Photo © suzalgurungz, gratuite et libre d'utilisation, https://pixabay.com/fr | Montage © Le Galion des Etoiles
Aux futurs parents
Dans le salon, le terre-neuve lèche la main pâle, immobile sur l’accoudoir. Assis sur son fauteuil Louis XIII, Rip, un trentenaire hébété, muet, le regard perdu. Un champignon synthétique dans chaque oreille. Ces cèpes auriculaires diffusent, en alternance, des harmonies de harpe et des tirades de sa femme, Irène. De telles séquences sonores visent à rompre l’aphasie et l’amnésie. Le mari boude le monde depuis qu’il a, pour la première fois, tenu dans ses bras son nouveau-né.
À l’intérieur de cette pièce, l’ancien se mêle au moderne. Une harpe Diva côtoie un haut-parleur High Tech OA (omni-azimuts).
Plus loin, au fond de la buanderie, entre le lave-linge et le réfrigérateur à vin, courbée devant la commode à langer vide, une silhouette luisante sous le soleil de septembre. Ses pupilles clignotent.
« Mise à jour de la gynoïde Kira. Code d’entrée requis. À cet effet, répondre au questionnaire suivant :
Votre origine ? »
‑ Tokio sud.
« Caractéristiques particulières ? »
‑ Source d’énergie : Indian tonic pétillant.
« Votre mission ? »
‑ Mère porteuse, nourrice, assistante maternelle. Attribuée à Zar, un bébé de 13 mois.
« Pourquoi de telles charges à un robot ? »
‑ Pour remédier à la dénatalité.
« Précisez en quoi votre présence est nécessaire. »
‑ Sur la Terre, de plus en plus, les couples renoncent à enfanter. La femme, par peur de l’accouchement, l’homme par crainte des obligations. Les deux redoutent pleurs et cris, nuits blanches, corvées parentales exténuantes.
*
La puce vibre, logée sous les touffes poilues de la chienne, Rosa. La porte automatique coulisse pour laisser passer le terre-neuve. La bête va se promener toute seule, survolée par une petite pelle-drone, prête à ramasser les crottes.
Non sans tristesse, Irène quitte le berceau. Son bébé chiale et Kira, sa nounou, est encore en révision. Est-ce une bonne idée, ce robot ? S’en accommoder, pas facile. Elle se retire dans le salon pour jouer de la harpe. La mélodie l’apaise.
*
Après le déjeuner, Irène se prépare à sortir. Le grand orchestre l’attend pour répéter la Symphonie fantastique de Berlioz. Alors qu’elle bâche sa harpe, dans le fauteuil Louis XIII, Rip ne semble pas s’intéresser à ces gestes. Il fixe un hochet sur le tapis.
Sur le pas de la porte, Kira vient montrer à madame le bébé qui somnole dans ses bras. Celle-ci grimace :
‑ Mon pauvre Zar ! Quelle odeur bizarre !
‑ Je comprends. C’est sa toilette.
‑ Ah ?
‑ Je ne peux le baigner. Il entre en crise sitôt qu’on le mouille. Une poudre spéciale assure son hygiène.
‑ Tu le saupoudres pour ne pas le contrarier ?
‑ Exact.
‑ Pourquoi n’aime-t-il pas l’eau ? Qui n’aime pas l’eau ?
‑ Je vous rappelle que j’ai dû le porter dix mois, madame. C’est un post-maturé. Il ne s’impatientait pas de venir au monde. Il fuit le changement brusque de sensation.
*
‑ J’en peux plus ! Fais quelque chose, Kira !
Irène se bouche les oreilles.
Le bébé tousse avant de pousser des hurlements. Sur la commode à langer, à moitié nu, il est couvert de boutons rouges. Rosa n’ose l’approcher.
‑ Sa fièvre baisse déjà, madame.
‑ Quelle négligence, Kira ! C’est à cause de ta fichue poudre de toilette, j’imagine.
‑ Oh, non, madame. C’est votre papa.
‑ Quoi ?
‑ Désolée. Quand votre père est venu, j’ignorais son état de santé. Il a voulu me serrer la main.
‑ Quelle idée stupide !
‑ Il a tellement insisté. Si attaché à cette coutume.
‑ Même avec un robot ?
‑ Bref, ce n’est que plus tard que j’ai remarqué qu’il était un peu fiévreux. La scarlatine, madame.
‑ Merci, la scarlatine ! Je vais jouer de la harpe dans le salon. Ferme bien la chambre.
Elle lorgne son époux engoncé dans le fauteuil.
‑ Tu t’en fous, toi, hein ?
*
La nuit sans lune. Une présence traverse le couloir sur la pointe des pieds. La porte de la chambre de Zar ne grince guère. En robe de chambre, l’ombre s’avance vers le berceau, s’agenouille. Elle demeure à son chevet, immobile comme en contemplation nocturne au-dessus du visage poupin. Elle se pince le nez, lui caresse la joue, pose ses lèvres sur le front.
