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Les Musiciens | Sylvain Gay | 2025


29/03/2026
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Les Musiciens
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Pour Sylvie S.
 
Il était une fois un groupe de quatre musiciens qui, pour gagner leur vie, allaient de village en village et de ville en ville. Ces quatre musiciens animaient ainsi des fêtes de village et des mariages, des inaugurations et des fêtes d’anniversaire et parfois même, des foires et des marchés. Peu de temps auparavant, ils étaient cinq, mais la chanteuse et danseuse du groupe, qui était d’ailleurs la seule femme de la troupe, les avait quittés. Ces quatre musiciens commençaient à être âgés et ils avaient décidé de s’installer dans une grande ville afin de ne plus passer leur temps à se déplacer sur les chemins. Quand débute cette histoire, ils se dirigeaient vers cette grande ville en s’arrêtant parfois ici ou là pour gagner un peu d’argent.
 
Un jour, donc, ils arrivèrent au carrefour des Quatre Chemins. Comme son nom l’indique, deux routes se croisaient là, et cela faisait donc quatre directions possibles quand on repartait du carrefour. Ce carrefour était à la fois sauvage, car assez éloigné du plus proche village, et fréquenté, car beaucoup de gens passaient par là.
 
À cet endroit, un aubergiste et sa famille s’étaient installés. Leur établissement était grand et accueillant, aussi bien au voyageur fatigué qu’au commerçant pressé. L’aubergiste était grand et costaud. Il était aidé par ses quatre enfants, deux filles et deux garçons. Ils étaient tous aussi costauds que leur père, et les garçons étaient même un peu plus grands que lui. En revanche, on voyait rarement la femme de l’aubergiste. La raison donnée était qu’elle avait beaucoup de travail à la cuisine. Devant l’auberge, un grand écriteau en bois, solidement fixé à deux poteaux fichés dans le sol, portait l’inscription suivante :
 
Bienvenue dans cette auberge à tous les voyageurs.
Mais attention !
Toutes les violences, toutes les bagarres y sont interdites.
Ceux qui passeront outre seront immédiatement expulsés.
Qu’on se le dise !
 
L’inscription était tracée en grands caractères noirs sur fond jaune et répétée en dessous en caractères orcs. Pour accéder à l’auberge, on était obligé de passer devant.
 
Au bord du carrefour, il n’y avait que deux autres maisons. La première était située près de la route, mais en face de l’auberge. C’était un soldat à la retraite qui habitait là. Cet homme était passionné de fleurs et il en faisait pousser de magnifiques dans le jardin qui était situé derrière sa maison. De temps en temps, il le faisait visiter et en vendait même parfois des fleurs. Tous les soirs, il allait boire un apéritif à l’auberge et discuter avec les clients.
 
La deuxième maison était située juste à côté de l’auberge et c’était une vieille femme qui l’habitait. En réalité, cette femme était une sorcière et elle passait son temps à épier les allées et venues autour de l’auberge. Elle n’aimait pas le bruit et se réveillait facilement la nuit si quelqu’un passait devant chez elle. Elle ne mettait jamais les pieds à l’auberge et ne saluait jamais ses voisins quand elle les croisait.
 
Ce jour-là, donc, les quatre musiciens arrivèrent à l’auberge en fin d’après-midi. Deux d’entre eux étaient à cheval et les deux autres conduisaient un chariot bâché tiré par deux mules. Quand ils se présentèrent à l’auberge, ils proposèrent de jouer leur musique pour payer leur hébergement et leur nourriture. Le patron accepta et, après avoir pris un peu de repos, les musiciens s’installèrent dans un coin de la salle commune.
 
C’est le joueur de hautbois qui commença. Il interpréta un morceau lent et un peu plaintif. Il fut ensuite rejoint par le joueur de tambourin et le joueur de musette. Ils interprétèrent alors plusieurs morceaux de plus en plus entraînants, et bientôt plusieurs couples commencèrent à danser devant le bar. À un moment, le vielleux les rejoignit à son tour et le quatuor anima l’auberge jusqu’à tard dans la nuit. La musique s’entendait dans toute l’auberge et même au-dehors, sur tout le carrefour des Quatre Chemins.
 
