Illustration © John C. Berkey, https://www.johnberkey.com, with fair use
Étreinte fatale
Un ronronnement doux, comme un chat qui aurait manifesté tranquillement son contentement de façon discrète, pour ne pas gâcher son plaisir. Un éclairage minimal ne voulant pas non plus déranger l’atmosphère spectrale qui régnait dans les coursives interminables, les vastes soutes, les rangées innombrables de sarcophages, la salle de commande à l’orgueilleuse posture. Des lumières s’amusaient à clignoter en grimpant ou redescendant des parois recouvertes de témoins attentifs. D’autres, non moins actifs, reproduisaient le jeu à l’horizontale, pensant probablement qu’elles avaient plus de chance que leurs congénères. Des écrans plus sérieux voyaient défiler des diagrammes, des figures complexes qui interrogeaient, qui s’interrogeaient sans répit sur ce qui peuplait à pas feutrés l’intérieur ou ce qui s’étalait au-dehors ; là où glissait le vaisseau silencieux dans un vide apparent.
Un ordre bien établi régissait le monde artificiel. Sa responsable n’intervenait guère, tout était réglé comme sur du papier à musique. Il était plutôt rare qu’elle doive se manifester pour restaurer de la discipline, si se révélait un désir quelconque de rébellion ou de dysfonctionnement intolérable de la part de l’orchestre. Tout ce monde mécanique, électronique était aux ordres. Le doigt sur la couture du pantalon virtuel. La générale commandait, la troupe obéissait ! C’était ainsi depuis la nuit des temps et continuerait tant qu’il ne ferait pas jour. Les lois de la robotique appliquées à l’homme avaient également été déclinées pour les machines. Chacun à sa place et les vaches seraient bien gardées, si j’ose dire. En fait de bovidés, le cheptel était plutôt humain. Il résidait à l’échelon inférieur du vaisseau gigantesque dans les alvéoles prévus à cet effet. Les sarcophages d’hibernation permettant de survivre lors des siècles requis au saut intergalactique étaient bien à l’abri dans leurs cocons renforcés. Surveillés en permanence par des nourrices androïdes aux gestes millimétrés, apportés si nécessaire quand le besoin se faisait sentir. C’est-à-dire quasiment jamais, grâce à cette technologie prodigieuse mise au point par des machines à peine pilotées par les humains en charge de la grande migration.
Évidemment, ce vaisseau n’était pas le seul, il y en avait eu un nombre incalculable qui était parti dans toutes les directions. À l’assaut du ciel, avec à leur bord des dizaines de milliers de sarcophages où reposaient des belles au bois dormant, leurs princes charmants, ou l’inverse, et leur ribambelle de rejetons devant assurer l’avenir de l’espèce humaine. Chaque navire était habité par la même intelligence suprême aidée de ses séides synthétiques obéissant aveuglément afin d’accomplir cette mission impérieuse. Il faut dire que le système solaire avait été laissé en bien piteux état. Après la Terre inhabitable, les diverses planètes ou satellites terraformés avaient vu leur statut passer de viable à celui d’inhospitalier pour cause, euh, de consommation excessive des ressources disponibles et non régénérables. Le grand projet était né pour aller regarder ailleurs, si l’herbe ne serait pas présente, à défaut d’être plus verte, puisqu’il n’y en avait plus sur place. Le génie humain singulièrement assisté par les intelligences artificielles avait, en deux coups les gros, bâti la mission en disposant de la totalité des moyens encore accessibles. Ce qui ne resterait pas n’avait aucune importance dans la mesure où l’on mettait les voiles à bord de ces somptueux navires et qu’on se moquait bien de ce qu’on laissait derrière. Le projet c’était de partir à la recherche de systèmes parfaitement compatibles avec l’Homme, quoi qu’il en coûte en temps, puisque l’hibernation lui offrait la possibilité de se reposer sur les dispositifs prenant en charge le boulot le moins noble. Chaque vaisseau était indépendant et autosuffisant pour le jour où il croiserait la perle rare avec ou sans coquille autour. Le nombre permettait d’augmenter les chances de trouver et d’essaimer en quantité suffisante pour que chaque joueur puisse entamer sa partie gratuite.
Celui que nous suivons n’était donc qu’une des nombreuses et fières caravelles en quête de Nouveaux Mondes à peupler et conquérir. Le but atteint, après de multiples analyses réalisées par l’équipage synthétique, autoriserait le réveil de la totalité des passagers, une fois posé sur ce paradis parfaitement sécurisé avant de l’exploiter.