‑ Qui va là ? murmure la gynoïde qui surgit dans la pièce.
‑ Chut ! Tu ne m’as pas vue, Kira !
La mère s’éclipse dans l’obscurité. La chienne aboie.
*
Ce matin, la pluie n’incite pas à la promenade. Pour son jour de congé, Irène décide de réorganiser la cuisine. Toute la cuisine. Elle se fait assister de Kira. Le bébé ne dort pas dans sa chambre, en grande aération. Il repose dans un petit berceau de la buanderie, en compagnie du terre-neuve. Rosa aime veiller sur lui.
La mère ne veut pas son fils près d’elle, dans la cuisine. Elle craint les sanglots, l’odeur et la contagion de la maladie.
Buffet, fourneaux, plans de travail sont encombrés. Partout, verres, tasses, assiettes, conserves, pots, saladiers, casseroles.
‑ Je souhaite changer l’ordre. L’ancien rangement m’énervait.
Dans la buanderie, le soleil perce les derniers nuages, éblouissant le nourrisson. Il se met à pleurer. Rosa gémit, semble hésiter. Brusquement, sa gueule saisit le bébé par ses langes. La chienne le porte avec délicatesse jusqu’au lave-linge à la lucarne ouverte. Enfin, Zar retrouve l’ombre à l’intérieur du tambour.
Dans la cuisine, sur l’escabeau, Kira dispose sur la dernière étagère de l’armoire friteuse, blender, presse-fruits, yaourtière, gril à raclette, cuiseur à riz. Irène augmente encore le volume d’Éric Satie.
*
C’est une époque où l’automatisation se donne à fond. Le lave-linge a lancé le signal de sa grosse fatigue. Il sera donc remplacé sans attendre. Le robot-livreur qui apporte le nouveau modèle connaît le code de la porte d’entrée. Il ne veut déranger personne, juste installer l’appareil sorti d’usine et emporter l’ancien vers la casse. Le terre-neuve tourne en rond, gêne souvent le robot qu’obnubile son travail. Mais heureusement, le livreur artificiel a l’habitude des obstacles. Une demi-heure ne s’est pas écoulée, le lave-linge remplacé est bien attaché aux parois de la camionnette.
*
Dans le salon, la chienne ne cesse de geindre. Rip calé dans son fauteuil semble surveiller le tableau d’un sous-bois paisible. Irène danse de rage, dans tous ses états. Stoïque, Kira manipule diverses télécommandes. Le géolocalisateur de Zar est actuellement en mise à jour. Impossible pour l’instant de savoir où le nourrisson a disparu.
‑ Je vous le promets, on va retrouver votre fils !
La gynoïde appelle le terre-neuve. L’animal le conduit devant le lave-linge. Elle remue la queue. Un appareil a succédé à l’autre à l’insu de tous.
On sonne. C’est la police municipale. Madame invective. On la calme. Ce n’est pas facile.
‑ Je ne désirais pas d’enfant. Puis j’ai voulu un fils, grâce à Kira. Pour partager mon petit réel. Et, vlan ! Il disparaît comme ça !
‑ Ben non, justement, m’dame. Un bébé ne disparaît comme ça. Il a quel âge ?
‑ 13 mois.
‑ 13 mois ? Il ne doit pas encore tellement marcher. M’sieur, là, il dit rien ?
‑ Non, il est en état de choc depuis la naissance.
*
Kira tente de joindre le robot-livreur. Mais l’automate se recharge, ne peut donc répondre. On sonne. Deux agentes municipales sur le seuil. La blonde porte un bébé dans les bras.
‑ Nous vous l’avons retrouvé ! Grâce au bracelet électronique sur son poignet. Il hurlait de tous ses poumons dans le tambour d’un lave-linge à la casse !
Irène aimerait étreindre son enfant, puis se rétracte.
‑ Kira, prends-le.
‑ Oh, non, c’est pas une bonne idée, m’dame. Votre gynoïde est une perverse ! Pour sûr, elle a voulu se débarrasser du bambin. Nous allons l’arrêter sur le champ !
‑ Vous plaisantez ? Sans elle, je devrais m’occuper jour et nuit de mon fils. Adieu, ma carrière d’artiste !
Les deux agentes se consultent sur le pallier. La brune sort un chapeau de son sac à dos.
‑ Bénéfice du doute. Liberté surveillée.
Elle la coiffe du chapeau.
‑ Tous tes gestes seront enregistrés. Au moindre écart louche, hop ! La batterie d’Indian tonic déchargée illico.
‑ Merci, madame l’agente, s’incline la gynoïde.
La chienne aboie. Rip hoche légèrement la tête. La blonde veut remettre le bébé en pleurs à la mère.
‑ Donnez-le à Kira.
La gynoïde berce avec tendresse le nourrisson qui ne cesse de crier.
‑ Je vais jouer de la harpe, Kira. Que la paix soit avec moi !