Les musiciens se couchèrent fort tard cette nuit-là dans la chambre que l’aubergiste leur avait réservée. Le lendemain matin, l’aubergiste, enthousiaste après leur prestation, leur proposa de rester plusieurs jours.
— Écoutez, leur dit-il, je vous embauche pour trois semaines. Je mets deux chambres à votre disposition, comme ça, vous serez plus à l’aise. Vous serez nourris, blanchis et hébergés. J’aime beaucoup la musique et ici, nous n’avons pas souvent l’occasion d’accueillir des musiciens.
Ces derniers ne parurent pas très emballés par la proposition de l’aubergiste, du moins jusqu’à ce que ce dernier parle d’argent. Il leur dit pour les convaincre :
— Vous pourrez même toucher un peu d’argent. Je suis sûr que mes clients seront ravis. Nous y gagnerons tous.
Alors, la discussion commença et les deux partis finirent par tomber d’accord. Les musiciens allaient rester à l’auberge trois semaines et tous les soirs ils devraient jouer de la musique dans la grande salle. Ils s’engageaient aussi à renouveler leur répertoire un peu à chaque fois.
 
Et plusieurs jours passèrent ainsi. L’après-midi, les musiciens répétaient dans leur chambre. Les filles de l’aubergiste n’étaient pas insensibles au charme des musiciens et souvent, elles les dérangeaient en pleine répétition sous un prétexte ou sous un autre.
 
Les clients se firent plus nombreux, car le bruit courait dans tout le pays qu’un groupe de musiciens exceptionnels jouait tous les soirs. Et comme les clients d’une auberge ont toujours faim, et surtout toujours soif, l’aubergiste lui aussi était ravi.
 
Mais une qui n’était pas contente, c’était la voisine. En effet, la sorcière ne faisait pas trop la différence entre le bruit et la musique et comme elle habitait juste à côté de l’auberge, elle n’arrivait plus à dormir la nuit. Ajoutez les va-et-vient des clients plus nombreux que d’habitude et vous comprendrez qu’elle était décidée à faire quelque chose pour que cela cesse.
 
Elle commença à réfléchir et au bout de plusieurs jours, elle avait trouvé.
 
Dans sa maison, elle commença à préparer un sort qui, s’il réussissait, désaccorderait les instruments des musiciens. La sorcière se disait que des instruments de musique jouant faux feraient fuir les clients, ce en quoi elle n’avait sans doute pas tort. Mais la suite de l’histoire va montrer qu’elle n’avait pas pensé à tout.
 
Il lui fallut deux jours entiers pour préparer son maléfice. Elle le lança alors que les musiciens étaient au milieu de leur prestation. Ce soir-là, la salle commune de l’auberge était pleine de clients venus écouter le fameux quatuor. Les danseurs n’avaient plus beaucoup de place et l’aubergiste songeait sérieusement à agrandir son auberge.
 
Et soudain, les instruments se mirent à jouer faux. C’était comme si le hautbois et la musette n’étaient plus accordés. Quant à la vielle à roue, on aurait cru que le musicien se trompait de touches. Il n’y eut que le son du tambourin qui continua à être à peu près juste.
 
Surpris, les musiciens s’arrêtèrent de jouer. Ils jetèrent un regard suspicieux à leur instrument respectif et se réaccordèrent. Puis ils reprirent leur morceau où ils en étaient, mais rien à faire, c’était faux et la musique n’était plus si agréable à écouter, loin de là ! Les musiciens voulurent s’arrêter, mais l’aubergiste leur rappela leur accord et ils durent continuer leur prestation de ce soir-là.
 
Au fur et à mesure que les musiciens continuaient à jouer… faux, les clients commencèrent à quitter l’établissement. À la fin, il n’y avait plus que l’aubergiste, ses enfants – qui curieusement ne semblaient pas craindre les fausses notes – et le voisin passionné de fleurs. Tous allèrent se coucher plus ou moins dépités.
 
Le plus embêté était bien sûr l’aubergiste qui se demandait si les musiciens ne l’avaient pas fait exprès pour pouvoir quitter l’auberge plus tôt que prévu. Si c’est ça, se dit-il, ils auraient dû m’en parler. Nous aurions trouvé une solution.
 
Le lendemain matin, après une nuit un peu difficile, les musiciens s’expliquèrent avec l’aubergiste. Non, ils n’avaient pas fait exprès de jouer faux, et non, ils ne comprenaient pas ce qui s’était passé.
 
