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La journée s'annonçait prometteuse : je tenais ce matin-là une pêche d'enfer, probablement grâce au nouvel additif que j'avais ajouté dans mon bain nutritif. Mon pseudopode était rigide comme une barre d'uranium, et je déroulais et enroulais mes tentacules dans une joyeuse sarabande. À un moment donné, pris d'un grain de folie, je m'élançai même contre un mur de mon alvéole, allant jusqu'à me suspendre au plafond, les tentacules pendantes. J'étais vraiment bien !
C'est la sonnerie de ma spatiochronom qui me tira de cette béatitude. Je me laissai tomber au sol, tout flasque, un peu contrarié d'être ainsi rattrapé par la réalité : le boulot se rappelait à mon bon souvenir !
« Putain de spatiochronom de mes huit ! Le jour où je t'ai achetée, j'aurai dû me couper une ventouse ! »
Enfin, il faut bien gagner sa vie, et puis, somme toute, j'exerce un métier prenant : je suis négociant en soucoupes volantes, neuves ou d'occasions. Ainsi, les jours se suivent et ne se ressemblent pas car je rencontre souvent des créatures incroyables. C'est un aspect important pour moi : en effet je suis très sociable, trop, me reproche mon patron, qui préférerait que je fasse plus de chiffre et moins de relations publiques.
Je fardai rapidement mes yeux pédonculés, m'attardant sur les cils, soulignai mon bec cornu d'un large trait jaune et enfilai ma combinaison anti-g. Tout en couinant de contentement, je me balançai d'un tentacule à l'autre en direction de ma soucoupe de fonction.
Un coup de blip pour déverrouiller le sas et hop, je me glissai à l'intérieur. Réglage du rétro, climatisation à -50° (ma température de confort, un peu élevée je l'admets, mais je suis de nature frileuse), vérification du niveau d'huile et zou : les clignotants et dès le premier tour de clé retentit le doux bruit d'un moulin qui ronronne ! Ma soucoupe est une Roux Combaluzier modèle 3402, une GTI[1] avec double booster antimatière alimenté par injection capillaire. Ce qui se fait de mieux pour les petits trajets. En effet, j'ai la chance de n'habiter qu'à 20 années-lumière du taf, ce qui me permet de rentrer tous les soirs chez moi.
Dix minutes plus tard, je me garai sur le parking réservé au personnel et badgeai pour entrer dans la sphère de concession. Ma collègue Gabuzomeu était déjà à son poste, occupée à répondre au virtualphone à je ne sais qui. D'un mouvement impératif du troisième tentacule gauche, elle m'informa qu'on m'attendait dans mon bureau. Un client de si bonne heure ? La journée allait-elle tenir ses promesses ?
En pénétrant dans la sphère, j'avais préalablement chaussé mon éponge personnelle afin d'éviter de laisser des traces de mucus sur le carrelage. En effet, nous ne recevons pas que des Globurtziens dans l'agence, et certaines créatures extragloburtziennes ne partagent pas nos petites manies, sans oublier que les plus maladroites d'entre elles glisseraient et pourraient se blesser, ce qui serait préjudiciable pour notre image de marque. C'est en cela que mon métier de vendeur de soucoupes volantes est chouette : l'imprévu y est assez souvent la règle.
Je rampai dans mon bureau, les tentacules écartés en signe de courtoisie.
« Tiens, mon premier client de la journée est un Terrien, non, une Terrienne », rectifiai-je, après un examen plus attentif.
Cet être était engoncé dans les couches de tissus que ses congénères appellent des vêtements, car, me semble-t-il, ce peuple ne supporte pas la chaleur. En effet, ici, comme dans ma soucoupe, je règle la température à -50°.
Toujours enjoué, et dominant ma potentielle cliente de trois bons mètres, je branchai le traducteur intégré dans mon plastron et procédai au réglage du canal Globurtz/Terre. Une fois celui-ci établi, je lançai :
— Bienvenue dans notre concession Madame...
— Lucie.
Je regardai l'heure :
— Voulez-vous un petit glapsdurf bien chaud ?
— Non merci, j'ai déjà déjeuné.
— Que puis-je faire pour vous chère Lucie ?
Établir sans tarder un lien de confiance est à la base de ma stratégie commerciale. La Terrienne resserra ses vêtements contre elle. Elle exhalait des petits cristaux de givre en respirant. J'ai toujours catalogué ces créatures comme étonnantes, malgré leur petitesse. Je tombe facilement en arrêt devant ce qu'elles dénomment « cheveux », d'étranges tentacules inertes, très fins, qui cascadent sur ce qui leur sert de tête.
— Voilà, m'expliqua mon interlocutrice. Je recherche une bonne occasion, récente, pour faire essentiellement de l'interstellaire.
— Quel serait votre budget douce Lucie ?
— J'envisagerais d'aller jusqu'à 10000 galaks blancs.
— Hum, fis-je, dubitatif. Vous avez une reprise ?
— Malheureusement non. J'ai eu un accident avec ma précédente soucoupe, j'ai heurté un astéroïde en faisant une marche arrière. Elle est partie à la casse.
— Vous n'aviez pas d'ABS[2] ? C'était quelle marque ?
— Une De Dion Bouton Z25. Pour l'ABS je n'en sais rien, la mécanique et moi...
— L'assurance vous a remboursé ? m'enquis-je, compatissant.
— Naturellement, sinon je ne vois pas comment je pourrai m'en payer une nouvelle !
Elle avait dit cela sur un ton que je jugeai un peu désagréable. Pourquoi me parlait-elle ainsi alors que j'étais l'amabilité même ? Ces Terriens se croient parfois tout permis ! Je décidai néanmoins de ne pas la bousculer, et puis, de toute manière, c'était moi qui la dominais d'une bonne hauteur.
— Parlons budget, fis-je. Pour 10000 galaks blancs, je n'ai hélas pas grand-chose à vous proposer. Il faudrait faire un effort.
