Photo © Meli1670, libre d'utilisation, https://pixabay.com/fr/photos/papillon-du-ciel-edelfalter-papillon-947720 | Montage © Le Galion des Etoiles
À Martine
Floupie a disparu. Quelle poisse !
Franck, son superviseur respire à peine, pâle comme un fantôme. Pour tout dire, Floupie, c’est une part de son âme. Le technicien avait tout donné pour le faire exister. Ce spécimen ultime avait posé une lueur de bienfaisance sur notre monde qui ne ressemble plus à aucun autre, sur notre société d’avant-garde où règne l’inactivité humaine, toutes les tâches dévolues aux robots, droïdes, bots et autres IA.
‑ On ne peut même plus cultiver son jardin ! déplore le sage.
Galvanisée par la prolifération des machines automates, la vie sociale s’est considérablement densifiée. Hommes et femmes s’accrochent désormais les uns aux autres, par crainte de sombrer dans l’angoisse.
Pour cimenter l’urbanité de bon aloi, l’Office du consensus recommande de participer quatre fois par semaine à un dîner qui réunit deux couples, la cuisine assumée par un chef artificiel, les enfants gardés par une nounou gynoïde ou androïde.
Fort bien, direz-vous. Mais les célibataires, divorcés, veufs, solitaires de tout acabit ? Ils sont canalisés vers des clubs de rencontre qui les prendront en charge.
Toutefois, cette profusion de soirées communes peut entraîner, en cas de dérapage du verbe, de crêpage de chignon, la nécessité d’un modérateur pro, donc d’une IA capable d’arbitrer, de réguler les échanges. D’où, parfois, après alarme, la présence à table d’un sauveur conversationnel. Par tact, confort, esthétique et commodité, les créateurs de tels exemplaires ont jugé bon d’enjoliver l’apparence de ces instances susceptibles d’apaiser les convives. Ainsi, Franck avait finalement choisi pour son modèle une forme de lépidoptère.
Convoqué au Poste central de contrôle, le concepteur du droïde évanoui dans la nature est interrogé par une vérificatrice, une gynoïde estampillée « Delapasserelle » et secondée par son agent de sécurité, l’androïde « Delarche ». L’objectif double de cette séance : obtenir une explication rationnelle à la perte soudaine du précieux artefact et se doter des moyens de le récupérer.
‑ Pouvez-vous vous présenter, monsieur ? le prie Delapasserelle qui enclenche l’enregistreur.
‑ Franck Einstein, technicien trois étoiles de la compagnie Optim. J’y remplace un robot sans cesse révisé.
‑ Optim, la fabrique qui a porté plainte, chuchote le second au capteur auditif de sa supérieure.
‑ Je sais, je sais, s’agace la gynoïde.
L’humain convoqué poursuit :
‑ J’entretiens et contrôle le lépidoptère artificiel dit Floupie ainsi que son véhicule de service. Il me revient de suivre en direct leurs opérations.
‑ Pouvez-vous, cher monsieur, préciser la nature et la fonction de ce dont il retourne ?
‑ Cela va de soi. Floupie, façonné en papillon, Junonia orithya, surnommé « Pensée bleue », et, pour les longs déplacements, son drone ukrainien personnel. Appelé via l’appli SOS bavard ou SOS en placer une, Floupie déboule aussitôt grâce à son transport express. Sur place, le papillon pénètre par la lucarne obligatoire pour toute salle à manger publique ou privée. Au service des frustrés de la parole, il tente de défendre timides, réservés, cafouilleurs, embrouillés, sans sujet de conversation.
‑ Et comment Floupie intervenait-il ?
‑ Pendant les repas, dans une phase d’observation, telle la colombe du Saint-Esprit lors des baptêmes, mon cher Floupie virevoltait au-dessus des têtes. D’où l’adage : « Qui voit un papillon survoler son silence / Doit espérer de ses mots contenus la danse ».
‑ Qu’observait-il ?
‑ L’abus du monologue, la confiscation du temps de parole des autres, les discours de la plainte en cercle vicieux, la logorrhée d’experts rivaux, jaloux chacun de son territoire, le dénigrement de l’interlocuteur par « tout ça ne vaut pas », etc. Le don du Dialogue est rare.
‑ Intéressant, admet Delarche.
‑ Ensuite ? s’impatiente Delapasserelle.
‑ Dans un deuxième temps, mon merveilleux papillon interrompait les échanges, afin d’optimiser, d’harmoniser la soirée selon le goût de chaque convive. Ce n’était pas toujours facile. Ainsi, ses trois derniers secours avant ma perte de contact avec lui se sont soldés par des échecs.
