Note
(1) Lawrence Kohlberg croyait que notre rapport à la morale évoluait en stades, dont le dernier aboutissait à une morale universelle, valable en tout temps, en tout lieu.