— C'est une sacrée somme tout de même ! répliqua-t-elle. J'ai regardé les petites annonces du « BCG »[3] : les premiers modèles démarrent à 5000 galaks blancs.
— Certes, chère créature, répondis-je amusé, mais pour ce prix-là, vous ne trouverez que des tacots sans permis, incapables de s'aventurer au-delà des limites d'un amas globulaire. Or vous voulez faire de l'interstellaire n'est-ce pas ? Je peux vous proposer un petit crédit.
— Écoutez cher monstre, me jeta-t-elle en retour, montrez-moi ce que vous avez et nous verrons ensuite !
Je me rembrunis légèrement, ce qui eut pour effet de colorer d'un rose vif la face intérieure de mes ventouses. Cette petite chose ne se prenait manifestement pas pour n'importe qui, et sa façon de m'interpeller commençait à m'agacer. Enfin, le client est roi et il faut savoir se contenir.
— Vous orienteriez-vous plutôt sur une monoplace ou sur une familiale ?
— Une monoplace. Je suis célibataire et bien décidée à le rester.
— Et vous feriez combien d'années-lumière par an ?
— Environ 50000.
— Je vais regarder dans mon fichier. J'ai peut-être quelque chose pour vous... Ah, voilà : une Zygomar 2300 ! C'est un second tentacule certes, mais très bien entretenu, regardez !
Elle se pencha vers l'écran que je lui désignai. J'avais tout mon parc en tête et, à partir des éléments qu'elle m'avait fournis, mon cerveau secondaire avait immédiatement sélectionné le modèle le plus approprié à ses besoins.
— Mouiii, fit-elle sans plus d'enthousiasme. Dîtes m'en davantage.
Son comportement commençait à me taper sur les lobes optiques. Elle me traitait comme si je lui proposais une brouette alors que, très professionnel, j'avais soigneusement choisi la soucoupe la plus adaptée à son profil. Je suis gentil, mais il y a des limites à tout !
— C'est un millésime 2809, donc très récent, avec 25000 années-lumière au compteur. Elle est révisée et le contrôle technique est ok. Vous voyez, elle comporte une chambre, un salon et une salle de bain destinée aux Awarthiens, espèce à laquelle appartenait son précédent propriétaire. Cependant, comme je sais que vous ne supportez pas les atmosphères chlorées, je peux vous la « terratransformer » sans problème, et j'irai même jusqu'à dire, si nous faisons affaire, sans supplément.
— Oui, elle semble pas mal, admit Lucie, les yeux brillants.
Des stalactites de glace se formaient dans les plis de ses vêtements, qu'elle brisait régulièrement.
— Vous n'avez pas trop chaud ? fis-je compréhensif. Vous savez, je peux baisser la température si vous le souhaitez !
— Ne prenez pas cette peine, me souffla-t-elle dans un nuage de vapeur.
— Voyez, surenchéris-je, revenant à la charge : les toilettes sont raccordables au tout-à-l'égout et vous pouvez même la démarrer avec une manivelle !
— Vil tentateur, me lança-t-elle soudain espiègle. Et le prix ?
— Vous ne voulez pas l'essayer d'abord ? Ce n'est pas que je ne veuille pas vous le communiquer, mais si elle ne vous convient pas, au moins vous n'aurez pas de regrets. Dans le cas contraire, on devrait pouvoir trouver un terrain d'entente et peut-être même faire jouer une aide gouvernementale.
— Oui, pourquoi pas ? Elle est loin d'ici ?
— Notre parc d'exposition est à quelques années-lumière. Je vous y emmène avec ma soucoupe ?
— Son atmosphère est respirable ?
— Bien sûr, sinon je ne vous le proposerais pas. Par contre vous devrez porter un scaphandre lors de l'essai, puisque celle que je vais vous présenter est en mode awarthien. Au fait, vous êtes venue ici en taxi ?
— En quoi cela vous intéresse-t-il ? me répondit-elle en retour, sèchement.
Elle recommençait à devenir pénible. Comme premier client de la journée, j'avais tiré le bon numéro ! Je ne relevai pas et énumérai les caractéristiques de la soucoupe :
— Donc il s'agit d'une Zygomar 2300 avec prise directe d'antimatière, carénage intégré, dôme panoramique teinté et traité anti-rayons cosmiques. Elle consomme 45 tonnes au cent années-lumière. Plutôt économe au regard de sa masse vous ne trouvez pas ? Quant à son autonomie...
— Écoutez, je n'y connais rien, alors vous pouvez me dire ce que vous voulez !
— Sachez Madame, fis-je un rien courroucé par sa remarque, que je ne suis pas du genre à proposer n'importe quoi. Je suis un professionnel expérimenté ! Bon, on y va ?
Je me redressai subitement, en proie à une vive irritation. Cette cliente avait-elle décidé de me faire sortir de mes gonds ? Elle devait pourtant savoir qu'il vaut mieux éviter d'énerver un Globurtzien ! Pour me calmer, je pensai aux galaks blancs en jeu.
— Suivez-moi, je vous emmène.
La Terrienne se leva et m'emboîta le pas, c'est à dire qu'elle courut derrière moi en agitant frénétiquement ses petits membres sustentateurs, incapable qu'elle était de soutenir mon allure. Pourtant je ne me pressais pas, rampant posément vers la sortie. Gabuzomeu était toujours suspendue à son virtualphone, et d'un mouvement bref du premier tentacule droit, je l'informai que je partais en essai avec ma cliente.
Je fis les honneurs de ma soucoupe à cette chère Lucie, me bénissant d'y avoir, la veille, passé un coup d'aspirateur. Pourtant ma passagère fit comme si elle ne s'en apercevait pas. Je ravalai mon désappointement et m'installai aux commandes.
