Tout n'est pas dit... | Robert Yessouroun | 2026


🪶Un article de | 12/07/2026
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Une réunion secrète et solennelle dans les bois de Jussy pour délibérer sur on ne sait quoi...



Tout n'est pas dit...

Photo © ArtTower, gratuite et libre d'utilisation, https://pixabay.com/fr | Montage © Le Galion des Etoiles
À Antoine Auchlin
 
Faut-il vraiment le préciser, vers midi, la canicule rissolait l’escouade de l’armée suisse qui bouclait tout le secteur dans les bois de Jussy, parmi les guêpes et les papillons.
‑ Accès interdit !
En sueur, le lieutenant serinait les flâneurs du dimanche. Parmi eux, une promeneuse voulut une explication.
‑ Pourquoi ce barrage militaire ?
‑ Chère madame, répondit poliment l’officier, le silence sur notre mission va sans dire.
En fait, à l’abri des curieux, devait se tenir une réunion secrète. Son objectif, débattre sur une controverse majeure.
À l’heure pile, la séance fut déclarée ouverte du bout des lèvres pincées.
Aussitôt, n’en pouvant plus, l’intempestif professeur Sorg, l’envoyé du ministère des sciences et de la technique bouscula l’assistance :
‑ Deux questions : qui nous a convoqués ? Qui a composé cette commission ?
Dans l’inconfort, le président, le docteur Olaf posa le doigt sur la bouche, avant de se forcer à murmurer sa réponse :
‑ Les services spéciaux, comme nous le savons tous, ici, et…
‑ À quoi bon échanger, si chacun de nous est supposé tout savoir ? l’interrompit le professeur Sorg.
‑ Parce que c’est notre mandat, rétorqua le président.
Un écureuil passa. Telle une étoile filante. Sous le regard innocent d’un renard.
Après l’incident, sans être lu, l’ordre du jour fut entériné, à l’unanimité des douze délégués sauf une abstention, neuf autour du vaste plateau circulaire, trois siégeant dans la béance au centre de cette étrange table en anneau. Ce trio détenait le droit de véto : deux membres de la commission ad hoc ainsi que le docteur Olaf, le président de celle-ci, doit-on le rappeler ? D’origine suédoise, il cachait qu’il était fier comme du fer de tenir les rênes de cette assemblée extraordinaire. Ne représentait-il pas le ministère de la démographie et de la santé ?
On aurait pu s’y attendre, Maître Ignace, le ressortissant du Québec renversa son gobelet d’huile, lequel roula sur la surface de l’humus. Le délégué des affaires étrangères s’excusa platement, comme d’habitude, pour sa maladresse gestuelle.
Selon le protocole, on vérifia les certificats de vaccination contre l’effet Milgram(*). Le document garantissait le libre-arbitre, l’indépendance d’esprit des délégués face à toute autorité.
Après cette formalité, l’aréopage délibéra sur les modalités de la prise de décision : unanimité ? Majorité relative ou absolue ? Maintien du droit de véto ?
Quelque chose sautillait. C’était une grenouille qui finit par bondir sur les genoux luisants de maître Ignace. Le batracien glissa sur une tache d’huile, mais coassa durant sa chute.
Bonhomme avec son visage de Pinocchio, le docteur Olaf s’adressa d’une voix friturée à ses pairs :
‑ Sachez que, quelle que soit votre décision, vous n’aurez pas de représailles à craindre. Les services spéciaux protégeront votre durabilité.
Son nez sembla presque s’allonger, mais aucun délégué n’y prêta la moindre attention, peut-être chacun connaissait le président comme sa poche (s’il en avait une).
‑ En préambule, pourrait-on rappeler les faits ? s’imposa le professeur Sorg, non sans rouler les mécaniques.
Des murmures se propagèrent de proche en proche autour de la table. Qui ignorait l’allergie à l’implicite de ce délégué ?
‑ Nous sommes tous au fait des faits, objecta sèchement le président.
Il poursuivit, débonnaire :
‑ Sachez encore que votre voix pèsera lourd sur l’avenir de l’espèce humaine. Elle éclairera la civilisation sur son destin, vu la nouvelle donne, donne révolutionnaire, qu’entraîne l’invention sur laquelle nous allons statuer.
‑ Formidable invention, concéda le professeur Sorg, mais ne jouons pas sur les calculs. Notre commission ne devrait-elle pas être instruite sur ce qui entoure le sérum impliqué ?
Perdue dans les bois, une cigogne noire survola les participants.
L’influenceuse Manella, une finaude du ministère du commerce et des services, avait obtenu, sous le manteau, les derniers rapports confidentiels :
‑ Chers fleurons de l’intelligence, d’après mes statistiques non officielles, les labos de l’Europe parviendraient actuellement à une production hebdomadaire de 50'000 doses.
Une sorte de pincement titilla le thorax du juge Fernand qui disposait de chiffres nettement inférieurs, à peine 10'000 par semaine. Mais au nom de l’harmonie dans le groupe, il s’abstint de contredire, surtout qu’il était notoire que sa collègue était coriace. D’ailleurs, celle-ci devait sûrement avoir le bras plus long que le sien. Donc, elle devait être mieux informée que lui.
‑ 50'000… C’est peu si l’on vise une distribution gratuite générale, remarqua Maître Ignace qui n’en revenait pas d’avoir osé s’exprimer.
‑ On n’en est pas encore là, parut se rassurer le docteur Olaf.
‑ Qu’importe leur nombre. De telles doses ne peuvent qu’offenser le Très-Haut, grinça l’archevêque Marlène, une vraie dame de titane celle-là ! Son articulation crépitait comme un mauvais micro. La représentante du ministère de la culture et des religions siégeait dans le vide central de la table ronde.
