Un été indien (Didier Reboussin)

Publication Galion, 2025 - Texte offert par l'auteur


🪶 | 04/05/2025
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Je vous propose cette petite nouvelle. Écrite en 2024, elle est probablement une des dernières que je commettrai. J'espère qu'elle vous plaira. Bonne lecture !



© Le Galion des Etoiles
Mes nouveaux locataires étaient arrivés dans la journée mais je ne les découvris que le soir venu, en rentrant du bureau. D'ordinaire, je croisais rarement celles et ceux à qui je louais mon second appartement ; mais cette fois-ci je tombai sur mes clients lors de mon entrée dans le hall. Immédiatement, je fus impressionné par leur allure. Ils étaient trois, un homme et deux femmes. Je n'aurais su déterminer leur origine, si ce n'est qu'ils présentaient un métissage; mais d'une nature indéfinissable. Ils semblaient réaliser la symbiose de toutes les ethnies qu'abritait le monde ! Ils étaient vêtus avec un goût certain qui tranchait par rapport à mon port désinvolte. Ils étaient beaux selon les critères classiques de l'esthétique.
Ils me dévisagèrent sans marquer d'intérêt particulier. Je les considérai à mon tour, frappé, en ce qui me concernait, d'une inexplicable stupeur. L'homme et une des femmes étaient d'âge mûr ; la plus jeune me fit un effet saisissant. Je ne parvenais pas à détacher mon regard de sa silhouette enchanteresse, célébrée par une robe chatoyante aux motifs aussi sophistiqués qu'insensés. Ses longs cheveux noirs rejetés en arrière encadraient le plus joli minois qu'il se puisse imaginer. Des yeux verts, en amande, chargés d'un extraordinaire magnétisme se posèrent sur moi, me troublant sur le champ. J'étais presque incapable d'articuler le moindre mot.
— Vous êtes monsieur Chambers ? me demanda l'homme avec un étrange accent chantant. Il arborait un costume gris à la coupe soignée. Ses souliers noirs brillaient sous la lumière des lampes du hall et un nœud papillon bleu nuit ajoutait une touche ultime d'élégance à sa tenue. Son maintien n'était pas forcé : il l'affichait avec aisance.
J'opinai de la tête en tentant de rassembler mes idées :
— Vous avez trouvé vos clefs facilement ? Vous êtes bien installés ? m'enquis-je dans un effort réel pour reprendre pied.
— Aucun problème cher monsieur, fredonna quasiment l'homme. Nous allons maintenant explorer les environs. Ce quartier est si désuet, si pittoresque.
— Désuet ? répétai-je bêtement.
Je ne voyais pas ce qui pouvait inciter cet homme à émettre un tel jugement. Dans ce secteur de Long Island s'éleve un ensemble de bâtiments récents comprenant peu d'étages, noyés dans la végétation et bénéficiant d'une architecture moderne. Beaucoup bordent l'East River, offrant pour les mieux lotis une vue imprenable sur Manhattan. C'était d'ailleurs l'atout principal de l'appartement que je louais. Mais à peine avait-il prononcé ces mots que la femme qui paraissait être sa compagne, prenant manifestement conscience de mon trouble, intervint pour le corriger :
— Allons Falsh, tu ne peux pas tout comparer à City !
Falsh ? C'était un drôle de prénom ! Je l'entendais pour la première fois. Cependant je n'étais pas au bout de mes surprises.
— Valina je ne pense pas à mal : c'est juste une constatation. On y va ?
Sans plus se préoccuper de moi, le trio se dirigea vers la porte, me laissant sur place, dubitatif. Je suivis des yeux la femme la plus jeune jusqu'à ce qu'elle s'efface de mon champ de vision, fasciné par ses formes magnifiques. Valina ? Il y avait là une intonation hawaïenne.