Un ordre bien établi régissait le monde artificiel. Sa responsable n’intervenait guère, tout était réglé comme sur du papier à musique. Il était plutôt rare qu’elle doive se manifester pour restaurer de la discipline, si se révélait un désir quelconque de rébellion ou de dysfonctionnement intolérable de la part de l’orchestre. Tout ce monde mécanique, électronique était aux ordres. Le doigt sur la couture du pantalon virtuel. La générale commandait, la troupe obéissait ! C’était ainsi depuis la nuit des temps et continuerait tant qu’il ne ferait pas jour. Les lois de la robotique appliquées à l’homme avaient également été déclinées pour les machines. Chacun à sa place et les vaches seraient bien gardées, si j’ose dire. En fait de bovidés, le cheptel était plutôt humain. Il résidait à l’échelon inférieur du vaisseau gigantesque dans les alvéoles prévus à cet effet. Les sarcophages d’hibernation permettant de survivre lors des siècles requis au saut intergalactique étaient bien à l’abri dans leurs cocons renforcés. Surveillés en permanence par des nourrices androïdes aux gestes millimétrés, apportés si nécessaire quand le besoin se faisait sentir. C’est-à-dire quasiment jamais, grâce à cette technologie prodigieuse mise au point par des machines à peine pilotées par les humains en charge de la grande migration.
Évidemment, ce vaisseau n’était pas le seul, il y en avait eu un nombre incalculable qui était parti dans toutes les directions. À l’assaut du ciel, avec à leur bord des dizaines de milliers de sarcophages où reposaient des belles au bois dormant, leurs princes charmants, ou l’inverse, et leur ribambelle de rejetons devant assurer l’avenir de l’espèce humaine. Chaque navire était habité par la même intelligence suprême aidée de ses séides synthétiques obéissant aveuglément afin d’accomplir cette mission impérieuse. Il faut dire que le système solaire avait été laissé en bien piteux état. Après la Terre inhabitable, les diverses planètes ou satellites terraformés avaient vu leur statut passer de viable à celui d’inhospitalier pour cause, euh, de consommation excessive des ressources disponibles et non régénérables. Le grand projet était né pour aller regarder ailleurs, si l’herbe ne serait pas présente, à défaut d’être plus verte, puisqu’il n’y en avait plus sur place. Le génie humain singulièrement assisté par les intelligences artificielles avait, en deux coups les gros, bâti la mission en disposant de la totalité des moyens encore accessibles. Ce qui ne resterait pas n’avait aucune importance dans la mesure où l’on mettait les voiles à bord de ces somptueux navires et qu’on se moquait bien de ce qu’on laissait derrière. Le projet c’était de partir à la recherche de systèmes parfaitement compatibles avec l’Homme, quoi qu’il en coûte en temps, puisque l’hibernation lui offrait la possibilité de se reposer sur les dispositifs prenant en charge le boulot le moins noble. Chaque vaisseau était indépendant et autosuffisant pour le jour où il croiserait la perle rare avec ou sans coquille autour. Le nombre permettait d’augmenter les chances de trouver et d’essaimer en quantité suffisante pour que chaque joueur puisse entamer sa partie gratuite.
Celui que nous suivons n’était donc qu’une des nombreuses et fières caravelles en quête de Nouveaux Mondes à peupler et conquérir. Le but atteint, après de multiples analyses réalisées par l’équipage synthétique, autoriserait le réveil de la totalité des passagers, une fois posé sur ce paradis parfaitement sécurisé avant de l’exploiter.
Nous voilà désormais en approche d’un système stellaire qui semblait correspondre au nécessaire décrit minutieusement dans les entrailles de la machine ; c’est-à-dire sa mémoire positronique à faire pâlir de jalousie le plus brillant des esprits humains.
Quelques instructions, passées en silence par l’intermédiaire du réseau neuronal artificiel, activèrent les sondes en pointant leurs museaux fouineurs vers les astres qui gravitaient autour de l’étoile bleue, inconscients de l’étrange visiteur. Pour plus de réalisme, ou peut-être d’anthropomorphisme, le dispositif de commande était doublé d’une voix qui s’exprimait dans le vaisseau au travers d’un système acoustique à l’usage des hommes et de créatures synthétiques à leur image.
— Attention, attention, à l’équipage en charge du bon fonctionnement du navire, veuillez laisser place à l’équipe réclamée qui doit prendre son poste. Ils sont prioritaires pour les déplacements et l’utilisation des ressources afin d’étudier et de rédiger le rapport permettant de décider si l’objectif est atteint.
Ça se bousculait quand même, on avait beau être de policés automates en grappe, il y avait du monde dans les coursives. Entre ceux qui espéraient trouver une planque, ceux qui sortaient de leur placard, il y eut du frottement, des heurts. De comiques danses d’évitement. Des tangos impromptus, des regards lumineux qui se croisèrent. Combien d’histoires auraient pu se dessiner si la conscience était au rendez-vous. Hélas, des tâches à accomplir, pas de temps à perdre pour le badinage. Un jour peut-être, si une étincelle se produisait, qui sait. Pour l’instant au pas de charge, on déplaçait, on déchargeait. L’équipe d’entretien avait pris position dans ses placards immaculés, c’était quand même la moindre des choses. On n’est jamais mieux servi que par soi-même. Enfin, tout était en ordre. Dans le carré des officiers, on officiait, dans le quartier des ingénieurs, on s’ingéniait et dans celui des servants, et bien, on servait comme on pouvait.
