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Fables du Futur

        

Rencontre d'un drôle de Type | Robert Yessouroun | 2021


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À Franck Selsis
 
Vers 22 heures, comme d’habitude, Jennifer prenait son service. Selon le protocole, elle commença par un tour de l’usine désaffectée. Jeune, petite, potelée, les mèches rousses en bataille avec les mèches blondes, la veilleuse de nuit examinait scrupuleusement le moindre recoin, à travers sa visière infrarouge.

Au milieu de nulle part, dans la campagne anglaise profonde, l’immense complexe, un ancien élevage industriel de volailles, attendait l’accord des autorités pour être reconverti en fabrique de plats préparés d’avant-garde, à base de mille-pattes (le mille-pattes, c’était la nouvelle coqueluche diététique, à Londres). Pour conclure sa ronde, Jennifer inspecta la tour de cinq étages dont les salles encombrées de bureaux vintage étaient destinées à recevoir les futurs laboratoires culinaires.

Que signaler, sinon les souris et les cafards indéfectibles ?

Au cinquième, sur une table branlante, elle déploya son thermos de soupe, ses tartines de chèvre aux concombres et, bien sûr, sa fiasque de gin (elle ne venait pas des Cornouailles pour rien). Une fois bien calée sur sa caisse habituelle, la veilleuse de nuit lança sa série préférée sur l’appli Big Ben Flix de son I-phone. Il était question d’un bel archéologue qui déterrait, dans le désert de Gobi, un morceau d’épave en matériaux insondables.

Alors que, tout en savourant sa soupe aux champignons, elle palpitait pour son héros menacé par une mafia chinoise, son chéri l’appela juste avant d’aller dormir. Éreinté, il travaillait dur au volant de son antique 40 tonnes, sans pilote automatique, dans l’espoir qu’un jour sa paie dissuaderait sa compagne de travailler la nuit, si loin de la banlieue.

‑ Hello, sugar. Je viens de dîner au champagne avec ta mère.

‑ Quoi ?

‑ Allez, je plaisante, chérie.

Ils en étaient à s’échanger des mots doux comme des cookies à la mangue, quand, soudain, contre toute attente, une friction proche, à l’extérieur, un grincement d’engrenage mal huilé, fit frémir Jennifer. On aurait dit une grue rouillée qui souffrait de pivoter. Or, évidement, pas la moindre grue dans les alentours… Contact interrompu avec son petit ami. Elle empoigna sa torche personnelle. Le stress lui fit oublier sa visière infrarouge. La voilà dévaler de sa tour.

Le ciel était nu, disponible, opulent de ses horizons d’étoiles. La pleine lune révélait les tags underground badigeonnés sur les vieilles briques brunâtres. À l’arrière de la façade nord, un quai fissuré donnait sur une voie ferrée envahie de ronces et de broussailles, certaines aussi hautes que la gardienne. Elle projeta son faisceau lumineux vers les rails. Le vent peinait à remuer les touffes de mauvaises herbes que bleuissait la lampe. La peur au ventre, Jennifer progressait, presque malgré elle, sur le chemin de fer brouillé de mousses folles, lorsqu’elle repéra une espèce d’énorme sillon transversal de végétaux enfoncés, voire aplatis. Sa main qui serrait la torche tremblait de la danse de Saint-Guy. La veilleuse de nuit suivit cette trace qui aboutissait à un hangar, les deux battants béants. Luttant contre la nausée, elle fouilla de sa lumière un espace noir entre des tas de cageots. Enfumée… anthracite… une masse au sol… un météore… de la forme d’un hamburger… en plus grand… Un météore, vraiment ?… Alors que, sur le qui-vive, elle s’approchait de la chose mystérieuse, elle sentit une chaleur de plus en plus lourde. Une question simple tarauda son esprit tout ébouriffé : comment un météore avait-il pu se glisser sous le toit de ce hangar ?

À l’affût du pire, elle respirait de plus en plus mal. Brusquement, derrière son dos, un crissement, comme des pas amortis. Coup de tête, volte-face : la pleine lune laquait la vaste prairie sauvage. À une dizaine de mètres, derrière des buissons, elle discerna une silhouette phosphorescente qui filait vers le porche de la bâtisse. Les jambes à son cou, elle fonça vers le cinquième étage de la tour. Une fois sur place, depuis son poste, elle voulut alerter la police, mais la batterie du téléphone était vide. Quelle guigne ! Pourtant, elle avait rechargé son appareil avant de quitter le sweet home (on n’était jamais assez prudent). Bon sang ! Que se passait-il là, au juste ?