Au bout de quelques secondes je revins sur terre et rejoignis mes propres pénates. J'ai eu la chance inouïe d'en hériter, ainsi que du petit appartement contigü que je loue à la semaine ou au week-end. Bien placé dans une zone à la fois touristique et résidentielle de New York, il apporte du beurre à des épinards qu'un traitement de gratte-papier me sert sans garniture. Une fois chez moi, je me ruai vers mon ordinateur pour passer en revue toutes les informations dont je disposais sur ce trio. Celui-ci résiderait ici jusqu'à mercredi prochain. C'était une durée de séjour originale, rares étant les locataires s'éclipsant en milieu de semaine alors même que tout était payé jusqu'au vendredi soir ! Le nom donné était aussi une énigme : Waxch. Une origine germanique ? Une petite voix me sussura que ce n'était sans doute pas le cas. D'ailleurs, la nationalité déclarée était américaine, quoique cela ne voulut rien dire. Si je me fiais aux données qui défilaient sous mes yeux, ces gens arrivaient en droite ligne de Los Angeles. Pourquoi parlaient-ils alors d'une « City » ? Des tas de villes accolaient ce terme à leur nom, mais aucune ne s'appelait simplement ainsi ! La jeune femme – la fille du couple selon ces informations – se prénommait Analia, ce qui sonnait plutôt slave. Son image m'obsédait à un point tel que je me surpris à murmurer ces trois syllabes à voix basse. Je me repris sur le champ, soucieux de chasser son fantôme de mon esprit. Je devinais qu'une telle fille devait tourner la tête de tous les mâles qui l'approchaient et que j'étais victime à ce titre de son charme. Je n'avais aucune raison d'y succomber même si, par rapport à elle, mes connaissances féminines m'apparaissaient subitement ternes. Je l'avais juste aperçue une minute et cela avait été suffisant pour me faire chavirer !
Je passai une soirée agitée, peinant à me couler dans mon moule d'homme emporté par le cours d'une existence solitaire. Je vivais ainsi depuis longtemps, tournant jour après jour les pages d'une histoire monotone et répétitive, quoique, parfois, l'arrivée d'occupants m'apportât, en sus de revenus supplémentaires, un peu de sel dans un quotidien fade. Mais cela ne le bouleversait jamais réellement. Aujourd'hui c'était différent.
Je mis un temps fou à m'endormir.
Deux jours s'enfuirent sans que je croise à nouveau mes singuliers locataires. Que faisaient-ils à New York ? À quoi consacraient-ils leur temps ? D'habitude je ne me souciais aucunement des activités de celles et ceux qui se succédaient ici. La plupart étaient des touristes venus visiter - l'espace d'un week-end - la Grande Pomme. Mais maintenant ces questions me taraudaient, bousculant ma routine.
*

En célibataire endurci, je déjeunais en ville aussi souvent que possible pour fuir le carcan des quatre murs entre lesquels je tournais. On était samedi, en début d'après-midi, et c'est en revenant chez moi que l'impensable se produisit. Je remontais le couloir lorsque je vis la porte de l'appartement des Waxch entrebaillée. J'allais la dépasser quand la voix d'une sirène m'interpella :
— Entrez donc monsieur Chambers !
Je m'arrêtai, tétanisé.
— Voyons, entrez je vous en prie !
Toute volonté annihilée, je m'avançai avec la démarche mécanique d'un robot vers l'origine de l'appel. Celui-ci provenait d'une chambre située sur ma droite et je compris que la porte en avait été laissée ouverte délibérement. Analia – ce ne pouvait être qu'elle – guettait mon arrivée.
L'esprit en désordre, je me tins immobile au seuil de la pièce. Je remarquai tout de suite que la décoration en avait été modifiée. Un tableau – enfin j'imaginais que c'en était un – composé de motifs abstraits était accroché en lieu et place du paysage bucolique qui y trônait d'ordinaire. Des bibelots dont je n'identifiai pas la destination étaient disposés sur les meubles qui eux, heureusement, m'étaient familiers.
Analia se prélassait, alanguie, dans un fauteuil de cuir fauve. Elle me dévisageait avec une expression indéfinissable, ses yeux merveilleux posés sur moi. Immédiatement, le peu de libre-arbitre dont je disposais encore s'évanouit d'un coup et je ne pus détacher mon regard du sien.