— En route, il n'y en a pas pour longtemps. Installez-vous confortablement. Je suis désolé, je n'ai pas de siège adapté à votre espèce, mais vous pouvez vous allonger ici (je lui désignai une alvéole de repos). Accrochez-vous tout de même, j'ai un modèle « sport » sans compensateur de gravité et je n'ai pas de ceinture. Je vais y aller doucement.
— C'est plein de mucus, se plaignit-elle.
— Désolé, je n'ai que très rarement des Terriens comme clients. Si j'avais su qu'aujourd'hui cela arriverait, j'aurais pris les dispositions en conséquence. Rassurez-vous, cela séchera vite.
Je démarrai lentement, surveillant l'indicateur d'accélération pour ne pas dépasser les 10 G. Les Terriens sont des créatures assez fragiles car, malgré la modicité de mon accélération, je constatai que Lucie s'était quasiment encastrée dans l'alcôve. Heureusement, celle-ci était bien capitonnée et amortissait considérablement la poussée. L'avantage de la situation, c'est que pendant qu'elle essayait de respirer, au moins elle me fichait la paix. Je commençais à bien cerner le caractère de cette pimbêche. Elle devait s'imaginer qu'en agitant ses billets de galaks blancs sous mon bec cornu, j'allais lui picorer dans la main. Elle ne savait pas à qui elle avait affaire !
Le voyage fut bref et la décélération faillit la précipiter dans la baie panoramique. D'un rapide mouvement de tentacule, je la retins juste avant qu'elle n'aille l'embrasser.
— Vous pilotez toujours comme ça ? finit-elle par émettre, une fois remise d'aplomb.
— J'ai une conduite plutôt coulée comme vous avez pu le constater, mais ma soucoupe n'est pas équipée pour accueillir des Terriens. Par contre l'occasion que je vous propose, argumentai-je, c'est tout le contraire ! Nous sommes arrivés. Je vous laisse endosser ce scaphandre.
Je lui tendis un équipement centaurien, pas vraiment adapté à sa morphologie, car prévu pour une créature quadrupède longue de cinq mètres, mais le seul compatible avec son espèce que je possédais. Sans répondre, Lucie s'en saisit et entreprit de s'y glisser. On aurait pu en mettre dix comme elle dedans, et, lorsqu'elle avança, une grande partie du scaphandre traîna derrière.
— Pas pratique votre truc, lança-t-elle.
— Je le regrette, répliquai-je malicieux, mais quelle idée aussi de ne pas pouvoir respirer du chlore !
Elle ne me répondit pas. Je l'entraînai dehors. Notre parc d'exposition est situé sur une petite planète tranquille qui orbite pas loin du cœur de la galaxie, ce qui la rend facile d'accès. Elle avait été choisie pour son absence d'atmosphère. Ainsi, aucune poussière ne venait se déposer sur les modèles alignés à perte de vue, ce qui facilitait leur entretien. Je m'étais posé juste à l'entrée de la concession et nous n'avions que quelques pas à faire pour y pénétrer. Pour ma part, je supporte sans problème le vide, étant seulement sensible au froid de l'espace ; mais le temps d'un essai, cela reste supportable. Manifestement il en allait autrement de Lucie qui me suivait avec difficulté. Je la laissai s'escrimer, me moquant intérieurement de cette espèce présomptueuse, mais incapable de survivre à l'extérieur sans des masses d'équipements.
Une fois parvenus à l'entrée, Glopurstorm, le gardien, vint à notre rencontre. Je l'avais prévenu de notre visite, et il nous attendait avec un petit glisseur pour nous emmener voir le modèle retenu. Comme Lucie avait toutes les peines du monde à se dépêtrer dans sa combinaison, nous la saisîmes à deux pour la jeter dans le glisseur.
— Faites preuve d'un peu de galanterie, s'il vous plaît, grogna-t-elle.
— Désolé, fis-je un rien narquois, c'était pour vous aider !
Glopurstorm démarra et, quelques minutes après, il nous déposa en douceur au pied de la Zygomar 2300. Quoique familier des soucoupes, je dus admettre que celle-ci était une belle occasion, aux formes aérodynamiques bien étudiées, comportant de multiples poignées de maintien autour de sa coque, ce qui facilitait les sorties dans l'espace.
— J'aime pas la couleur ! fut la première remarque de Lucie.
— Vous savez, dans l'espace tous vos chats sont noirs, répliquai-je. En dehors de cela, comment la trouvez-vous ?
— Elle a l'air en bon état, finit-elle par admettre.
— Tenez, regardez, m'enthousiasmai-je en pointant mon troisième tentacule gauche au-dessus du sas d'entrée : vous pouvez même installer un auvent si vous voulez pique-niquer pendant vos vacances ! Allez, montons ! Je vous emmène faire une petite promenade. Je suis sûr que vous allez être conquise.
Glopurstorm m'avait préalablement remis une boîte contenant les clefs et les papiers de la soucoupe. J'actionnai le blip et sa porte s'ouvrit immédiatement. « Ouf ! » pensai-je intérieurement, « les batteries ne sont pas à plat ! » Ce genre de déconvenue m'était déjà arrivée et faisait partie de mes plus mauvais souvenirs. Précédant ma cliente, j'entrai dans la soucoupe, allumai la lumière. Lucie me rejoignit péniblement en pestant contre son scaphandre, et j'actionnai le sas intérieur qui protégeait l'atmosphère awarthienne du vide. Pour ma part, j'aime bien respirer du chlore, je trouve cela rafraîchissant.
— Voilà, fis-je une fois installés. Comme vous pouvez le constater, le précédent propriétaire avait du goût.
En effet, les parois étaient capitonnées, l'éclairage tamisé, le sol recouvert d'une épaisse moquette verte, toutes options concourant à personnaliser l'aménagement de cette belle soucoupe. Lucie ne s'y trompa pas, parcourant du regard ces éléments de confort douillets.
