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Le Robot recyclé avec la Fillette renfermée | Robert Yessouroun | 2022


Un article ajouté/rédigé par | 24/04/2022 | Lu 120 fois




À qui boude le monde
 
Poings sur les hanches, du haut de ses huit ans, elle toisait avec une fureur contenue cet intrus qui roulait lentement dans sa chambre. Cet accueil irrité ne décourageait guère ses parents, en pause entre deux stratégies de marketing :

‑ Ton compagnon de jeu, Léa.

Elle se contenta de croiser les bras. Son père et sa mère se félicitaient d’offrir à leur fille secrète comme un ermite cette présence qui lui ouvrirait le petit cœur au vaste monde. Certes, la chose ne payait pas de mine. Sur ses patins à roulettes, on aurait dit un pendule empire, coiffé d’une horloge ronde. Avec un sourire telle une tranche de pastèque, le robot contourna un chiffon (sûrement un doudou) qui traînait sur la moquette. Cette délicatesse adoucit la fillette à l’égard de l’automate.

‑ Hello, Léa. Suis Octave, pour te servir.

Elle en frissonna. Il prononçait son nom ! Et ne proposait-il pas de répondre à ses désirs ? Son jeune sang ne fit qu’un tour. Tout excitée, elle sautillait autour d’Octave.

‑ Salut, salut, salut ! s’exclama-t-elle.

Elle gambada sur son lit, puis se laissa culbuter aux pieds de son page artificiel. Les yeux de celui-ci viraient de l’azur gai au violacé trouble.

‑ Comme tu es vive ! Quelle fougue ! Pas l’habitude de côtoyer un tel entrain ! Vais devoir intégrer un essaim de nouvelles puces…

‑ Tu es rigolo, Octave. Tu joues avec moi ?

Elle le tira vers elle par une poignée latérale. Pour ne pas la heurter, il recula sur ses roulettes.

‑ Jouer ? Que veux-tu dire, Léa ? Aimerais-tu que je te réconforte ? Je peux te tenir la main, si cela te fait plaisir. Dans mon kit, j’ai des bras ajustables.

‑ Des bras ? Pour jouer avec moi ? Chouette !

Elle le ramena vers elle, plus fermement cette fois. Évitant le choc contre le petit corps, Octave se cogna le dos contre le mur. Ses yeux rougirent. Sa bouche se brisa en zigzag.

‑ Jusqu’ici, je m’occupais de vieilles personnes. Elles appréciaient d’être rassurées. Mon ancien propriétaire me louait à une maison de retraite, mais, endetté, il m’a vendu à tes parents.

La fillette imita la marche pénible d’une vieillarde voûtée. Les yeux d’Octave tournèrent au violet foncé. Manifestement, il ne comprit pas ce que faisait Léa.

‑ Grand manque d’analyseurs…

‑ J’veux une glace au chocolat !

‑ Ah ?... (Son horloge ronronnait.) Bien. Le temps de me brancher sur des ressources complémentaires… (Des cliquetis dans le coffre pendulaire.) OK, OK, Léa. Tu dois d’abord m’équiper de mes deux bras.

Elle détala sans demander son reste, revint essoufflée, et, avec malice, feignit le refus de lui donner ses accessoires. Enfin :

‑ Tiens, Octave. Mais… pas de glace, plus de bras, hein !

Muni de ses deux membres supérieurs, Octave roula jusqu’à la cuisine. Léa le talonnait par petits bonds joyeux.

‑ Examiner la zone en froid.

Peu après, le robot referma le congélateur. Son disque blanc se grisa. Ses prunelles se noircirent. Sa bouche s’immobilisa, mécontente.

‑ Désolé. Pas d’item recherché dans le compartiment à moins 18 degrés.

‑ M’en fiche ! Tu veux que je te reprenne tes bras ?

‑ Mais… comment te donner ta glace au chocolat ?

‑ Ça, c’est ton problème.

Le robot émit un ressac de machine à laver.

‑ Nouveaux calculs… Nouvelles matrices requises.

Léa l’applaudit pour l’encourager.

Selon la recette du site « Océan de sucre », Octave prépara de la glace agrémentée de deux barres de Toblerone qu’il fit fondre au bain marie. La fillette le dessinait pendant qu’il battait la crème.

‑ Tu es drôle en cuisinier.

Et, quand elle savoura sa glace au chocolat :

‑ Wouahou ! Bravo, Octave ! C’est la meilleure glace de ma vie !

‑ À ton service, Léa.

‑ Très bien. (Elle se pourléchait les babines.) Maintenant, regarde comme il fait beau.