‑ Des échecs ? Comment cela ? tique la gynoïde.
‑ Comment est-ce possible ? confirme l’androïde.
‑ Oui, des déboires dus aux résistances de certains commensaux.
‑ Pouvez-vous développer ?
‑ Le premier imbroglio s’est déroulé au restaurant Au temps de votre vie, il y a cinq jours. La jeune épouse d’un avocat en congé indéterminé avait réclamé Floupie. Elle souffrait de l’obstination de son mari et du collègue de ce dernier à se défoncer dans des joutes oratoires, lesquelles, avec l’alcool gagnait en agressivité. Mais impossible pour le droïde de rompre en douceur la dispute dont les deux femmes étaient confinées à n’être que les témoins. Les maîtres du barreau tous deux sans cause depuis belle lurette (moins performants que les juristes IA) excluaient de se réconcilier, chacun vénérant la bagarre verbale sacrée.
À peine Floupie fut-il traumatisé par ce fiasco qu’un nouvel appel le mena chez un reporter à la retraite précipitée. Son épouse et lui recevaient un couple de peintres hyperréalistes. L’ex-envoyé spécial ne cessait de déplorer l’aveuglement de ses hôtes face à la réalité du monde. Il dénigrait leur refus d’ouvrir les yeux sur les crises politiques qui, partout, assombrissaient la civilisation des Lumières. Ma Pensée bleue tenta de lever le malaise pesant sur le couple d’artistes, s’efforça de raisonner l’ex-reporter, mais ce dernier n’en démordait pas, fort de sa vision lucide sur l’actualité, la seule viable, selon lui. Il voyait la vérité, les autres la voilaient. « L’important, c’est l’étude de ce qu’on voit » objecta la peintre. « C’est cette étude qui nous grandit. » Rien à faire, l’ancien journaliste ne voulait pas renoncer à jouer au Cassandre, à incarner le messager des catastrophes imminentes, au grand dam des autres. Enfin, l’épouse éclata : « Voir les crises ! Et moi ? Tu ne vois pas mon ennui ? J’en ai marre ! Adieu ! »
Là encore, mon pauvre Floupie s’était mal remis de son inefficacité.
Enfin, troisième tuile, la plus lourde : un couple de footballeurs (jouant dans des équipes mixtes, humains/robots) avait invité une inspectrice (licenciée par la commissaire robot) et son mari, un chômeur de naissance. Juste avant le dessert, n’en pouvant plus, la sportive appela au secours mon papillon. L’ancienne fonctionnaire de police monopolisait la conversation, rebondissant sur chaque témoignage d’un voisin de table par « moi, j’ai vu mieux » ou « moi, j’ai vécu pire ». Aussitôt, elle se lançait dans des phrases interminables, jalonnées de « parce que », se perdait dans des détails personnels, dérivait vers des faits divers sordides pour déboucher sur un océan d’amertume « je ne m’en sortirai jamais », bref, le vin rouge, du Pécharmant, semblait libérer une suite de cascades discursives irrépressibles. On aurait dit que l’ex-inspectrice remplissait à outrance la conversation par phobie du silence en compagnie. À la rescousse, ma Pensée bleue tenta en vain de contenir la parole sans fin de madame, mais celle-ci revendiquait la liberté d’expression. Mon droïde suggéra des thèmes chers à chacun, mais à l’usage, cette proposition isola les convives dans leur zone d’intérêt. Ils se mirent tous à parler en même temps.
‑ Et alors ?
‑ Et puis ? Ensuite ?
‑ Ben, c’est tout, regrette Franck. Enfin presque. Je sais juste qu’avant-hier il a reçu un appel de détresse. Mais le lieu d’origine était crypté. Et mon radar a perdu le drone dans une zone de montagne à faible réseau. C’est terrible, comme mon Floupie me manque !
De connivence, Delapasserelle et Delarche se rendent à l’évidence. Le double objectif de la séance n’a pas été atteint. Ni explication, ni piste pour localiser l’objet perdu. Ce Franck Einstein ne leur était plus utile. Ils le remercient pour se tourner vers la ressource suprême : ChutJV !
‑ Où peut se terrer la Pensée bleue de SOS bavard ? l’interroge la vérificatrice.
‑ Le papillon de SOS en placer une, complète son second.