— Mouiiii, minauda-t-elle, mais je ne vois pas pourquoi je devrais payer un supplément parce qu'une tortue awarthienne a fait des caprices.
Je savais qu'elle jouait la comédie et qu'en vérité elle était sous le charme de tout ce qui l'entourait. La satisfaction d'une vente bien ficelée commençait à me gagner. J'étais sûr qu'une petite virée autour du centre de la galaxie serait suffisante pour conclure l'affaire.
— Vous avez votre permis sur vous ?
— Bien sûr.
— Alors je vous laisse faire.
— Combien de temps pour chauffer les moteurs ? s'inquiéta-t-elle.
— Vous avez un starter automatique, donc pas de souci de ce côté-là.
Je vis qu'elle avait un peu de mal à atteindre le tableau de bord avec sa tenue inadaptée, mais à force de ténacité et de jurons terriens, elle parvint tout de même à se hisser dans le fauteuil de pilotage et à dégager une main pour manœuvrer les commandes.
— Prête ? On y va ? Vous allez voir, elle a une conduite très souple, un vrai plaisir ! De plus, elle comporte un compensateur de gravité, vous ne sentirez rien ni au départ, ni à l'arrivée.
Je dus admettre que cette Terrienne avait du doigté. Nous nous envolâmes comme une plume et les limites du système furent vite atteintes.
— Allez donc tout droit ! lui suggérai-je. Je vous propose de faire le tour du trou noir central.
— Ok chef ! me répondit-elle.
À son ton enjoué, je sus que j'avais gagné la partie. Nous nous approchâmes du trou noir, monstre obscur dévorant tout ce qui passait à sa portée. Une signalisation efficace réglementait son approche. La vitesse était limitée et il était interdit de stationner.
— Attention ! fis-je. Ne vous engagez pas à contre-sens !
— Ah ne commencez pas ! répliqua-t-elle. J'ai horreur que l'on me fasse des réflexions lorsque je pilote.
Elle avait vraiment un sale caractère ! Nous eûmes vite fait de contourner le trou noir et Lucie s'engagea sur une trajectoire rapide pour tester la soucoupe à grande vitesse. Le compteur d'années-lumière s'emballa.
— Ouah ! Elle a une sacrée pêche ! s'enthousiasma-t-elle.
— Je vous avais dit que c'était une super occasion.
— Je vais tester le freinage.
— Allez-y.
J'aurais dû me taire ! Sur sa sollicitation, la soucoupe pila presque. Heureusement, il n'y avait pas de circulation, sinon nous nous serions certainement fait emboutir.
— Doucement, m'écriai-je. Nous ne sommes pas tout seuls !
— Bah, de toute manière, répliqua-t-elle, si quelqu'un m'était rentré dedans il aurait été en tort.
— Oui, enfin si on peut éviter d'abîmer le matériel...
— Il y avait une priorité à droite, je m'en suis aperçue au tout dernier moment, désolée !
J'agitais mes tentacules dans une expression de lassitude.
— Laissons tomber ! Je propose de retourner à la base, si vous pensez avoir fait le tour des fonctionnalités de cette soucoupe. Elle vous plaît ?
C'était le moment de vérité. Un petit courant d'excitation parcourut mes ventouses. C'est un peu mon problème : j'ai du mal à cacher mes émotions. Heureusement, les Terriens sont incapables de les déchiffrer.
— Elle est pas mal, convint Lucie. Quel prix m'avez-vous annoncé déjà ?
— Nous n'en avons pas encore parlé. Compte tenu du fait qu'il faut la « terratransformer », je vous la propose à...
— Je vous écoute.
— Elle est à vous pour 25000 galaks blancs. C'est une belle affaire !
— Attendez, me contra-t-elle. On ne doit pas parler de la même chose !
— Pourquoi ? C'est un prix tout à fait modéré.
— Pas du tout ! Je vous ai informé que mon budget s'élevait à 10000 galaks blancs !
— Voyons chère Terrienne, comme on dit chez vous, revenez sur terre ! Pour 10000 galaks blancs on n'a plus rien aujourd'hui !
— Mais ce prix est exorbitant ! Je me suis renseignée, j'ai contacté d'autres marchands !
— Ah oui ? Et vous n'avez pas fait affaire avec eux ?
— Les modèles présentés ne me plaisaient pas, mais je suis capable de comparer avec ce qu'offre le marché. Vous êtes au moins 10000 galaks blancs trop cher.
— Voyons Lucie, soyez raisonnable, 25000 galaks blancs, pour cette Zygomar, c'est le juste rapport qualité/prix, c'est même presque donné. Vous ne trouverez pas mieux ailleurs, croyez-moi !
— Vous essayez de me rouler parce que je suis une pauvre Terrienne sans défense !
— Dites donc ! Je ne vous permets pas ! Je suis un commerçant honnête ! Ce prix est justifié, vous prenez ou vous laissez !
Elle était bien partie pour me mettre en boule, cette espèce de bipède frileuse. Que s'imaginait-elle, que j'allais baisser ce montant sous prétexte que Madame Lucie n'avait que 10000 galaks blancs en poche ? Cependant, elle persistait dans sa folie. Elle dépassa alors les bornes. Avec le recul, je pense qu'elle ne s'en aperçut pas.
— Vous n'êtes qu'un mollusque gluant et avide, mais vous ne me tromperez pas, je connais la valeur des choses !
Sous le coup de l'insulte, mes ventouses se hérissèrent d'horreur. Jamais on ne m'avait traité ainsi. Je sentis la fureur monter irrésistiblement en moi. Je la fixai de tous mes lobes optiques. Un grand moment de tension régna dans la soucoupe.
— Vous savez ce que je vais faire ? lâchai-je.
— Non ? répondit Lucie, qui, manifestement, venait de comprendre qu'elle était allée trop loin...
Évidemment, Gabuzomeu m'apostropha à mon retour.