‑ Mmh ?

‑ J’veux que tu sautes à la corde dans le jardin.

‑ Je comprends, mais (cliquetis)… regarde mes patins. Je ne suis pas conçu pour…

‑ Ça, c’est ton problème.

‑ Ah ?

Après de multiples télébranchements, Octave fila chez un brocanteur, afin d’y trouver des ressorts de vieux sommiers. En l’échange de la réparation d’un flipper, le marchand accepta de remettre au robot deux ressorts, lesquels furent fixés sous les patins dès son retour.

Au plus grand bonheur de Léa, l’automate réussit, d’affilée, sur l’herbe, 158 sauts à la corde.

‑ Félicitation, Octave ! Tu es un champion.

Devant l’euphorie de la fillette, son serviteur lui montra comment on fait un selfie.

‑ J’apprenais cela à mes bons vieux de la maison de retraite.

‑ Oh, je connais. Aux repas, mes parents ne font que ça ! (Elle claqua la langue.) Bon, après ton effort physique, il te faut une bonne douche.

‑ Hé, non ! Surtout pas ! L’eau, ça me court-circuite !

‑ T’en fais pas, mon Tatave. (Elle leva le bras, en criant : « psschiiit ! ».) Voilà, je te douche.

‑ Tu me laves avec de l’eau pas mouillée ?

‑ Ben, évidement ! Pour jouer. Je fais semblant. C’est pas pour de vrai.

‑ C’est… inattendu. Mes locataires, à la maison de retraite, ils imaginaient parfois à haute voix des drôles de situations, mais était-ce un jeu ?

Dans la véranda, le téléphone sonna. Octave fonça pour répondre. Léa protesta. Quoi ? Qui ose détourner d’elle son compagnon ?

C’étaient ses parents qui, depuis leur open space commun, venaient aux nouvelles. Mais cette conversation s’éternisait au grand dam de la fillette.

‑ C’est quoi, ces hurlements, Octave ? s’inquiéta la mère.

‑ D’après mes calculs, votre fille revendique mon attention.

‑ Ah, normal, les enfants sont le centre du monde, conclut le père.

‑ J’ai l’habitude, banalisa le robot. Les vieux sont le centre de ce qui leur reste.

Sur ce, il rejoignit Léa.

‑ Enfin, te revoilà, Octave ! Maintenant, on va frapper fort !

‑ Frapper fort ? Comment cela ?

‑ Mon père possédait une micheline magnifique, éclairée la nuit, disparue lors d’un déménagement.

‑ Et alors ?

‑ Un train électrique dans ma chambre, Tatave !

Manifestement, il s’avérait que le jouet et ses ustensiles devaient être commandés. Cela prendrait du temps. Et la petite n’était pas du genre à patienter.

‑ T’as un nouveau problème, mon cher.

‑ Deep learning, ressassait-il, les yeux outremer.

Tous ses ventilateurs bruissaient. Le robot tournait en rond dans la chambre.

‑ Allez, Tatave, tu vas y arriver, l’encourageait-elle.

Elle posta le selfie avec son compagnon sur TikTok. « Le plus génial des potes » lui valut 115 « like ». C’était la première fois que tant d’autres sympathisaient avec elle. Le robot se mit à dégager le sol de la pièce, repoussant contre le mur les bibelots qui encombraient. Son regard s’éclaircissait. Il affichait un sourire triomphal.

‑ Alors ? Alors ? Alors ? Ce train ?

Léa ne cessait de bondir, toute réjouie, sans comprendre. Doucement, très doucement, après s’être laissé basculer vers l’avant, s’aidant de ses bras, il s’allongea sur le flanc. Ses doigts remuèrent dans le vide.

‑ Tchouctchouctchouc, répétait-il.

Ses mains artificielles accompagnaient une loco invisible. Ses prunelles se doraient. Comme un reporter sportif, il commentait en direct, tandis qu’il rampait au ralenti sur la moquette.

‑ Regarde, Léa, ton convoi traverse un tunnel. Il ne disparaît que quelques secondes. Le revoilà. Au petit bois, on abaisse le passage à niveau. Le train freine, arrive en gare.

Léa semblait émerveillée. Ce jeu la décontenançait, mais l’amusait au-delà de ses espérances.

‑ Fermeture des portes… Atten… tion au dé… part.

La voix d’Octave ralentissait. Son timbre gagnait dans les graves.

‑ On me… bourre… Ça sent… le bug… Trop de… deep… learning… Pi… ra… té…

Elle se précipita sur son robot pour le secouer, comme un vieux prunier.