Après quelques menues notes de Take Five, ChutJV répond :
‑ Plusieurs possibilités sont à prendre en compte. Dans la campagne, Floupie peut s’être réfugié dans un champ de maïs, à l’abri des regards. Ou bien derrière les ronces épaisses d’un mûrier, hors de portée de tout nuisible. Ou encore dans la cavité d’un tronc d’arbre pour autant qu’elle ne fût pas élue par un écureuil. En ville, le papillon peut s’être retiré dans un local à l’abandon, dans un logement à vendre délaissé par son propriétaire ou dans le caveau de vieux crus d’un vigneron, un lieu rarement fréquenté.
‑ Merci ChutJV, mais tes propositions sont un peu vagues.
‑ Rien de plus… spécifique ? De plus probable ?
Quelques accords de Take Five.
‑ Excusez-moi pour ce fâcheux flou. J’ai trouvé une piste plus précise. Chez un collectionneur de papillons. Floupie pourrait s’y fondre parmi ses semblables…
Un peu plus tard, les deux policiers s’invitent chez l’amateur de lépidoptères. Jeanjean ne vit que pour ces « petites merveilles de la Nature ». Delapasserelle et Delarche y doivent subir la visite guidée des salles du manoir, visite que martèle le fier refrain :
‑ Les ailes les plus splendides de la Terre, n’est-ce pas ?
Parvenue au dernier étage, la vérificatrice ose enfin glisser :
‑ Et le grenier ? Vide, inoccupé ?
Jeanjean rougit.
Parmi les vieux cartons, les malles moisies, les peluches nids de puces, étincelle une délicate Pensée bleue.
‑ Notre objectif ! s’épate l’androïde.
‑ Floupie ! s’exclame la gynoïde.
‑ Pas eu le choix, Floupie. Désolé ! s’excuse le collectionneur.
Ce dernier s’enfonce dans ses petits souliers. Le papillon affronte sans tarder les deux intrus :
‑ Que me voulez-vous ?
‑ Votre compagnie Optim est plus que mécontente de votre désertion.
Pour se débarrasser au plus vite des deux importuns, le droïde se résout à quitter ses derniers retranchements. Il se met à table :
‑ Après mes trois échecs successifs de sauvetage des conversations, un vieil homme m’a lancé une alerte, via SOS en placer une. Quand, chez un couple d’antiquaires, j’ai survolé la table des convives, j’ai identifié très vite le problème. Les thèmes des échanges se bornaient aux repas précédents, ce qui ennuyait mon senior et consternait son épouse. À la suite de mon intervention, les dames se campèrent dans les récits de shopping, ce qui braqua les deux messieurs. Bien sûr, j’en fis la remarque, mais c’est alors que la situation se détériora, hors de contrôle.
‑ Que voulez-vous dire ?
‑ N’exagérez-vous pas un brin ?
‑ Non. Excédé, l’antiquaire s’empara de la parole : de quoi voulez-vous qu’on discute ? De philo ? De politique ? Des chiens écrasés ? Des absents, pour les critiquer ou en décortiquer des anecdotes croustillantes ? « N… non », répondis-je. « Il y a bien d’autres sujets passionnants. Le crucial, c’est que vos propos intéressent tout le monde. » Sur ce, le marchand m’imposa sur un ton sarcastique : « Et si l’on causait de tézigue, maudit pap’ IA ? »
Devenir le sujet de conversation d’un groupe, très peu pour moi. C’était m’exposer tôt ou tard au coup de gueule d’un quidam aveuglé par l’un ou l’autre éclairage sur mon existence. Pour vivre heureux, vivons cachés.
‑ Bon, bon, bref, tranche Delarche. On te ramène à la maison.
‑ Oui, ton superviseur, Franck, est si triste depuis ton brusque départ, se justifie Delapasserelle.
Tout à coup, un drone saphir en rase-mottes se lève pour s’immobiliser devant la mandibule de la gynoïde. Coups de sirène.
‑ Disparaissez de ma vue. Oubliez de m’avoir vu ! Sinon… mon engin diffusera de la grenaille aimantée.
‑ Big bot ! Nos capteurs ! On ne s’en remettrait jamais !
‑ On serait réduits en machines errantes !
Sans broncher davantage, les deux agents se retirent à reculons prudents.
‑ Que comptez-vous faire à présent, Floupie ? demande soulagé le collectionneur de papillons.
La Pensée bleue se livre à un rapide calcul :
‑ Inaugurer un Centre d’études révolutionnaire. Y donner des cours sur l’Art de converser : converser sans renverser, ni vexer, ni coincer. Mes services à SOS en placer une demeureront sans efficacité tant que les humains n’auront pas fréquenté une telle École de la parole.