‑ Pour l’instant, bornons-nous à ce qui est vérifiable, trancha le président.
‑ Qui a inventé ce miracle secret ? demanda la commissaire Petula, déléguée de la police, aussitôt applaudie par le professeur Sorg.
Du tac au tac, l’archevêque Marlène grésilla :
‑ Les coupables - je pèse mes mots - sont une équipe de chercheurs artificiels. Vous devriez être bien placée pour le savoir, chère consœur.
‑ J’ai peur que le coût de sa fabrication n’ampute le budget de la protection de la Nature, déplora le garde-faune Ursulin, l’envoyé du ministère de l’écologie.
‑ Aujourd’hui, il s’élève à cinq cents millions par semaine.
‑ Et au détriment de qui, de quoi veut-on financer ce gouffre ? s’inquiéta l’amirale Syrianne, la représentante de l’armée.
‑ Au détriment de rien ni de personne. Notre mécène serait le NLH, la Nouvelle Loterie Hebdomadaire, qui couvre tout le continent.
Une heure et demie plus tard, l’assemblée méandrait toujours sur les avantages et les désavantages du sérum, sans toutefois déflorer ce qui devait se taire. En voici un aperçu :
‑ Et les effets secondaires, les précautions que l’usager doit prendre ? s’inquiéta le professeur Sorg.
‑ Vous les connaissez, répliqua, laconique, le docteur Olaf.
‑ Cette substance ne perturbera-t-elle pas les liens du mariage ? envisagea la commissaire Petula, au nom des forces de l’ordre.
‑ Et alors ? Le mariage n’est-il pas déjà bien malmené ? regretta l’archevêque Marlène. Moi, je m’inquiéterais plutôt du risque qu’il ne désertifie temples, églises, pagodes, mosquées, synagogues et autres chapelles.
On le voit, toute personne étrangère à cette assemblée des douze intelligences dernier cri aurait éprouvé le sentiment légitime que le cœur de ce qui s’échangeait là, lui échapperait jusqu’à son dernier souffle.
Sous les chênes, sans transition, sans cohérence, les questions se bousculèrent encore longtemps :
‑ Cette solution miracle n’attisera-t-elle pas les conflits entre la nouvelle et l’ancienne génération ?
‑ Ne sonnera-t-elle pas la fin de l’héritage ?
‑ Ainsi que le début du chômage massif ?
‑ La retraite ne sera-t-elle pas absurde ?
‑ Tout comme les peines de prison ?
Le docteur Olaf tenta de donner le coup de grâce :
‑ On est bien d’accord, ce sérum va forcément aggraver la surpopulation !
‑ Pas si l’on expédie le surplus humain sur la lune, sur Mars, voire au-delà, supposa le garde-faune Ursulin, garant uniquement de l’écologie terrienne.
‑ Hors de prix ! contra le chef-comptable Didime, délégué des finances.
‑ Soyons positifs, proposa la chercheuse Iphigénie, la déléguée de l’enseignement. Ne rendra-t-il pas les poètes et les mathématiciens heureux ? Heureux de leur génie rafraîchi ?
‑ Mieux, chaque individu de l’espèce humaine nous sera redevable à jamais dès les premiers effets de l’injection !
‑ Peut-on rappeler le nom de ce machin ? glissa le professeur Sorg, une fois de plus agacé par les sous-entendus.
‑ Superflu de mentionner ce que nous savons tous !
Le docteur Olaf fut acclamé. Toutefois, un picotement parcourut le thorax du juge Fernand.
‑ Vous avez vexé mon collègue des sciences et de la technique, protesta le délégué du ministère de la justice.
S’en suivit une volée de bois vert que le président finit par atténuer non sans peine. Mais passons sur les détails… Une heure plus tard, le moment solennel arriva. Il fallait prendre une décision. Qu’allait donner ce scrutin ?
‑ À quoi bon nous prononcer ? regretta l’influenceuse Manella, toujours au courant de tout. Ne sommes-nous pas unanimes à défendre les bienfaits de cette essence novatrice, fabuleuse ? Qu’importe les inconvénients sociaux mineurs qu’engendrerait sa gratuité sur le marché ?
Pour couper court aux tergiversations, le docteur Olaf rappela qu’il fallait répondre à la question : « qui s’oppose à la démocratisation du sérum ? ».
Ils passèrent au vote. Enfin, presque tous. Maître Ignace ne donna guère son avis, tant le délégué des affaires étrangères était focalisé sur un défilé de fourmis chargées d’un mystérieux ravitaillement.
Le nombre de mains levées ne fut pas compté. En effet, au centre de la table deux membres de la commission s’exclamèrent en chœur :
‑ Veto !
Il s’agissait de la représentante du ministère de la culture et des religions soutenue par le président, délégué du ministère de la démographie et de la santé.
Beaucoup semblèrent consternés. Une famille de sangliers reniflait quelques orteils irisés.
Personne, nulle part ne sut quoi que ce fût de cette potion frappée de l’omerta par un conclave confidentiel de robots. Avant de disparaître dans un coffre hermétique, parmi des fûts de déchets radioactifs, les flacons qui existaient déjà furent réduits à l’anonymat, en silence par décret.
Toutefois, une vieille Canadienne, ancienne laborantine, prouva à son gériatre qu’elle détenait bel et bien l’étiquette décollée d’une dose de l’invention décrétée nulle et non avenue.
‑ « New EJ » ? « EJ » ? sourit son médecin, narquois et incrédule devant l’inscription.
‑ « E » pour élixir, « J » pour jouvence, faut décidément tout vous dire !
 

📝Note
(*) L'expérience de Milgram fut menée par Stanley Milgram en 1963. Elle révéla le comportement humain face à un supérieur expert et la soumission à celui-ci.

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