— Alors, l'affaire est dans le sac ? fit-elle en m'apercevant.
— Plutôt dans l'estomac, avouai-je, un peu honteux.
C'est la sonnerie de ma spatiochronom qui me tira de cette béatitude. Je me laissai tomber au sol, tout flasque, un peu contrarié d'être ainsi rattrapé par la réalité : le boulot se rappelait à mon bon souvenir !
« Putain de spatiochronom de mes huit ! Le jour où je t'ai achetée, j'aurai dû me couper une ventouse ! »
Enfin, il faut bien gagner sa vie, et puis, somme toute, j'exerce un métier prenant : je suis négociant en soucoupes volantes, neuves ou d'occasions. Ainsi, les jours se suivent et ne se ressemblent pas car je rencontre souvent des créatures incroyables. C'est un aspect important pour moi : en effet je suis très sociable, trop, me reproche mon patron, qui préférerait que je fasse plus de chiffre et moins de relations publiques.
Je fardai rapidement mes yeux pédonculés, m'attardant sur les cils, soulignai mon bec cornu d'un large trait jaune et enfilai ma combinaison anti-g. Tout en couinant de contentement, je me balançai d'un tentacule à l'autre en direction de ma soucoupe de fonction.
Un coup de blip pour déverrouiller le sas et hop, je me glissai à l'intérieur. Réglage du rétro, climatisation à -50° (ma température de confort, un peu élevée je l'admets, mais je suis de nature frileuse), vérification du niveau d'huile et zou : les clignotants et dès le premier tour de clé retentit le doux bruit d'un moulin qui ronronne ! Ma soucoupe est une Roux Combaluzier modèle 3402, une GTI[1] avec double booster antimatière alimenté par injection capillaire. Ce qui se fait de mieux pour les petits trajets. En effet, j'ai la chance de n'habiter qu'à 20 années-lumière du taf, ce qui me permet de rentrer tous les soirs chez moi.
Dix minutes plus tard, je me garai sur le parking réservé au personnel et badgeai pour entrer dans la sphère de concession. Ma collègue Gabuzomeu était déjà à son poste, occupée à répondre au virtualphone à je ne sais qui. D'un mouvement impératif du troisième tentacule gauche, elle m'informa qu'on m'attendait dans mon bureau. Un client de si bonne heure ? La journée allait-elle tenir ses promesses ?
En pénétrant dans la sphère, j'avais préalablement chaussé mon éponge personnelle afin d'éviter de laisser des traces de mucus sur le carrelage. En effet, nous ne recevons pas que des Globurtziens dans l'agence, et certaines créatures extragloburtziennes ne partagent pas nos petites manies, sans oublier que les plus maladroites d'entre elles glisseraient et pourraient se blesser, ce qui serait préjudiciable pour notre image de marque. C'est en cela que mon métier de vendeur de soucoupes volantes est chouette : l'imprévu y est assez souvent la règle.
Je rampai dans mon bureau, les tentacules écartés en signe de courtoisie.
« Tiens, mon premier client de la journée est un Terrien, non, une Terrienne », rectifiai-je, après un examen plus attentif.
Cet être était engoncé dans les couches de tissus que ses congénères appellent des vêtements, car, me semble-t-il, ce peuple ne supporte pas la chaleur. En effet, ici, comme dans ma soucoupe, je règle la température à -50°.
Toujours enjoué, et dominant ma potentielle cliente de trois bons mètres, je branchai le traducteur intégré dans mon plastron et procédai au réglage du canal Globurtz/Terre. Une fois celui-ci établi, je lançai :
— Bienvenue dans notre concession Madame...
— Lucie.
Je regardai l'heure :
— Voulez-vous un petit glapsdurf bien chaud ?
— Non merci, j'ai déjà déjeuné.
— Que puis-je faire pour vous chère Lucie ?
Établir sans tarder un lien de confiance est à la base de ma stratégie commerciale. La Terrienne resserra ses vêtements contre elle. Elle exhalait des petits cristaux de givre en respirant. J'ai toujours catalogué ces créatures comme étonnantes, malgré leur petitesse. Je tombe facilement en arrêt devant ce qu'elles dénomment « cheveux », d'étranges tentacules inertes, très fins, qui cascadent sur ce qui leur sert de tête.
— Voilà, m'expliqua mon interlocutrice. Je recherche une bonne occasion, récente, pour faire essentiellement de l'interstellaire.
— Quel serait votre budget douce Lucie ?
— J'envisagerais d'aller jusqu'à 10000 galaks blancs.
— Hum, fis-je, dubitatif. Vous avez une reprise ?
— Malheureusement non. J'ai eu un accident avec ma précédente soucoupe, j'ai heurté un astéroïde en faisant une marche arrière. Elle est partie à la casse.
— Vous n'aviez pas d'ABS[2] ? C'était quelle marque ?
— Une De Dion Bouton Z25. Pour l'ABS je n'en sais rien, la mécanique et moi...
— L'assurance vous a remboursé ? m'enquis-je, compatissant.
— Naturellement, sinon je ne vois pas comment je pourrai m'en payer une nouvelle !
Elle avait dit cela sur un ton que je jugeai un peu désagréable. Pourquoi me parlait-elle ainsi alors que j'étais l'amabilité même ? Ces Terriens se croient parfois tout permis ! Je décidai néanmoins de ne pas la bousculer, et puis, de toute manière, c'était moi qui la dominais d'une bonne hauteur.
— Parlons budget, fis-je. Pour 10000 galaks blancs, je n'ai hélas pas grand-chose à vous proposer. Il faudrait faire un effort.
— C'est une sacrée somme tout de même ! répliqua-t-elle. J'ai regardé les petites annonces du « BCG »[3] : les premiers modèles démarrent à 5000 galaks blancs.