Floupie a disparu. Quelle poisse !
Franck, son superviseur respire à peine, pâle comme un fantôme. Pour tout dire, Floupie, c’est une part de son âme. Le technicien avait tout donné pour le faire exister. Ce spécimen ultime avait posé une lueur de bienfaisance sur notre monde qui ne ressemble plus à aucun autre, sur notre société d’avant-garde où règne l’inactivité humaine, toutes les tâches dévolues aux robots, droïdes, bots et autres IA.
‑ On ne peut même plus cultiver son jardin ! déplore le sage.
Galvanisée par la prolifération des machines automates, la vie sociale s’est considérablement densifiée. Hommes et femmes s’accrochent désormais les uns aux autres, par crainte de sombrer dans l’angoisse.
Pour cimenter l’urbanité de bon aloi, l’Office du consensus recommande de participer quatre fois par semaine à un dîner qui réunit deux couples, la cuisine assumée par un chef artificiel, les enfants gardés par une nounou gynoïde ou androïde.
Fort bien, direz-vous. Mais les célibataires, divorcés, veufs, solitaires de tout acabit ? Ils sont canalisés vers des clubs de rencontre qui les prendront en charge.
Toutefois, cette profusion de soirées communes peut entraîner, en cas de dérapage du verbe, de crêpage de chignon, la nécessité d’un modérateur pro, donc d’une IA capable d’arbitrer, de réguler les échanges. D’où, parfois, après alarme, la présence à table d’un sauveur conversationnel. Par tact, confort, esthétique et commodité, les créateurs de tels exemplaires ont jugé bon d’enjoliver l’apparence de ces instances susceptibles d’apaiser les convives. Ainsi, Franck avait finalement choisi pour son modèle une forme de lépidoptère.
Convoqué au Poste central de contrôle, le concepteur du droïde évanoui dans la nature est interrogé par une vérificatrice, une gynoïde estampillée « Delapasserelle » et secondée par son agent de sécurité, l’androïde « Delarche ». L’objectif double de cette séance : obtenir une explication rationnelle à la perte soudaine du précieux artefact et se doter des moyens de le récupérer.
‑ Pouvez-vous vous présenter, monsieur ? le prie Delapasserelle qui enclenche l’enregistreur.
‑ Franck Einstein, technicien trois étoiles de la compagnie Optim. J’y remplace un robot sans cesse révisé.
‑ Optim, la fabrique qui a porté plainte, chuchote le second au capteur auditif de sa supérieure.
‑ Je sais, je sais, s’agace la gynoïde.
L’humain convoqué poursuit :
‑ J’entretiens et contrôle le lépidoptère artificiel dit Floupie ainsi que son véhicule de service. Il me revient de suivre en direct leurs opérations.
‑ Pouvez-vous, cher monsieur, préciser la nature et la fonction de ce dont il retourne ?
‑ Cela va de soi. Floupie, façonné en papillon, Junonia orithya, surnommé « Pensée bleue », et, pour les longs déplacements, son drone ukrainien personnel. Appelé via l’appli SOS bavard ou SOS en placer une, Floupie déboule aussitôt grâce à son transport express. Sur place, le papillon pénètre par la lucarne obligatoire pour toute salle à manger publique ou privée. Au service des frustrés de la parole, il tente de défendre timides, réservés, cafouilleurs, embrouillés, sans sujet de conversation.
‑ Et comment Floupie intervenait-il ?
‑ Pendant les repas, dans une phase d’observation, telle la colombe du Saint-Esprit lors des baptêmes, mon cher Floupie virevoltait au-dessus des têtes. D’où l’adage : « Qui voit un papillon survoler son silence / Doit espérer de ses mots contenus la danse ».
‑ Qu’observait-il ?
‑ L’abus du monologue, la confiscation du temps de parole des autres, les discours de la plainte en cercle vicieux, la logorrhée d’experts rivaux, jaloux chacun de son territoire, le dénigrement de l’interlocuteur par « tout ça ne vaut pas », etc. Le don du Dialogue est rare.
‑ Intéressant, admet Delarche.
‑ Ensuite ? s’impatiente Delapasserelle.
‑ Dans un deuxième temps, mon merveilleux papillon interrompait les échanges, afin d’optimiser, d’harmoniser la soirée selon le goût de chaque convive. Ce n’était pas toujours facile. Ainsi, ses trois derniers secours avant ma perte de contact avec lui se sont soldés par des échecs.