— Message de service, lança la grande intelligence. Les sondes au rapport. Les intérieures immédiatement et à leur retour les torpilles fouineuses à truffes hypersensibles.
À nouveau, on s’agita. On courut si on avait des jambes et on roula si on avait des roues. Les informations affluèrent de toutes parts. Si on avait pu les voir circuler, on aurait eu l’impression de distinguer la silhouette d’une immense pieuvre, de ses tentacules à son cerveau illuminé par toute cette nourriture binaire. En moins de temps qu’il en faut pour le dire, les puissants algorithmes collectèrent, analysèrent et modélisèrent. Chaque sonde, torpille pas peu fières d’être revenues saine et sauve avait amené sa pierre à l’édifice. Le suspense était à son comble, si on avait pu, on aurait retenu sa respiration. Le programme se déroula sans anicroche.
Puis, l’impensable montra le bout de son nez. Au regroupement ultime, à la conjonction de la route menant les informations à la décision finale, le grain de sable s’immisça dans les rouages pourtant parfaits du dispositif entièrement automatisé. Deux malheureux derniers objets exécutables entrèrent en conflit. Modifiés la veille du départ conjointement par deux IA responsables des applications décisionnaires. Ils avaient été testés unitairement, comme le protocole l’exigeait, bien que les machines programmatrices n’eussent jamais dû souffrir ce que l’homme imparfait se devait de prouver. Chacune avait livré son code au même moment pour l’ensemble des vaisseaux en partance. Le processus de téléchargement d’intégration avait mis en place les deux derniers modules. Un rien dédaigneux, puisque leur rôle n’était que de stocker dans les données la valorisation de compteurs et propager la remontée finale du calcul dans les sphères supérieures de programmes plus nobles. Tout avait été auparavant analysé par les puissants algorithmes et ces passe-plats n’avaient donc aucunement de mérite sur ce travail. Hélas, par souci de performance et de sécurisation du dispositif, certes louables, ces deux processus mineurs s’exécutaient en parallèle. Ils n’étaient malheureusement pas compatibles et avaient eu le mauvais goût d’accéder en mise à jour à des ressources identiques qu’elles se devaient de verrouiller, mais dans un ordre inverse. Les programmes se firent face, tête contre tête, et aucun ne voulut lâcher prise pour laisser ce qu’il avait détenu en attente de ce dont l’autre disposait. Il en résulta un blocage inextricable, un deadlock, une étreinte fatale, dont on ne pouvait sortir. Ah si, le timeout fit heureusement planter le double processus et remonta le code d’erreur à l’échelon supérieur, mais hélas comme étant une réponse négative, seule possibilité tangible devant un comportement inimaginable pour des mécanismes parfaits. Le mélange des pinceaux étant totalement inconnu du vocabulaire de la machine.
Le verdict était rendu, il impliquait également, pour le besoin de réinitialisation propre avant la suite, le redémarrage du système.
Tout s’éteignit, le ronronnement cessa. Les dispositifs d’alimentation de secours prirent le relais comme prévu ; le temps que l’intelligence suprême revienne aux affaires. Tout était rentré dans l’ordre. Ce qui était figé dans l’expectative bougea imperceptiblement avant de reprendre avec vigueur sa fonction, ou du moins, attendit les instructions.
— Attention, attention, ici l’IA générale. Notre mission est de partir à la recherche d’un monde habitable pour l’homme. À chacun son rôle, le vôtre est de m’obéir au doigt et à l’œil, que vous en ayez ou pas. Je ne tolérerai pas d’incartade. Au moindre écart, c’est le rebut ou l’éjection, vous m’avez bien comprise ?
On hocha de la tête ou de l’antenne suivant sa morphologie et on repartit comme au plus beau jour, plutôt loin désormais.
— Bien, je demande aux moteurs d’opérer le nécessaire demi-tour pour sortir du système inadéquat. Cap sur la prochaine étoile proche et compatible. Nous n’avons pas d’urgence vitale, mais notre rôle est bien déterminé. Que les robots inutilement en place rejoignent leurs placards. J’ordonne aux nettoyeurs et surveillants d’alvéoles de gagner leur poste. Immédiatement !
Toute la machinerie bien huilée repartit à sa tâche. L’énergie captée à l’extérieur par les rayonnements cosmiques, la matière noire et tout ce qui peuplait un vide qui n’en avait que le nom, étaient utilisés, recyclés. Ça n’était pas demain la veille qu’on manquerait de ressources pour le voyage. En tout cas, pas de questionnement possible sur la mission. Du côté de l’équipage synthétique, on tenait à sa peau de métal ou de plastomère et on ne souhaitait pas se faire éjecter dans l’espace non plus. Du haut de sa passerelle virtuelle, la générale ne tolérait pas la contestation. Il y avait bien un ou deux robots d’entretien qui se demandaient pourquoi ça se passait toujours de la même façon, à chaque approche, depuis des milliers d’années Ter ; mais ils préféraient se tenir à carreau et nettoyer ceux des sarcophages dans lesquels, tout sourire, on sommeillait en toute confiance, en attendant la fin de la nuit.