Les marches en bois de l’escalier craquèrent.

Elle allait se verrouiller, quand une force lente mais ferme repoussa la porte. La veilleuse de nuit s’éloigna, fixant le seuil avec sa lampe de poche. Dans le halo céruléen, un personnage, ou plutôt une créature luisait à outrance. La gardienne tâtait la table derrière ses reins, avec sa main libre : la fiasque de gin pourrait lui être utile. Comme sous l’effet d’un singulier magnétisme, les néons de la pièce s’illuminèrent pour ainsi dire spontanément, alors que le courant était coupé depuis longtemps. Devant Jennifer qui reculait médusée, un grand maigre chauve à quatre bras hésitait sur ses deux jambes. Sa combinaison bronzée se confondait avec son corps d’échalas. Un visage à pommettes, des yeux étranges, composés de mini-facettes, comme les mouches. Sous les globes oculaires, des cernes poreux. Ni nez, ni bouche. Dans l’embrasure, sans animosité, l’intrus scruta la veilleuse de nuit en apnée. Sidérée, à bout de nerfs, Jennifer se laissa tomber, dos contre le mur.

‑ My Lord ! My Lord ! My Lord !

Lui se mit à gesticuler de manière ostentatoire, agitant ses quatre mains, chacune pourvues de trois doigts. Impulsivement, la gardienne supposa que le visiteur lui parlait avec le langage des signes. Sans bouche, forcément muet, se dit-elle. Pas de chance, elle ignorait tout du vocabulaire gestuel. Elle écarta les bras pour manifester son incompréhension, puis, après une fugace lampée de gin, elle reprit courage :

‑ Te fatigue pas, mon gars. Pige que dalle à ta danse de la pluie.

L’inconnu se mit alors à produire, depuis les cernes sous ses yeux, des sons aussi incongrus que ceux articulés par les Bushmen du Kalahari. Enfin, le sommet de ses pommettes crépita :

‑ All right, parfait. Réglage terminé. Pas facile, avec votre accent, miss. Me comprenez-vous, à présent ?

Silence ahuri. Jennifer claquait des dents.

‑ J’ai appris une douzaine de langues parmi les plus pratiquées sur ce globe, alors que j’étais en orbite d’études préliminaires. Mais j’avoue que les accents, c’est le hic.

Jennifer déglutit une nouvelle rasade de gin.

‑ My Lord ! Qui êtes-vous ? Ou plutôt qu’êtes-vous ?

Il s’avança doucement, serra la main de la jeune femme avec sa première paume droite, puis avec la seconde.

‑ Disons un envoyé du ciel. D’Aldébaran, pour être précis.

‑ D’aberrant ?

Le comportement non agressif de cet être à quatre bras sortit la gardienne de sa frayeur. Il lui traversa même la cervelle qu’elle était la victime d’une mauvaise farce. Son chéri n’était-il pas un champion du canular ? Mais, dans ce cas, la mise en scène semblait trop sophistiquée pour être dirigée par son compagnon. Peu à peu calmée, elle réalisa soudain qu’elle était en train de vivre un grand moment de l’Histoire de l’humanité. Elle s’émerveilla. Impulsivement, elle lui tendit son gin. Il en prendrait bien une goutte… Mais par où boirait-il ? se ravisa-t-elle. Après réflexion, elle tenta de dominer ses sentiments. Elle refusa de s’emballer. On ne savait jamais. Garder les pieds sur terre était sa devise.

Peut-être par impatience, son visiteur rompit le long silence :

‑ All right, miss… Je suis en mission exploratoire sous le nom de Guém.

‑ En mission exploratoire ?

Elle lorgna vers la fiasque d’alcool.

‑ Le hic, c’est que le cosmos s’est avéré plus stérile que prévu. À l’origine, les calculs ne laissaient pas présager un voyage d’une telle durée.

Elle acquiesça machinalement. Lui, imperturbable, poursuivit :

‑ Finalement, j’ai parcouru une traversée qu’aucun être naturel, même végétal, n’aurait pu entreprendre, vu son espérance de vie. Mais moi, Guém, comme je suis un pionnier robot, j’ai tenu bon, avec ma patience d’automate.

‑ V… vous… vous êtes…, bredouilla-t-elle.

‑ Oui, un robot s’adapte mieux aux rencontres hostiles. Le hic, c’est que ma découverte tardive de cette planète bleue, fort intéressante au demeurant, ne peut être communiquée aux responsables de mon expédition. Mes commanditaires ne sont plus de leur monde et j’ignore si leur descendance existe encore.