Sans attendre, ils accordèrent à nouveau leurs instruments et commencèrent à jouer, mais au bout de deux minutes – en fait peut-être moins – les instruments recommencèrent à jouer faux, sauf le tambourin. Oh, les instruments de musique n’étaient pas complètement désaccordés, mais disons qu’une note sur deux n’était pas tout à fait à la bonne hauteur, ce qui rendait la situation des auditeurs très désagréable.
 
Au bout de plus d’une heure d’essais de morceaux différents et de nombreux efforts consacrés à essayer d’accorder leurs instruments, les musiciens renoncèrent. Ils étaient sur le point de remonter dans leurs chambres afin de préparer leurs affaires pour partir quand une tête inconnue jusqu’alors apparut à la porte qui donnait dans la cuisine. Les musiciens qui la virent eurent d’abord un mouvement de recul. C’était un visage grisâtre indéniablement féminin, mais avec des dents proéminentes. Quand il vit ce visage, l’aubergiste déclara :
— Ne vous inquiétez pas, c’est ma femme, attendez-moi, je reviens.
Il se leva et disparut dans la cuisine.
Les musiciens, perplexes, décidèrent d’attendre son retour dans la salle commune et se firent servir une bouteille de cidre par l’une des filles de l’aubergiste.
Quand ce dernier revint, une deuxième bouteille avait rejoint la première.
— Ma femme a eu une idée pour les jours qui restent avant que vous partiez, leur dit-il. Mais elle va vous le dire elle-même. Surtout, n’ayez pas peur !
Il appela en direction de la cuisine et les musiciens eurent la surprise de voir arriver une grande femme mesurant près de deux mètres et ressemblant un peu à un orc.
— Je vous présente ma femme et la mère de mes enfants, dit alors l’aubergiste. Comme vous le voyez, c’est une demi-orc. Cela fait vingt-cinq ans que nous vivons ensemble et vous comprenez pourquoi elle sort peu à l’extérieur. Elle a eu une idée.
— Bonjour, chers musiciens, déclara la femme.
Sa voix était forte et elle s’exprimait de façon un peu heurtée comme si, parfois, elle cherchait ses mots.
— Voilà, je vous propose de continuer à jouer dans notre auberge, mais avec d’autres clients. Je vous ai écoutés tous les soirs depuis que vous êtes avec nous et j’ai beaucoup aimé votre façon de jouer hier soir.
— Vous comprenez ? demanda l’aubergiste aux musiciens.
— Non, pas vraiment, répondirent-ils.
— Eh bien, reprit la femme demi-orc, je connais beaucoup de créatures qui seraient ravies de venir vous écouter même si les humains comme mon mari trouvent que vous jouez faux.
— Et quelles sont ces créatures ? demanda le vielleux.
— Ce sont des créatures qui vivent dans la forêt, mais qui normalement ne fréquentent pas les humains, répondit la femme.
— Mais encore ? insista le même musicien.
— Pas très loin d’ici vivent un clan de gobelins et plusieurs familles d’orcs. Ils viennent ici de temps en temps quand nous n’avons pas de clients humains.
— Nous n’avons jamais joué devant un tel public, dit le joueur de hautbois. Et ce sera sans danger pour nous ?
— Nous vous le garantissons, répondit l’aubergiste. Comme vous l’avez vu en arrivant, l’auberge est un endroit où les bagarres et les conflits sont interdits. Mes enfants et moi sommes de taille à faire respecter notre volonté.
Les musiciens hésitèrent encore un peu puis finirent par accepter l’étrange proposition. Et c’est ainsi que l’un des fils et l’une des filles des aubergistes allèrent dans la forêt pour transmettre un message à ses habitants.
 
Le jour même, quand en début de soirée les musiciens descendirent de leur chambre, ils furent impressionnés de voir des orcs et des gobelins assis aux tables de l’auberge. Ce soir-là, les quelques voyageurs humains qui séjournaient encore dans l’établissement préférèrent rester dans leur chambre. Seul le voisin passionné de fleurs était là.
 
Les musiciens, d’abord un peu apeurés, s’installèrent et commencèrent à jouer et, à leur grande surprise, le public fut très attentif. Heureusement, ils avaient assez de métier pour jouer malgré les discordances qui surgissaient de leur musique.
 