— Certes, chère créature, répondis-je amusé, mais pour ce prix-là, vous ne trouverez que des tacots sans permis, incapables de s'aventurer au-delà des limites d'un amas globulaire. Or vous voulez faire de l'interstellaire n'est-ce pas ? Je peux vous proposer un petit crédit.
— Écoutez cher monstre, me jeta-t-elle en retour, montrez-moi ce que vous avez et nous verrons ensuite !
Je me rembrunis légèrement, ce qui eut pour effet de colorer d'un rose vif la face intérieure de mes ventouses. Cette petite chose ne se prenait manifestement pas pour n'importe qui, et sa façon de m'interpeller commençait à m'agacer. Enfin, le client est roi et il faut savoir se contenir.
— Vous orienteriez-vous plutôt sur une monoplace ou sur une familiale ?
— Une monoplace. Je suis célibataire et bien décidée à le rester.
— Et vous feriez combien d'années-lumière par an ?
— Environ 50000.
— Je vais regarder dans mon fichier. J'ai peut-être quelque chose pour vous... Ah, voilà : une Zygomar 2300 ! C'est un second tentacule certes, mais très bien entretenu, regardez !
Elle se pencha vers l'écran que je lui désignai. J'avais tout mon parc en tête et, à partir des éléments qu'elle m'avait fournis, mon cerveau secondaire avait immédiatement sélectionné le modèle le plus approprié à ses besoins.
— Mouiii, fit-elle sans plus d'enthousiasme. Dîtes m'en davantage.
Son comportement commençait à me taper sur les lobes optiques. Elle me traitait comme si je lui proposais une brouette alors que, très professionnel, j'avais soigneusement choisi la soucoupe la plus adaptée à son profil. Je suis gentil, mais il y a des limites à tout !
— C'est un millésime 2809, donc très récent, avec 25000 années-lumière au compteur. Elle est révisée et le contrôle technique est ok. Vous voyez, elle comporte une chambre, un salon et une salle de bain destinée aux Awarthiens, espèce à laquelle appartenait son précédent propriétaire. Cependant, comme je sais que vous ne supportez pas les atmosphères chlorées, je peux vous la « terratransformer » sans problème, et j'irai même jusqu'à dire, si nous faisons affaire, sans supplément.
— Oui, elle semble pas mal, admit Lucie, les yeux brillants.
Des stalactites de glace se formaient dans les plis de ses vêtements, qu'elle brisait régulièrement.
— Vous n'avez pas trop chaud ? fis-je compréhensif. Vous savez, je peux baisser la température si vous le souhaitez !
— Ne prenez pas cette peine, me souffla-t-elle dans un nuage de vapeur.
— Voyez, surenchéris-je, revenant à la charge : les toilettes sont raccordables au tout-à-l'égout et vous pouvez même la démarrer avec une manivelle !
— Vil tentateur, me lança-t-elle soudain espiègle. Et le prix ?
— Vous ne voulez pas l'essayer d'abord ? Ce n'est pas que je ne veuille pas vous le communiquer, mais si elle ne vous convient pas, au moins vous n'aurez pas de regrets. Dans le cas contraire, on devrait pouvoir trouver un terrain d'entente et peut-être même faire jouer une aide gouvernementale.
— Oui, pourquoi pas ? Elle est loin d'ici ?
— Notre parc d'exposition est à quelques années-lumière. Je vous y emmène avec ma soucoupe ?
— Son atmosphère est respirable ?
— Bien sûr, sinon je ne vous le proposerais pas. Par contre vous devrez porter un scaphandre lors de l'essai, puisque celle que je vais vous présenter est en mode awarthien. Au fait, vous êtes venue ici en taxi ?
— En quoi cela vous intéresse-t-il ? me répondit-elle en retour, sèchement.
Elle recommençait à devenir pénible. Comme premier client de la journée, j'avais tiré le bon numéro ! Je ne relevai pas et énumérai les caractéristiques de la soucoupe :
— Donc il s'agit d'une Zygomar 2300 avec prise directe d'antimatière, carénage intégré, dôme panoramique teinté et traité anti-rayons cosmiques. Elle consomme 45 tonnes au cent années-lumière. Plutôt économe au regard de sa masse vous ne trouvez pas ? Quant à son autonomie...
— Écoutez, je n'y connais rien, alors vous pouvez me dire ce que vous voulez !
— Sachez Madame, fis-je un rien courroucé par sa remarque, que je ne suis pas du genre à proposer n'importe quoi. Je suis un professionnel expérimenté ! Bon, on y va ?
Je me redressai subitement, en proie à une vive irritation. Cette cliente avait-elle décidé de me faire sortir de mes gonds ? Elle devait pourtant savoir qu'il vaut mieux éviter d'énerver un Globurtzien ! Pour me calmer, je pensai aux galaks blancs en jeu.
— Suivez-moi, je vous emmène.
La Terrienne se leva et m'emboîta le pas, c'est à dire qu'elle courut derrière moi en agitant frénétiquement ses petits membres sustentateurs, incapable qu'elle était de soutenir mon allure. Pourtant je ne me pressais pas, rampant posément vers la sortie. Gabuzomeu était toujours suspendue à son virtualphone, et d'un mouvement bref du premier tentacule droit, je l'informai que je partais en essai avec ma cliente.
Je fis les honneurs de ma soucoupe à cette chère Lucie, me bénissant d'y avoir, la veille, passé un coup d'aspirateur. Pourtant ma passagère fit comme si elle ne s'en apercevait pas. Je ravalai mon désappointement et m'installai aux commandes.
— En route, il n'y en a pas pour longtemps. Installez-vous confortablement. Je suis désolé, je n'ai pas de siège adapté à votre espèce, mais vous pouvez vous allonger ici (je lui désignai une alvéole de repos). Accrochez-vous tout de même, j'ai un modèle « sport » sans compensateur de gravité et je n'ai pas de ceinture. Je vais y aller doucement.
— C'est plein de mucus, se plaignit-elle.