Elle portait une robe à la coupe inédite, dans un style proche de celui qui m'avait déjà frappé, aux motifs troublants, à la fois convenus et non-conformistes. La couleur de l'ensemble tirait vers l'orangé et des lignes rouges et noires, en s'y entrecroisant, s'ingéniaient à briser toute symétrie, achevant de dérouter le malheureux observateur que j'étais. Les dessins brodés déjouaient toute interprétation. Seuls dépassaient de ce vêtement insensé des chevilles et des pieds délicats, chaussés de ballerines au design élaboré.
— Asseyez-vous monsieur Chambers, ou puis-je vous appeler Steve ?
— Merci, me hâtai-je de répondre en me laissant tomber sur la banquette qui lui faisait face.
Elle me sourit, étouffant dans la foulée toute initiative de ma part. Elle resta silencieuse un court instant et je me surpris, dans mon désarroi, à me demander tout de même quelles intentions l'habitaient. Elle venait sciemment de m'attirer auprès d'elle : était-ce simplement pour se jouer de moi ?
— Quelle saison merveilleuse, ne trouvez-vous pas Steve ?
Qu'elle s'adressât à moi aussi familièrement m'enchanta. Me rendant à ses vues, j'admis platement que le soleil règnait en maître sur la ville depuis plusieurs jours, mais qu'il était un peu tôt pour parler d'été indien,
— Vous avez de la chance en effet, convins-je, sans parvenir à maîtriser totalement mon émoi. Votre séjour se déroule-t-il selon vos souhaits ?
— Oui, oui, s'empressa-t-elle de répondre. J'ai si hâte d'assister au spectacle.
— Un spectacle ? À Brodway ?
Elle balaya d'un geste ma question :
— Avez-vous déjà goûté au « larj » ? Non, évidemment !
— Euh...
Elle ne me laissa pas le temps de l'interroger sur ce mystérieux « larj » et me tendit un étrange coffret en métal ouvragé, manifestement conçu pour abriter un trésor. Il renfermait ce que je pris pour des cigarettes. Cependant je ne connaissais pas la marque « larj ».
— Servez-vous Steve, c'est tout à fait relaxant.
Donnant l'exemple, elle se saisit d'un bâtonnet et le porta à ses lèvres. Complètement subjugué, faisant fi de toute prudence, j'en attrapai un. De fait, cela s'apparentait par la taille, la couleur, l'aspect et la texture à une cigarette. En fixant la jeune femme, je vis qu'elle n'avait pas jugé bon de l'allumer. Elle inspira longuement à travers ce petit tube  et une expression de félicité inouïe illumina son visage. Elle tenait cette tige entre deux doigts aux ongles manucurés, peints dans un dégradé de bleus.
Je reniflai celle qu'elle m'avait offert. Cela ne dégageait aucune odeur mais, à peine l'eus-je placée entre mes lèvres que, sans transition, dès la première « bouffée », je chavirai dans une béatitude exquise. Je perdis pied instantanément pour émerger au sein d'une contrée nouvelle aux couleurs harmonieuses, résonnant de sons divins, riche de parfums enivrants. La réalité s'était dissipée au profit d'un fabuleux rêve éveillé.
— Laissez-vous aller Steve, n'ayez pas peur !
Sa voix me parvenait distinctement tandis que mes sens embrassaient de singuliers horizons. Les teintes des objets qui m'entouraient se déclinaient en une riche et chaude palette. Le moindre froissement du tissu de sa robe émettait des notes mélodieuses. L'air était saturé d'effluves précieuses et étourdissantes.
Dans un mouvement de panique incontrôlé je retirai le « larj » de mes lèvres. Immédiatement, je repris pied, totalement hébété.
— Qu'est-ce que c'est ? lâchai-je après avoir récupéré un soupçon d'assurance et déposé vivement le petit cylindre sur la table basse qui nous séparait.
Jamais je n'avais éprouvé une telle sensation, et je ne connaissais aucune drogue capable d'ouvrir les portes d'un monde aussi enchanté que celui dans lequel je m'étais aventuré.
— Jolen m'a offert ce coffret. Une composition célèbre mais dont il garde jalousement le secret. C'est réussi n'est-ce pas ?
