La Fin des Haricots | Michel Maillot | 2023


🪶Un article de | 05/07/2026
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Illustration : The Day of the Triffids, série en 2 épisodes, réalisée en 2009 par Nick Copus d’après le roman de John Wyndham
La Fin des Haricots

Tout commença dans l’espace. Par une nuit spectrale avec lune, parce que pour ne pas en avoir, il aurait fallu se trouver sur Terre, sous une épaisse couche de nuages. Du genre à faire les intéressants, à se mettre en avant pour obtenir le beau rôle qui, en présence de l’astre nocturne, ne leur est jamais dévolu. Bref, par cette nuit avec lune baignée par un soleil lointain malgré tout omniprésent, un astéroïde de taille raisonnable, à la trajectoire un peu moindre, s’approchait de la planète. Après des semaines d’inquiétude et d’agitation extrême, les communautés scientifiques, militaires et politiques étaient reparties vers leurs occupations habituelles, plus ou moins nobles, suivant où l’on se situait sur l’échiquier du théâtre des ombres. Tous les calculs confirmaient la bonne nouvelle, le gros maladroit rebondirait sur l’atmosphère pour aller voir ailleurs si nous y étions. Compte tenu du temps que ça lui prendrait pour s’apercevoir que nous n’avions pas bougé, on jugerait à son retour s’il fallait s’en soucier.

Tout se passa comme prévu au grand soulagement des habitants de la troisième planète. Ou presque. Le géant rocheux, un rien pataud, se chauffa l’arrière-train en ricochant tel un caillou à la surface de l’eau. Mais, un morceau de son séant se détacha et pénétra la stratosphère. Il y en eut suffisamment pour que, après la combustion d’usage due à la caresse et au frottement un peu trop affirmés, il en restât pour s’abîmer sur le sol. La probabilité de tomber sur la terre ferme était plutôt faible, mais l’astéroïde ne comprenant rien aux mathématiques ignora la formule et finit par toucher dans le dur. Comme nous ne nous trouvons pas dans une nouvelle Anglo-saxonne, ce n’est pas sur un territoire d’Amérique du Nord qu’il déposa son corps fatigué. Non, ici, le point de chute se localisa en Auvergne, en plein milieu d’un de ces volcans assoupis depuis des milliers d’années. Plongés suffisamment dans leur sommeil un rien exagéré, ils ne poussèrent ni gémissement ni grognement faisant craindre un réveil tonitruant avec feu d’artifice en prime. Juste un sillon fut creusé proprement à la manière d’un film de série B aboutissant au reste fumant de l’orphelin du cosmos. Bousculé comme il se doit par la trajectoire, la vitesse, l’émotion façon montagnes russes, le bolide s’ouvrit en deux pour exhaler ce qui patientait dans ses poumons de pierre. Des spores ! Un joli nuage jaunâtre envahit l’atmosphère en se projetant fièrement comme un superbe champignon de poussière colorée. Jusque là, rien de bien inquiétant, tout du moins, tant qu’on ne se serait pas rendu compte de ce que pouvaient représenter ces petits grains insouciants. Alertés par les témoins, la gendarmerie, l’armée de Terre, on boucla le périmètre et on fit appel à nouveau aux scientifiques de permanence pour étudier le phénomène. Grommelant, maudissant qu’on les ait ainsi extirpés de leurs recherches fondamentales, ils s’exécutèrent malgré tout et rendirent leur rapport. Aucun danger pour l’homme, la planète et tutti quanti, qu’on se le dise. Les politiques embrayèrent pour rassurer la population dont ça n’était pas les oignons en affirmant que les frontières étaient bien dressées et que les vaches seraient bien gardées. Tout le monde se rendormit ou du moins s’en alla vaquer de nouveau à ses occupations coutumières afin que les affaires suivent leurs cours. Celui de la Bourse ou du long fleuve tranquille de la vie, tout du moins comme il était suggéré habituellement et fermement.

Mouais !

