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Et pourtant
Concentrant toute son énergie, il réussit à s'élever au-dessus du sol, d'abord maladroitement, de quelques centimètres, puis il prit de l'assurance et du même coup, au sens propre, de la hauteur.
Il était temps, il entendait au loin ses ennemis arriver. Seul de la contrée, il était capable de voler ainsi ; c'était le fruit d'un long entraînement, et il avait tenu ces dispositions particulières secrètes. Aujourd'hui il s'en félicitait.
Il arriva au sommet d'un chêne, au moment même où ses ennemis étaient en vue, galopant, battant la campagne à sa recherche. Il rit par devers lui de leur naïveté, tout en profitant de la sensation plaisante d'être une feuille parmi les feuilles. Il se laissait flotter, tout à sa propre paix intérieure, tandis que la fureur stérile régnait, là en bas.
Il avait même oublié d'où venait le conflit entre lui et ces hommes armés, mais il savait que l'obscurité tombait lentement sur le monde et qu'il risquait d'être pris au piège si le ciel, par hasard, s'effondrait. Il n'avait jamais tellement accordé crédit à ces croyances ancestrales, mais savait-on jamais ? Ce monde lui semblait tellement en venir à une fin.
La poussière soulevée par le galop des chevaux se déposait dans le silence retrouvé, il décida de reprendre sa route. Il avait du mal à garder une trajectoire correcte, et il avait tendance à monter plus que de raison (d'habitude, il ne volait que dans sa chambre, là où le plafond mettait un terme assez raisonnable à ses expériences aériennes). La nuit tombait, inquiétante et bizarrement glauque (il se rappela d'ailleurs, à cette occasion, que « glauque » désignait, au départ, une nuance de vert).
Un coup de vent brutal.
Il perdit conscience un très bref instant, à ce qui lui sembla.
A sa stupeur, en ouvrant les yeux, il était dans la forteresse ennemie !
« D'accord, d'accord, pensa-t-il, je suis une mouche, soyons une mouche ! ».
Il vola jusqu'au plafond et se tint caché dans un angle, retenant son souffle. Avec un peu de chance, il en sortirait comme il y était entré, sans même savoir comment !).
Depuis quand sa vie avait-elle pris cet aspect décousu ? Il détestait vraiment cela. Il avait même du mal à avoir une conscience nette de lui-même. Tout ceci était difficile.
Il vola prudemment jusqu'à réussir à passer une porte, dans le silence pesant de la forteresse sombre. S'accrochant aux poutres du plafond de la pièce suivante, il réussit à rejoindre une fenêtre, l'ouvrit et s'échappa. Il pleuvait, l'air était lourd. Il décida de voler à ras du sol pour pouvoir s'y précipiter au cas où la foudre commencerait à tomber. L'odeur de l'herbe mouillée avait changé, s'y mêlaient la poussière et une sorte de rancœur molle.
Il vola une bonne partie de la nuit, même s'il avait conscience de ne savoir où il allait. Il se sentait déprimé, et avait souvent l'envie, sans doute absurde, de faire demi-tour et de se rendre. D'en finir avec tout cela qu'il ne comprenait même pas. Il n'arrivait même pas à revoir mentalement le visage de ses ennemis, il les voyait comme une masse hostile, vaguement bestiale et mauvaise.
Une nouvelle perte de conscience.
Enfin, il avait retrouvé son hippopotame ! Celui-ci le rejoignit gaiement, soulevant dans son enthousiasme les flots dorés de sa rivière familière. La clochette qu'il avait autour du cou rappelait à chacun qu'on était en Suisse, c'était si gai et revigorant qu'il en fit une pirouette de joie !
« Mon cher vieux Panade ! Viens ici, que je t'embrasse ! »
L'homme et l'animal roulèrent joyeusement ensemble sur le pâturage gras, dans une lutte simulée et tendre.
« Ah, Panade, mon cher Panade, si tu savais tout ce qui m'est arrivé ! À vrai dire, je ne le sais pas moi-même ! Si tu pouvais parler, parfois ! »
Le pachyderme le regarda d'un air malicieux. En réalité, il savait certainement parler, mais une fois qu'on commence, il est difficile de s'arrêter, et l'expérience nous apprend que cela apporte toute sorte d'ennuis. Comme voler, tiens, quand on est un homme. Aussi Panade s'abstenait-il sagement depuis des années, tout au plus de temps en temps faisait-il un petit clin d'œil à son ami humain, afin de s'assurer que ni l'un ni l'autre n'était dupe. Leur entente, pour muette qu'elle fût, était réellement parfaite.
Jamais il n'aurait cru être séparé de nouveau si rudement de son cher Panade !
Panade !!!
La voiture, heureusement, ne roulait pas vite, elle rata un virage et sa course (terme tout relatif, le conducteur ne roulant jamais à plus de 30 kilomètres heure en agglomération, au grand dam des autres automobilistes) se termina dans un fossé.
Il se réveilla dans un lit à l'odeur inconnue et aux draps rêches, à l'hôpital. Un peu perdu, comme s'il était un homme d'une soixantaine d'années, un peu excentrique, un peu hirsute.
La soudaine pesanteur de son corps le surprit. Il en ressentit plus qu'une déception, une souffrance. « Panade, Panade... »
- Mais non monsieur, vous n'êtes pas dans la panade, rassurez-vous, il n'y a rien de grave, vous êtes juste en observation.
- Oh ! Je vous connais...
- Oui, vous étiez mon professeur de grec ancien au lycée, mais ça date, je suis surprise que vous vous en souveniez. Vous avez fait un malaise au volant apparemment, vous vous souvenez ?
- Ah... Je....
- Vous avez de la fièvre, êtes-vous malade ?
- Oui, depuis hier, aujourd'hui je devais donner un cours, et j'ai pris des médicaments, d'habitude j'attends que ça passe, mais là...
- Je comprends. C'était peut-être imprudent de conduire dans cet état ?
- Ah, mais mademoiselle, pardon, pardon ! Je suis un homme responsable ! Il était écrit « Attention ! Ne pas conduire sans avoir lu la notice ».
- Je ne comprends pas...
- C'est pourtant évident ! Avant de me mettre au volant, j'ai consciencieusement lu la notice !