— Désolé, je n'ai que très rarement des Terriens comme clients. Si j'avais su qu'aujourd'hui cela arriverait, j'aurais pris les dispositions en conséquence. Rassurez-vous, cela séchera vite.
Je démarrai lentement, surveillant l'indicateur d'accélération pour ne pas dépasser les 10 G. Les Terriens sont des créatures assez fragiles car, malgré la modicité de mon accélération, je constatai que Lucie s'était quasiment encastrée dans l'alcôve. Heureusement, celle-ci était bien capitonnée et amortissait considérablement la poussée. L'avantage de la situation, c'est que pendant qu'elle essayait de respirer, au moins elle me fichait la paix. Je commençais à bien cerner le caractère de cette pimbêche. Elle devait s'imaginer qu'en agitant ses billets de galaks blancs sous mon bec cornu, j'allais lui picorer dans la main. Elle ne savait pas à qui elle avait affaire !
Le voyage fut bref et la décélération faillit la précipiter dans la baie panoramique. D'un rapide mouvement de tentacule, je la retins juste avant qu'elle n'aille l'embrasser.
— Vous pilotez toujours comme ça ? finit-elle par émettre, une fois remise d'aplomb.
— J'ai une conduite plutôt coulée comme vous avez pu le constater, mais ma soucoupe n'est pas équipée pour accueillir des Terriens. Par contre l'occasion que je vous propose, argumentai-je, c'est tout le contraire ! Nous sommes arrivés. Je vous laisse endosser ce scaphandre.
Je lui tendis un équipement centaurien, pas vraiment adapté à sa morphologie, car prévu pour une créature quadrupède longue de cinq mètres, mais le seul compatible avec son espèce que je possédais. Sans répondre, Lucie s'en saisit et entreprit de s'y glisser. On aurait pu en mettre dix comme elle dedans, et, lorsqu'elle avança, une grande partie du scaphandre traîna derrière.
— Pas pratique votre truc, lança-t-elle.
— Je le regrette, répliquai-je malicieux, mais quelle idée aussi de ne pas pouvoir respirer du chlore !
Elle ne me répondit pas. Je l'entraînai dehors. Notre parc d'exposition est situé sur une petite planète tranquille qui orbite pas loin du cœur de la galaxie, ce qui la rend facile d'accès. Elle avait été choisie pour son absence d'atmosphère. Ainsi, aucune poussière ne venait se déposer sur les modèles alignés à perte de vue, ce qui facilitait leur entretien. Je m'étais posé juste à l'entrée de la concession et nous n'avions que quelques pas à faire pour y pénétrer. Pour ma part, je supporte sans problème le vide, étant seulement sensible au froid de l'espace ; mais le temps d'un essai, cela reste supportable. Manifestement il en allait autrement de Lucie qui me suivait avec difficulté. Je la laissai s'escrimer, me moquant intérieurement de cette espèce présomptueuse, mais incapable de survivre à l'extérieur sans des masses d'équipements.
Une fois parvenus à l'entrée, Glopurstorm, le gardien, vint à notre rencontre. Je l'avais prévenu de notre visite, et il nous attendait avec un petit glisseur pour nous emmener voir le modèle retenu. Comme Lucie avait toutes les peines du monde à se dépêtrer dans sa combinaison, nous la saisîmes à deux pour la jeter dans le glisseur.
— Faites preuve d'un peu de galanterie, s'il vous plaît, grogna-t-elle.
— Désolé, fis-je un rien narquois, c'était pour vous aider !
Glopurstorm démarra et, quelques minutes après, il nous déposa en douceur au pied de la Zygomar 2300. Quoique familier des soucoupes, je dus admettre que celle-ci était une belle occasion, aux formes aérodynamiques bien étudiées, comportant de multiples poignées de maintien autour de sa coque, ce qui facilitait les sorties dans l'espace.
— J'aime pas la couleur ! fut la première remarque de Lucie.
— Vous savez, dans l'espace tous vos chats sont noirs, répliquai-je. En dehors de cela, comment la trouvez-vous ?
— Elle a l'air en bon état, finit-elle par admettre.
— Tenez, regardez, m'enthousiasmai-je en pointant mon troisième tentacule gauche au-dessus du sas d'entrée : vous pouvez même installer un auvent si vous voulez pique-niquer pendant vos vacances ! Allez, montons ! Je vous emmène faire une petite promenade. Je suis sûr que vous allez être conquise.
Glopurstorm m'avait préalablement remis une boîte contenant les clefs et les papiers de la soucoupe. J'actionnai le blip et sa porte s'ouvrit immédiatement. « Ouf ! » pensai-je intérieurement, « les batteries ne sont pas à plat ! » Ce genre de déconvenue m'était déjà arrivée et faisait partie de mes plus mauvais souvenirs. Précédant ma cliente, j'entrai dans la soucoupe, allumai la lumière. Lucie me rejoignit péniblement en pestant contre son scaphandre, et j'actionnai le sas intérieur qui protégeait l'atmosphère awarthienne du vide. Pour ma part, j'aime bien respirer du chlore, je trouve cela rafraîchissant.
— Voilà, fis-je une fois installés. Comme vous pouvez le constater, le précédent propriétaire avait du goût.
En effet, les parois étaient capitonnées, l'éclairage tamisé, le sol recouvert d'une épaisse moquette verte, toutes options concourant à personnaliser l'aménagement de cette belle soucoupe. Lucie ne s'y trompa pas, parcourant du regard ces éléments de confort douillets.
— Mouiiii, minauda-t-elle, mais je ne vois pas pourquoi je devrais payer un supplément parce qu'une tortue awarthienne a fait des caprices.
Je savais qu'elle jouait la comédie et qu'en vérité elle était sous le charme de tout ce qui l'entourait. La satisfaction d'une vente bien ficelée commençait à me gagner. J'étais sûr qu'une petite virée autour du centre de la galaxie serait suffisante pour conclure l'affaire.