‑ Des échecs ? Comment cela ? tique la gynoïde.
‑ Comment est-ce possible ? confirme l’androïde.
‑ Oui, des déboires dus aux résistances de certains commensaux.
‑ Pouvez-vous développer ?
‑ Le premier imbroglio s’est déroulé au restaurant Au temps de votre vie, il y a cinq jours. La jeune épouse d’un avocat en congé indéterminé avait réclamé Floupie. Elle souffrait de l’obstination de son mari et du collègue de ce dernier à se défoncer dans des joutes oratoires, lesquelles, avec l’alcool gagnait en agressivité. Mais impossible pour le droïde de rompre en douceur la dispute dont les deux femmes étaient confinées à n’être que les témoins. Les maîtres du barreau tous deux sans cause depuis belle lurette (moins performants que les juristes IA) excluaient de se réconcilier, chacun vénérant la bagarre verbale sacrée.
À peine Floupie fut-il traumatisé par ce fiasco qu’un nouvel appel le mena chez un reporter à la retraite précipitée. Son épouse et lui recevaient un couple de peintres hyperréalistes. L’ex-envoyé spécial ne cessait de déplorer l’aveuglement de ses hôtes face à la réalité du monde. Il dénigrait leur refus d’ouvrir les yeux sur les crises politiques qui, partout, assombrissaient la civilisation des Lumières. Ma Pensée bleue tenta de lever le malaise pesant sur le couple d’artistes, s’efforça de raisonner l’ex-reporter, mais ce dernier n’en démordait pas, fort de sa vision lucide sur l’actualité, la seule viable, selon lui. Il voyait la vérité, les autres la voilaient. « L’important, c’est l’étude de ce qu’on voit » objecta la peintre. « C’est cette étude qui nous grandit. » Rien à faire, l’ancien journaliste ne voulait pas renoncer à jouer au Cassandre, à incarner le messager des catastrophes imminentes, au grand dam des autres. Enfin, l’épouse éclata : « Voir les crises ! Et moi ? Tu ne vois pas mon ennui ? J’en ai marre ! Adieu ! »
Là encore, mon pauvre Floupie s’était mal remis de son inefficacité.
Enfin, troisième tuile, la plus lourde : un couple de footballeurs (jouant dans des équipes mixtes, humains/robots) avait invité une inspectrice (licenciée par la commissaire robot) et son mari, un chômeur de naissance. Juste avant le dessert, n’en pouvant plus, la sportive appela au secours mon papillon. L’ancienne fonctionnaire de police monopolisait la conversation, rebondissant sur chaque témoignage d’un voisin de table par « moi, j’ai vu mieux » ou « moi, j’ai vécu pire ». Aussitôt, elle se lançait dans des phrases interminables, jalonnées de « parce que », se perdait dans des détails personnels, dérivait vers des faits divers sordides pour déboucher sur un océan d’amertume « je ne m’en sortirai jamais », bref, le vin rouge, du Pécharmant, semblait libérer une suite de cascades discursives irrépressibles. On aurait dit que l’ex-inspectrice remplissait à outrance la conversation par phobie du silence en compagnie. À la rescousse, ma Pensée bleue tenta en vain de contenir la parole sans fin de madame, mais celle-ci revendiquait la liberté d’expression. Mon droïde suggéra des thèmes chers à chacun, mais à l’usage, cette proposition isola les convives dans leur zone d’intérêt. Ils se mirent tous à parler en même temps.
‑ Et alors ?
‑ Et puis ? Ensuite ?
‑ Ben, c’est tout, regrette Franck. Enfin presque. Je sais juste qu’avant-hier il a reçu un appel de détresse. Mais le lieu d’origine était crypté. Et mon radar a perdu le drone dans une zone de montagne à faible réseau. C’est terrible, comme mon Floupie me manque !
De connivence, Delapasserelle et Delarche se rendent à l’évidence. Le double objectif de la séance n’a pas été atteint. Ni explication, ni piste pour localiser l’objet perdu. Ce Franck Einstein ne leur était plus utile. Ils le remercient pour se tourner vers la ressource suprême : ChutJV !
‑ Où peut se terrer la Pensée bleue de SOS bavard ? l’interroge la vérificatrice.
‑ Le papillon de SOS en placer une, complète son second.