Au début, ils furent applaudis modérément, mais plus la soirée avançait et plus le public laissa paraître sa joie. À la fin, les orcs et les gobelins firent une ovation aux musiciens qui n’en revenaient pas.
 
Pendant tout le concert, l’aubergiste, sa femme et ses enfants n’avaient cessé de servir des boissons et de la nourriture aux clients. Quand tout fut terminé et que les orcs et les gobelins eurent repris le chemin de la forêt, l’aubergiste félicita et remercia chaleureusement les musiciens.
Le joueur de musette demanda :
— Mais vous, aubergiste, les fausses notes ne vous ont pas dérangé ?
— Non, car j’ai un secret, répondit l’aubergiste.
— Lequel ?
— Je me suis fait des tampons de mie de pain que j’ai fourrés dans mes oreilles, leur répondit-il avec un grand sourire.
Tous, les musiciens, l’aubergiste, sa femme et ses enfants éclatèrent de rire !
 
Et plusieurs jours passèrent ainsi. Tous les soirs, les musiciens jouaient pour des créatures qu’en temps normal, ils auraient évitées à tout prix. Les auditeurs étaient un peu plus nombreux chaque soir et même les visiteurs humains finirent par les rejoindre dans la grande salle. Les aubergistes et leurs enfants faisaient bonne garde et aucun incident ne fut à déplorer.
 
Finalement, les musiciens arrivèrent à la fin des trois semaines qu’ils devaient passer à l’auberge. Quand ils firent leurs adieux avant de partir, il y eut quelques larmes de part et d’autre. Les musiciens remercièrent longuement les aubergistes de leur avoir permis de vivre une expérience sans doute unique dans le monde de la musique. Puis, ils reprirent la route.
               
Et la sorcière, me demanderez-vous ? Eh bien, dépitée par l’échec de sa machination, elle décida de déménager. Elle vendit sa maison aux aubergistes et quelques jours après les musiciens, elle quittait à son tour le carrefour des Quatre Chemins où on ne la revit jamais.
               
Quant au soldat retraité, malgré tout ce qui les séparait, il sympathisa avec les étranges clients de l’auberge et de temps en temps, il se mit à vendre des fleurs aux orcs et aux gobelins. Enfin… surtout aux dames orcs et aux dames gobelines.

Sylvain Gay
Copyright © Sylvain Gay pour Le Galion des Etoiles. Tous droits réservés. En savoir plus sur cet auteur


💬Commentaires

1.Posté par Koyolite TSEILA le 29/03/2026 08:41 | Alerter
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KoyoliteTseila
Un conte chaleureux que j'ai eu plaisir à lire dans cette auberge présentée tout d'abord comme un lieu de rencontre, mais de tensions aussi, puis finalement d'harmonie. Une pause musicale qui est la bienvenue en ce triste monde. Merci, Sylvain.

2.Posté par Sylvain GAY le 29/03/2026 10:36 | Alerter
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Sylvain-Gay
Merci Koyolite ! Cette histoire est extraite des « Contes de Mévéryon », mon deuxième livre.

3.Posté par Éric MARIE le 29/03/2026 11:20 | Alerter
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ATRAVERSLESPACE
Pas de fausses notes dans ce joli conte présenté par Sylvain. Une histoire que jadis, on aurait pu raconter, au coin du feu lors d'une longue soirée d'hiver. Une lecture fort agréable. Merci pour le partage.

4.Posté par Claude AUBERTIN le 29/03/2026 12:50 | Alerter
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Klod49
Un conte qui pourrait être un classique ! Félicitations à l'auteur !

5.Posté par Michel MAILLOT le 29/03/2026 15:32 | Alerter
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mmaillot
Ça me rappelle, et c'est un compliment, un bouquin qu'on avait perdu, appartenant à mon grand frère, que j'ai racheté des années après. "52 contes merveilleux" de tous les temps et de tous les pays. Un ouvrage de forme presque carrée qui contenait, de plus, rangées à l'intérieur de la couverture, des d'illustrations pour chaque conte. Pour les petits et les grands, édité hélas en 1953 et jamais repris. A trouver d'occasion. En tout cas, l'esprit, la lettre, je les retrouve ici pour le plus grand bonheur dans ce 53ème conte qui pourrait donc se glisser parmi ses sœurs et frères d'antan.

Bravo Sylvain !

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