— Vous avez votre permis sur vous ?
— Bien sûr.
— Alors je vous laisse faire.
— Combien de temps pour chauffer les moteurs ? s'inquiéta-t-elle.
— Vous avez un starter automatique, donc pas de souci de ce côté-là.
Je vis qu'elle avait un peu de mal à atteindre le tableau de bord avec sa tenue inadaptée, mais à force de ténacité et de jurons terriens, elle parvint tout de même à se hisser dans le fauteuil de pilotage et à dégager une main pour manœuvrer les commandes.
— Prête ? On y va ? Vous allez voir, elle a une conduite très souple, un vrai plaisir ! De plus, elle comporte un compensateur de gravité, vous ne sentirez rien ni au départ, ni à l'arrivée.
Je dus admettre que cette Terrienne avait du doigté. Nous nous envolâmes comme une plume et les limites du système furent vite atteintes.
— Allez donc tout droit ! lui suggérai-je. Je vous propose de faire le tour du trou noir central.
— Ok chef ! me répondit-elle.
À son ton enjoué, je sus que j'avais gagné la partie. Nous nous approchâmes du trou noir, monstre obscur dévorant tout ce qui passait à sa portée. Une signalisation efficace réglementait son approche. La vitesse était limitée et il était interdit de stationner.
— Attention ! fis-je. Ne vous engagez pas à contre-sens !
— Ah ne commencez pas ! répliqua-t-elle. J'ai horreur que l'on me fasse des réflexions lorsque je pilote.
Elle avait vraiment un sale caractère ! Nous eûmes vite fait de contourner le trou noir et Lucie s'engagea sur une trajectoire rapide pour tester la soucoupe à grande vitesse. Le compteur d'années-lumière s'emballa.
— Ouah ! Elle a une sacrée pêche ! s'enthousiasma-t-elle.
— Je vous avais dit que c'était une super occasion.
— Je vais tester le freinage.
— Allez-y.
J'aurais dû me taire ! Sur sa sollicitation, la soucoupe pila presque. Heureusement, il n'y avait pas de circulation, sinon nous nous serions certainement fait emboutir.
— Doucement, m'écriai-je. Nous ne sommes pas tout seuls !
— Bah, de toute manière, répliqua-t-elle, si quelqu'un m'était rentré dedans il aurait été en tort.
— Oui, enfin si on peut éviter d'abîmer le matériel...
— Il y avait une priorité à droite, je m'en suis aperçue au tout dernier moment, désolée !
J'agitais mes tentacules dans une expression de lassitude.
— Laissons tomber ! Je propose de retourner à la base, si vous pensez avoir fait le tour des fonctionnalités de cette soucoupe. Elle vous plaît ?
C'était le moment de vérité. Un petit courant d'excitation parcourut mes ventouses. C'est un peu mon problème : j'ai du mal à cacher mes émotions. Heureusement, les Terriens sont incapables de les déchiffrer.
— Elle est pas mal, convint Lucie. Quel prix m'avez-vous annoncé déjà ?
— Nous n'en avons pas encore parlé. Compte tenu du fait qu'il faut la « terratransformer », je vous la propose à...
— Je vous écoute.
— Elle est à vous pour 25000 galaks blancs. C'est une belle affaire !
— Attendez, me contra-t-elle. On ne doit pas parler de la même chose !
— Pourquoi ? C'est un prix tout à fait modéré.
— Pas du tout ! Je vous ai informé que mon budget s'élevait à 10000 galaks blancs !
— Voyons chère Terrienne, comme on dit chez vous, revenez sur terre ! Pour 10000 galaks blancs on n'a plus rien aujourd'hui !
— Mais ce prix est exorbitant ! Je me suis renseignée, j'ai contacté d'autres marchands !
— Ah oui ? Et vous n'avez pas fait affaire avec eux ?
— Les modèles présentés ne me plaisaient pas, mais je suis capable de comparer avec ce qu'offre le marché. Vous êtes au moins 10000 galaks blancs trop cher.
— Voyons Lucie, soyez raisonnable, 25000 galaks blancs, pour cette Zygomar, c'est le juste rapport qualité/prix, c'est même presque donné. Vous ne trouverez pas mieux ailleurs, croyez-moi !
— Vous essayez de me rouler parce que je suis une pauvre Terrienne sans défense !
— Dites donc ! Je ne vous permets pas ! Je suis un commerçant honnête ! Ce prix est justifié, vous prenez ou vous laissez !
Elle était bien partie pour me mettre en boule, cette espèce de bipède frileuse. Que s'imaginait-elle, que j'allais baisser ce montant sous prétexte que Madame Lucie n'avait que 10000 galaks blancs en poche ? Cependant, elle persistait dans sa folie. Elle dépassa alors les bornes. Avec le recul, je pense qu'elle ne s'en aperçut pas.
— Vous n'êtes qu'un mollusque gluant et avide, mais vous ne me tromperez pas, je connais la valeur des choses !
Sous le coup de l'insulte, mes ventouses se hérissèrent d'horreur. Jamais on ne m'avait traité ainsi. Je sentis la fureur monter irrésistiblement en moi. Je la fixai de tous mes lobes optiques. Un grand moment de tension régna dans la soucoupe.
— Vous savez ce que je vais faire ? lâchai-je.
— Non ? répondit Lucie, qui, manifestement, venait de comprendre qu'elle était allée trop loin...
Évidemment, Gabuzomeu m'apostropha à mon retour.
— Alors, l'affaire est dans le sac ? fit-elle en m'apercevant.
— Plutôt dans l'estomac, avouai-je, un peu honteux.
Notes
[1] Grande Traversée Interstellaire
[2] Anti Bolide Sidéral.
[3] Bon Coin Galactique.
[2] Anti Bolide Sidéral.
[3] Bon Coin Galactique.