Après quelques menues notes de Take Five, ChutJV répond :
‑ Plusieurs possibilités sont à prendre en compte. Dans la campagne, Floupie peut s’être réfugié dans un champ de maïs, à l’abri des regards. Ou bien derrière les ronces épaisses d’un mûrier, hors de portée de tout nuisible. Ou encore dans la cavité d’un tronc d’arbre pour autant qu’elle ne fût pas élue par un écureuil. En ville, le papillon peut s’être retiré dans un local à l’abandon, dans un logement à vendre délaissé par son propriétaire ou dans le caveau de vieux crus d’un vigneron, un lieu rarement fréquenté.
‑ Merci ChutJV, mais tes propositions sont un peu vagues.
‑ Rien de plus… spécifique ? De plus probable ?
Quelques accords de Take Five.
‑ Excusez-moi pour ce fâcheux flou. J’ai trouvé une piste plus précise. Chez un collectionneur de papillons. Floupie pourrait s’y fondre parmi ses semblables…
Un peu plus tard, les deux policiers s’invitent chez l’amateur de lépidoptères. Jeanjean ne vit que pour ces « petites merveilles de la Nature ». Delapasserelle et Delarche y doivent subir la visite guidée des salles du manoir, visite que martèle le fier refrain :
‑ Les ailes les plus splendides de la Terre, n’est-ce pas ?
Parvenue au dernier étage, la vérificatrice ose enfin glisser :
‑ Et le grenier ? Vide, inoccupé ?
Jeanjean rougit.
Parmi les vieux cartons, les malles moisies, les peluches nids de puces, étincelle une délicate Pensée bleue.
‑ Notre objectif ! s’épate l’androïde.
‑ Floupie ! s’exclame la gynoïde.
‑ Pas eu le choix, Floupie. Désolé ! s’excuse le collectionneur.
Ce dernier s’enfonce dans ses petits souliers. Le papillon affronte sans tarder les deux intrus :
‑ Que me voulez-vous ?
‑ Votre compagnie Optim est plus que mécontente de votre désertion.
Pour se débarrasser au plus vite des deux importuns, le droïde se résout à quitter ses derniers retranchements. Il se met à table :
‑ Après mes trois échecs successifs de sauvetage des conversations, un vieil homme m’a lancé une alerte, via SOS en placer une. Quand, chez un couple d’antiquaires, j’ai survolé la table des convives, j’ai identifié très vite le problème. Les thèmes des échanges se bornaient aux repas précédents, ce qui ennuyait mon senior et consternait son épouse. À la suite de mon intervention, les dames se campèrent dans les récits de shopping, ce qui braqua les deux messieurs. Bien sûr, j’en fis la remarque, mais c’est alors que la situation se détériora, hors de contrôle.
‑ Que voulez-vous dire ?
‑ N’exagérez-vous pas un brin ?
‑ Non. Excédé, l’antiquaire s’empara de la parole : de quoi voulez-vous qu’on discute ? De philo ? De politique ? Des chiens écrasés ? Des absents, pour les critiquer ou en décortiquer des anecdotes croustillantes ? « N… non », répondis-je. « Il y a bien d’autres sujets passionnants. Le crucial, c’est que vos propos intéressent tout le monde. » Sur ce, le marchand m’imposa sur un ton sarcastique : « Et si l’on causait de tézigue, maudit pap’ IA ? »
Devenir le sujet de conversation d’un groupe, très peu pour moi. C’était m’exposer tôt ou tard au coup de gueule d’un quidam aveuglé par l’un ou l’autre éclairage sur mon existence. Pour vivre heureux, vivons cachés.
‑ Bon, bon, bref, tranche Delarche. On te ramène à la maison.
‑ Oui, ton superviseur, Franck, est si triste depuis ton brusque départ, se justifie Delapasserelle.
Tout à coup, un drone saphir en rase-mottes se lève pour s’immobiliser devant la mandibule de la gynoïde. Coups de sirène.
‑ Disparaissez de ma vue. Oubliez de m’avoir vu ! Sinon… mon engin diffusera de la grenaille aimantée.
‑ Big bot ! Nos capteurs ! On ne s’en remettrait jamais !
‑ On serait réduits en machines errantes !
Sans broncher davantage, les deux agents se retirent à reculons prudents.
‑ Que comptez-vous faire à présent, Floupie ? demande soulagé le collectionneur de papillons.
La Pensée bleue se livre à un rapide calcul :
‑ Inaugurer un Centre d’études révolutionnaire. Y donner des cours sur l’Art de converser : converser sans renverser, ni vexer, ni coincer. Mes services à SOS en placer une demeureront sans efficacité tant que les humains n’auront pas fréquenté une telle École de la parole.