Un léger détail avait échappé à l’honorable assistance. Les spores, qui n’avaient que faire des frontières, commencèrent à se développer nonchalamment pour prendre une part importante de la surface terrestre et y étaler fièrement leur poudreuse apparence. Il ne se passa pas grand-chose de dramatique, certes, sauf pour un minuscule habitant jusque là épargné et ornant traditionnellement les assiettes d’amateurs éclairés par sa verdeur avant d’en garnir le fond de leurs estomacs. Les haricots, qui malheureusement n’avait pas droit à la parole, n’en possédant pas par ailleurs, ni de structure organisée pour protester et revendiquer, furent totalement pris au dépourvu. Les satanés spores s’attaquaient uniquement à leur intégrité physique et les faisaient se flétrir à vitesse grand V. Au grand dam des cultivateurs de ce légume qui, s’il n’était pas rangé dans la catégorie grosse, présentait une importance non négligeable pour les revenus des susnommés ainsi que dans l’alimentation des consommateurs. Hélas, la reconversion des uns et le goût des autres chassèrent bien vite l’effet de manque. Il en fut de même pour l’intérêt porté au fameux légume auprès de politiques agricoles communes ou pas. Tout juste tenta-t-on de sauvegarder en souvenir un spécimen pour les générations futures en le stockant dans une espèce de cloche en verre du plus mauvais goût. Il fut pendant un temps mis en lumière dans quelques expositions muséiformes sur l’agriculture ancienne. Vint le moment où il fallut faire place pour autre chose, la nouveauté c’est quand même ce qui excite l’attention. La tête de gondole fut aménagée pour des représentants d’une sorte un peu plus originale, sur un sujet différent pour épater la galerie de visiteurs dont la mémoire défaillante aurait tôt fait d’enterrer une relique du passé. On ne doit donc pas être surpris qu’un employé, aussi méticuleux que maladroit, renversât dans la remise la cloche dont la chute, causée par la gravitation, vit sa caboche s’éparpiller façon puzzle sur le sol. Vite ! Coup d’œil à droite et à gauche, ni vu ni connu, je t’embrouille, un coup de balayette pour le verre. Quant au reste, on déversa pot, terre et plante en souffrance dans la poubelle. Le camion qui vint ramasser la victime entourée d’autres rebuts indignes prit la route. Non, pas de Memphis, puisque je rappelle que nous sommes en France, mais de la décharge voisine un peu honteuse de son rôle ordinairement méprisable.

Ainsi donc, allez-vous me dire, se termine ce qu’on a coutume de nommer la fin des haricots. Certes, c’est un marqueur notable qui habituellement fait référence à la disparition d’un monde. Force est de constater que, dans l’esprit humain, l’extinction des haricots ne causait pas d’émoi particulier. Tout ceci n’aurait pas eu d’autres conséquences qu’un subtil parfum de regret nostalgique pour amateurs de légume vert à l’âme romantique. Puis, comme d’habitude, le côté légèrement égoïste qui caractérise parfois l’espèce humaine aurait repris le dessus, non sans avoir disposé auparavant le mouchoir pour oublier le passé et se tourner vers un sujet d’intérêt assurément plus noble. Je ne sais pas moi, par exemple la pomme de terre, qui heureusement continuait contre vents et marées à produire de quoi faire des frites. Bon d’accord, surtout contre le vent, puisqu’elle pousse difficilement dans les océans. Mais, une scène d’après générique devrait sans doute attirer notre attention. Du tas d’immondices qui encombrait la décharge émergea une tige qui bientôt se décora d’une paire de feuilles en forme d’oreille virevoltante à la brise matinale. Puis, le corps central s’épaississant, deux yeux jaillirent en roulant de curiosité sur le monde alentour. Le lendemain, des branches minuscules à l’allure de bras prirent naissance un peu plus bas de chaque côté. Enfin, une paire de jambes raciniennes apparurent au grand jour, à moins que ce ne fût le petit, comme il était encore tôt, si l’on prend en compte un soleil surgissant timidement de l’horizon. De taille raisonnablement respectable pour ne pas trop se faire remarquer, disons une cinquantaine de centimètres, l’être végétal s’extirpa du sol en agitant les cosses qui ornaient pudiquement son corps. Le haricot, puisqu’il semblait le descendant du légume disparu, avait muté. Sa résistance aux spores avait dépassé toutes les espérances de survie pour constituer un être vivant, conscient à part entière. C’est en frissonnant qu’on aurait pu constater alors que, d’un pas malhabile, il se dirigeait vers la forêt proche en tentant de calmer les boutures germant de part et d’autre. Son regard en arrière vers le monde des hommes était dénué d’aménité, il semblait garder quelques rancœurs envers ceux qui l’avaient abandonné de la sorte. Il en conçut de cette amertume qui ne put que le rendre encore un peu plus dur de la feuille sans pour cela en devenir sourd. Fallait-il craindre que la fin des haricots à l’ancienne ne se révèle en fait le début d’un lendemain qui chanterait pour les nouveaux ? Devait-on redouter en revanche que, pour d’autres résonne bientôt la trompette de Gabriel annonçant :

La fin des temps ?

La fin des hommes ?