— Jolen ? Qui est Jolen ?
— Voyons Steve, reprit-elle en me parlant comme si j'avais commis une bourde. Qui ne connait pas Jolen ? Ah, j'oubliais que vous ne pouvez pas le savoir ! Vous êtes excusé...
Elle n'avait pas lâché son « larj » et je compris qu'elle s'exprimait sous l'emprise des hallucinations que cette incroyable cigarette dispensait. Elle ne m'avait pas perçu tout de suite comme un étranger mais comme un... compatriote ! Oui, c'est ce mot qui me vint à l'esprit. Je sursautai malgré moi, incapable de développer mon idée plus avant.
— Je vous en prie Steve, reprenez votre « larj ». J'ai si envie de partager ce rêve en votre compagnie.
Malgré ma réticence et le chaos qui embrouillait mes pensées, l'irrésistible désir qu'elle m'inspirait fit que je m'inclinai, littéralement possédé. Je ramassai non sans appréhension l'étonnant petit tube que j'avais jeté sur la table et le portai à nouveau à mes lèvres. Instantanément, je fus ailleurs, projeté dans ce fantastique univers onirique. Analia vint s'asseoir à mes côtés, plus envoûtante que jamais, infiniment attirante. Alors j'entrai en communion avec elle, envahi par un plaisir jamais éprouvé auparavant. Elle se donna à moi sur un mode bien plus intense que celui délivré par la plus torride des étreintes physiques. J'entourai sa taille de mon bras et je la sentis ployer et frémir sous ma caresse.
— Oh Steve, cher Steve ! Pourquoi faut-il que cela nous arrive ?
Je n'avais rien à répondre. J'étais ébloui, emporté vers les sommets d'une joie fulgurante. que l'on n'atteint qu'en fusionnant avec l'être aimé. Oui, j'aimais passionnément Analia et c'était la première fois de ma vie que mon cœur s'emballait ainsi ! J'étais devenu follement épris d'elle, irrémédiablement, inexplicablement... Mon regard accrocha le tableau suspendu en face de moi et j'abordai alors les rives du nirvana. Un tourbillon de couleurs happa mon esprit et m'entraîna au centre d'un noeud de sensations ardentes. Je gémis de bonheur.
C'est alors que je perdis presque connaissance.
Dans la somnolence fragile qui suivit, succombant au flot d'images irréelles qui me submergeaient, me transperçaient l'âme, je fus le témoin muet et indifférent d'une conversation proche :
— Analia, tu as ratifié la Charte. Tu ne dois pas t'amuser avec cet homme !
— Il est charmant père, et séduisant. Nous n'ignorons rien de son destin, alors pourquoi le priver de ce moment d'ivresse ?
— La Charte l'interdit tout simplement. Y déroger, c'est tirer un trait définitif sur toute nouvelle excursion. C'est ce que tu souhaites ?
— J'aimerais le sauver ! insista-t-elle.
Il y avait un ton implorant dans sa voix.
— Il n'en est pas question ma chérie. Tu sais que cela est proscrit. Ce qui s'écrira dans trois jours ne devra pas être modifié, même dans ses plus infimes détails. C'est un jalon important dans le torrent des siècles. Oublie-le !
J'avais perdu la notion du toucher, du concret. Je ne humais plus la fragrance subtile du parfum dont usait Analia. Je ne distinguais plus le décor rassurant des lieux. J'évoluais -  tel un être désincarné aux perceptions infiniment sensibles - dans un autre plan. Mon esprit s'affranchissait de toute contrainte matérielle.