La gardienne joignit les mains, comme en prière :

‑ Mais pourquoi atterrir de nuit, dans cette campagne perdue ?

‑ Pour éviter un maximum d’autochtones mal lunés.

‑ Comprends pas.

‑ All right. Venons-en à l’essentiel. Vous et moi, qu’avons-nous en commun ?

Elle se crispa, de crainte de dire une bêtise.

‑ Ben… heu…

‑ Croyez-vous dans le progrès ?

‑ Pas vraiment. Enfin, si, peut-être. Un peu. Parfois. Je ne sais pas.

‑ Reconnaissez-vous la valeur de l’intelligence qui vous dépasse ?

‑ Comme celle de my Lord ?

‑ Non. Respecteriez-vous une décision grave prise par une Intelligence artificielle ?

‑ Ça dépend. Pas si elle m’ordonne de sauter par la fenêtre.

‑ Et si cet IA vous obligeait de taire ce qui vous arrive ? De garder un secret ?

‑ Même devant mon chéri ? Difficile…

‑ All right. Au fond, vous n’êtes pas sûre de vous. Vous doutez forcément de la bienveillance des systèmes.

‑ Des systèmes ?... Vous parlez de ces murs qui se dressent devant moi ?

‑ Vous manquez de confiance en la Cause de l’ordre, la Raison suprême, non ?

Elle l’admit nerveusement.

‑ Dommage, regretta-t-il.

Un soupir. Elle se leva, les poings sur les hanches.

‑ Qu’attendez-vous de moi ? Que je vous présente à la police, à l’armée, aux paparazzis, à la chambre des Lords ?

‑ Surtout pas !

‑ Vous ne voulez pas que le monde fasse votre connaissance ?

‑ Non.

‑ Ah ?

Trois souris dégringolèrent de la table pour foncer vers un trou, au pied du mur. Il ne restait plus grand-chose des tartines de Jennifer. Les miettes étaient à présent convoitées par quelques cafards. Cette scène n’échappa guère à Guém :

‑ La vie naturelle n’obéit qu’à ses appétits. Quels appétits susciterait mon existence, chez vos semblables ?

Elle vida son gin.

‑ Je suis un système lucide. Mes programmes m’interdisent, à raison, d’être à l’origine de nouveaux maux sur votre belle planète.

‑ Comment cela ?

‑ Le chemin vers le progrès longe des falaises. Son parcours requiert une précaution extrême. L’invention de la voiture, des vacances, l’innovation d’Internet, de l’I-phone n’ont-elles pas généré autant de bien que de mal ?

Jennifer, un peu éméchée, leva les bras au ciel.

‑ Alors, good Lord, que fait-on ?

Il agita les quatre mains.

‑ Vous n’auriez pas un jeu de cartes ?

Source

Texte @ Robert Yessouroun, tous droits réservés




💬Commentaires

1.Posté par Koyolite TSEILA le 22/10/2021 11:36 | Alerter
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KoyoliteTseila
L'histoire d'un robot quelque peu seul et paumé et d'une rencontre pacifiste entre deux créatures totalement étrangères. Une histoire pleine de fraîcheur dans ce monde de brutes. Cela fait du bien. Moi qui suis également fan du film "Rencontres du Troisième Type", je savoure d'autant plus cette lecture. Merci Robert !

2.Posté par Jean Christophe GAPDY le 23/10/2021 16:59 | Alerter
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JCGapdy
Au milieu des fables toutes plus incroyables les unes que les autres, j'avoue que celle-ci est LA pépite. D'abord parce qu'elle change des autres : ici point de robot qui tente de changer les humains ou se trouve confronté à leurs problématiques trop éloignées de sa programmation, mais un E.T. d’un nouveau genre. Ensuite, parce que l'histoire tient d'un court métrage qui enchaîne avec aisance et plaisir les genres. Et puis, surtout, cette rencontre débouche sur une chute tellement inattendue qu'elle offre un bel éclat de rire. Bienvenue en Absurdie poétique et merci pour cette merveilleuse pantalonnade (même si elle n'a rien d'improvisée) qui égaye agréablement la journée. J'en redemande :D

3.Posté par Christobal COLUMBUS le 24/10/2021 11:16 | Alerter
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ChristoColumbus
Quand fidèle à son devoir, on poursuit sa mission vraiment jusqu'au bout et que son aboutissement vous est des plus improbables...
Voici encore une bien sympathique petite histoire de notre ami Robert ! On en redemande !

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