4 x 4 | Bruno Blanzat | 2025


08/03/2026
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Peinture © Franz Marc, carte postale adressée à Lily Klee en 1913, intitulée "Sonatine für Geige und Klavier"
4 x 4

Ils ont vidé les rayons des magasins en tous genres, épuisé les puces, brocantes et antiquaires. La cimenterie n’a pas fait long feu, pas plus que la cour des matériaux des bricoleurs du dimanche.

Les casses automobiles sont redevenues des terrains vagues, mais pas pour longtemps, il fallait de la place. Les décharges ont muté en lieux industrieux, voués aux grands œuvres individuels.

C’était un tournant singulier dans une civilisation de particuliers. Ils n’étaient que quelques-uns, au début, à se piquer de cumul, à amonceler leurs propres monuments. Des tours en propre, ni copro ni syndic. Tout pékin s’est trouvé une parcelle de quatre par quatre, les couples et les familles se sont arrangés pour être côte à côte. Mais chacun chez soi, et tous en route pour en haut.

Sans fondement ni fondation, ils ont commencé à entasser les palettes, les pneus, les barils et les baignoires par-dessus les canapés, les matelas et les parpaings. Sans raison aucune, si ce n’est l’envie de faire comme tout le monde et de s’épanouir à la verticale.

Au début, bien entendu, c’était un jeu, sans gagnant ni perdant, on se contentait d’amasser. Puis les babels individuelles commencèrent à exister par elles-mêmes, à n’être que le seul horizon, la seule manière d’être.

Il n’y avait aucune garantie d’assurer à tous ce qu’il fallait de matière première, on alla donc piller les voisins, excaver les sols libres et creuser les montagnes. L’enthousiasme ne faiblit pas, car chacun, chaque soir, s’endormait le nez au vent, rêvant de toucher les étoiles.

Ils se nourrissaient des œufs des pigeons qui nichaient sur leurs corniches, ou des pissenlits des jardinières suspendues, et buvaient l’eau captée aux nuages qu’ils avaient fini par percer.

Certains mouraient à la tâche, mais il se trouvait encore des jeunes gens pour prendre leur place. Bientôt, les générations se tarirent. De plus en plus de ziggourats restaient abandonnées. Les derniers assaillants du ciel y puisèrent de quoi poursuivre l’ascension. Ils n’étaient plus que quelques-uns à poursuivre une ligne à sens unique dont personne n’aurait su dire la finalité.

Un jour, il n’y eut plus de quoi aller plus loin. Ils étaient une poignée, résignés à s’unir dans une tour ultime, ayant avalé toutes les autres. Les pierres, les pays, les forêts et tout le relief y étaient passés. La planète ne tenait plus que sur un confetti de quatre mètres de côté, supportant la plus grande construction jamais édifiée.

Tout là-haut, le petit groupe contemplait l’immensité, la tristesse se lisait sur les visages. La lune approchait, énorme et fascinante. Ils n’avaient jamais vu tant de surface, eux qui n’avaient vécu que sur un carré de quatre par quatre. Ils ne connaissaient rien aux longues marches, aux courses éperdues et à l’horizon toujours repoussé.

L’astre venait si près, il s’en fallait de peu qu’ils ne l’atteignissent.

Quatre fois quatre mètres à peine.

L’un d’eux secoua la tête et soupira.

« Tous ces cailloux. Quel gâchis. »

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