Je saisissais néanmoins les propos qu'échangeaient Analia et son père, mais ceux-ci n'éveillaient en moi aucune curiosité, aucun étonnement : j'étais détaché, blasé. Un sens nouvellement apparu me livrait les clefs d'une compréhension absolue de ce qui m'entourait. Analia et les siens n'avaient plus de secrets pour moi. Je savais qu'ils résultaient d'une évolution dirigée. Ses semblables avaient conjuré les maux anciens pour jouir d'une existence paisible et sûre. Une découverte fantastique leur avait ouvert les portes du temps. Ils avaient altéré des pans entiers du passé pour remodeler l'Histoire et façonner le présent le plus agréable qui soit. Leur œuvre était achevée et correspondait à leurs goûts. Ils avaient établi les conditions d'une fusion de toutes les races en une seule, homogène, mettant fin aux tensions communautaires. Concomitamment, une unique langue prévalait désormais dans leur monde, clef de voûte d'un universalisme autrefois jugé utopique. Ils avaient substitué à l'alimentation carnée une nourriture de synthèse. Ainsi libérés de l'agressivité prédatrice que le régime précédant favorisait, ils avaient naturellement tourné le dos aux dogmes religieux ou politiques qui édictent leurs Vérités en lettres de sang. Ils ne venaient pas d'où, mais de quand.
De tout cela j'avais parfaitement conscience et je l'acceptais avec placidité. Ils étaient ici en vacances pour vivre un événement important. Ils venaient précédemment d'assister à la passion du Christ. Ces voyages les sauvaient de l'ennui qui menaçait leur société. Ils étaient peu nombreux et menaient une existence frivole, avec, comme unique ambition, celle de savourer de nouveaux plaisirs.
Ils avaient réalisé un rêve séculaire, mais ils n'étaient pas heureux pour autant.
— Il est en état de clairvoyance Analia. Il n'aurait jamais dû l'atteindre. De ce fait il n'ignore rien de nous, il nous comprend. Tu as agi avec légèreté et tu nous as mis en danger. Il faut le raccompagner chez lui. Heureusement, il oubliera tout une fois réveillé.
*

Je repris pleinement conscience en soirée, affalé dans mon canapé, sans savoir comment ni quand j'avais pu y atterrir. Que m'était-il arrivé pour que j'éprouve un tel vertige ? Les ombres s'allongeaient dehors mais il faisait encore clair et la lumière de l'été finissant inondait la salle à manger. Mal à l'aise, je consultai ma montre : il était six heures et quelques minutes. Je n'avais aucun souvenir de cet après-midi ou plutôt si : je me revoyais au seuil de l'appartement des Waxch, attiré par une voix aussi charmante qu'irrésistible. Ensuite ? Plus rien.
Je fermai les yeux et l'image d'Analia dansa sous mes paupières. Analia... Je fus pris d'une immense envie de la serrer dans mes bras et j'eus la conviction intime que cette étreinte s'était déjà produite. J'ouvris à nouveau les yeux pour chasser ce mirage. Il y avait un voile opaque qui obérait ces dernières heures, occultant un pan d'histoire dont l'ignorance me désemparait.  Je me levai, empoignai une bouteille de whisky qui traînait sur un buffet et m'en versai une rasade. J'étais impuissant à établir la succession de mes faits et gestes récents. Ce n'était certainement pas le repas du midi qui était en cause ! Analia était au centre de mon tourment ; je le devinais sans pouvoir l'expliquer. Je m'approchai de la baie vitrée, songeur, le regard errant sur la « skyline » de Manhattan. Je me résolus alors : dès que je serais en présence de la jeune femme, je la presserais de me révéler le détail de ce que vous avions vécu ensemble pour effacer cette amnésie qui me désespérait.
*

Analia resta invisible jusqu'au lundi soir. Il semblait - quoique j'eusse été aux aguets le week-end durant - qu'elle ait usé de toutes les feintes possibles pour m'éviter. Ce jeu du chat et de la souris me mettait dans un état de fébrilité intense. Mon esprit était en feu, obsédé par son image. Aucune pensée rationnelle ne tempérait cette fièvre. Aussi, lorsque l'on gratta à ma porte ce lundi soir, mon cœur bondit-il dans ma poitrine. L'émotion me submergea. Je me doutais qu'il s'agissait d'elle, ce ne pouvait être qu'elle ! J'ouvris la porte : sa silhouette adorable se détachait faiblement dans l'obscurité du couloir.
— Steve je dois vous parler et je dispose de peu de temps pour cela. Puis-je entrer ?