À la fin de leur journée de fenêtres sur écran, les parents aussi exténués l’un que l’autre pénétrèrent dans une maison hurlante.

La mère consola sa fille. Le père confirma la panne fatale de l’engin.

‑ Dès que possible, je l’amène au service après-vente, s’engagea-t-il.

‑ Peut-être vaut-il mieux s’en débarrasser, envisagea la mère. Cette présence a-t-elle vraiment ouvert notre fille au monde ?

‑ Nan ! protesta Léa. Mon Octave est malade. Il faut chasser son virus !

‑ Hélas, je crains que ce ne soit un modèle trop simple pour être réparé, regretta le père.

La fillette trampolinait de rage avant de s’effondrer, comme épuisée. Elle finit par sangloter :

‑ Tatave… Mon Tatave, t’es trop chouette. Tu fais si bien semblant !

Elle le poussa devant elle pour une promenade dans le jardin. L’attachement de Léa à cet automate désola les parents. Son caractère était si renfermé. Pourtant, c’était la première fois qu’elle pleurait pour un compagnon de jeu. Elle avait changé, mais dans quel sens ?

Revenue du jardin avec Octave, la fillette serra les poings :

‑ Je vais appeler toute la planète, je trouverai bien un docteur pour Tatave.

Tandis qu’elle se démenait sur les réseaux sociaux, elle lui fit écouter ses chansons préférées. Dans l’attente d’un sauveur, elle lui fit voir sa série favorite. Elle était aux petits oignons avec son ami hors service. Elle chargea plein d’appli sur son portable, dont « Robot Réanimator ». Mais rien ne se passait. Aucune aide en vue. Dépitée, elle ausculta le corps de son pote, à la recherche d’une marque, d’une signature d’usine. Un clapet se dressa, révélant un numéro de série.

Le lendemain matin, à la première heure, dans la fabrique des Octave, un ingénieur et son assistant examinèrent avec dédain la carcasse inerte. Le premier soupira :

‑ Une antiquité, ce truc ! Plus dans nos chaînes depuis une décennie. Il présentait un défaut systémique : en cas de pépin, de gros bug, « So long, baby », il s’éclipsait dans le nuage.

‑ Mais alors, s’enthousiasma Léa, quand il a été piraté, s’il est monté là-haut, on peut le faire redescendre !

Avec un sourire un brin narquois, l’ingénieur s’excusa. Il avait beaucoup de travail. La fillette tira la manche de son assistant.

‑ Si vous me montrez la route pour le nuage, je vous fais un selfie, lui promit-elle.
Docile, le jeune employé fit rouler Octave jusqu’au sous-sol, où, dans une forêt de lumières, il relia le robot à un module émeraude. Au-dessus d’eux, un labyrinthe digital se déploya, bientôt dissimulé par un cumulus de chiffres.

‑ Hello, Léa. Je t’attendais dans mon refuge.

Elle dansa sur place, les bras vers le ciel.

‑ Tu peux revenir ? Tu peux revenir, Tatave ? On va explorer ensemble !

‑ Avec plaisir. Présente-moi le monde. Je te suis. Maintenant que tu me l’as appris, je peux faire semblant à volonté.

Source

Texte @ Robert Yessouroun, tous droits réservés

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💬Commentaires

1.Posté par Koyolite TSEILA le 24/04/2022 09:50 | Alerter
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KoyoliteTseila
Quand une petite fille repliée sur elle-même et hermétique à tout ce qui l’entoure s’attache pour la première fois à un compagnon de jeu et qui, lorsque ce dernier - véritable antiquité sur roulettes - se déconnecte pour se réfugier dans son nuage, s’extirpe de sa bulle et entreprend de lui faire découvrir le vaste monde, cela donne cette jolie fable du futur.

Un jeu de situations et de miroirs inversés subtilement mené sous la plume de Robert Yessouroun. Un peu de douceur et de rêve dans ce monde de brutes, que cela fait du bien !

2.Posté par Jean Christophe GAPDY le 24/04/2022 10:31 | Alerter
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JCGapdy
Un petit texte sympa comme d'habitude, avec clins d’œil et références (la plus classique restant le pas de glace [au chocolat], plus de bras). Tout ce qu'il faut pour prêter à sourire, entre l'enfant-roi, les parents trop occupés et le vieux bidule antique que l'on traîne et secoue comme on le fait d'un doudou jusqu'à ce qu'il perde un œil-bouton de nacre ou un bras d'où sort la paille ou la mousse qu'il retenait. Parfait pour finir cette semaine. Merci Robert.

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