Aucun mot ne franchit mes lèvres. Je m'écartai pour la laisser passer avant de repousser le battant. Elle se tenait devant moi, vêtue d'une de ses robes inimitables, belle comme jamais et je m'avançai pour la prendre dans mes bras. Elle ne me résista pas.
— Oh Steve, fit-elle en se dégageant doucement. Il ne faut pas.
Je n'étais plus le même homme : la passion me faisait perdre toute réserve. Pourtant je résistai à l'envie de l'enlacer à nouveau. J'aurais voulu lui avouer dans un souffle combien j'étais fou d'elle, que plus rien ne compterait pour moi que sa présence à mes côtés, que je ne pourrais plus vivre loin d'elle. Malheureusement, j'étais incapable de prononcer les paroles qui auraient rendu cette situation irréversible.
— Steve, reprit-elle en revenant se blottir contre moi : ne partez pas travailler demain !
Le contact de son corps contre le mien enflamma tous mes sens et je rejetai son avertissement. Je cherchai ses lèvres et les trouvai. La suite ne fut qu'ivresse et volupté, voyage dans une contrée merveilleuse, douce, belle, aimante. J'étais au-delà du plaisir. Je ne faisais plus qu'un avec Analia, me fondant en elle, la possédant sans esprit de conquête. J'était ébloui.
Je me réveillai au petit matin, transfiguré. Analia n'était plus à mes côtés depuis longtemps mais le lit conservait encore l'empreinte de son corps et un parfum très léger embaumait l'oreiller sur lequel sa tête avait reposé. Je me levai, grisé par cette nuit de rêve devenue réalité. Je me sentais différent, heureux. Agissant par habitude, je me fis couler un café, me lavai et m'habillai sans vraiment prêter attention à ces gestes quotidiens. J'agissais par pur automatisme, mes pensées égarées dans un autre monde.
Dans un état proche de l'exaltation, je quittai ma demeure pour me rendre au bureau. La journée s'annonçait ensoleillée et cela accrût mon euphorie. Pourtant, contrariant cette sensation, une petite voix intérieure, sournoise, me chuchotait que les Waxch quitteraient leur appartement dès demain. L'idée de ne plus revoir Analia m'était intolérable : que ses parents aillent au diable, mais il n'était pas question que je devienne un moderne Orphée !
Angoissé de ce fait par l'imminence de cette échéance, assis dans le bus, je regardai sans la voir l'East River en franchissant le Queensboro Bridge. Les buildings de Manhattan grandissaient et je me surpris à soupirer de dépit à l'idée de la tâche qui m'attendait. J'allais, dans « l'open-space » où j'opérais, aligner toute la journée des colonnes de chiffres, simplement pour le plaisir de les additionner. C'était un travail sans intérêt, purement alimentaire, comme pour beaucoup de mes collègues. Cependant une lueur d'espoir dissipait désormais ce brouillard, promettant la fin de cette existence ennuyeuse. Un nouvel horizon s'ouvrait à moi. Quoi qu'il advienne, il y aurait dans ma vie un avant et un après.
Comme d'habitude, je figurais parmi les premiers présents au bureau. Il n'était pas encore neuf heures et le gros de la troupe ne débarquerait que dans une bonne demi-heure. Les gens préféraient arriver tard et rester jusqu'à plus soif au travail alors que j'avais toujours privilégié une embauche matinale et un départ aussi tôt que possible. Ce n'était certainement pas la meilleure méthode pour être promu, mais je m'en foutais : je n'avais aucune ambition professionnelle. Un café en main, parcourant en diagonale un journal vieux de deux jours, j'étais bien déterminé à ne pas perdre Analia. Je ne savais pas comment y parvenir et je sentais que ce problème me tourmenterait toute la journée. La tête ailleurs, je m'assis devant mon bureau et allumai ce fichu ordinateur.
Le reflet bref d'un rayon de soleil contre une surface métallique mobile attira soudain mon attention.
Machinalement, je portai mon regard vers l'extérieur.
Terrifié, je vis la forme d'un jet se préciser et grossir à toute vitesse dans ma direction.
C'était le mardi 11 septembre 2001.

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