Illustration © Alexas Fotos, gratuite et libre d'utilisation, https://pixabay.com/fr | Montage © Le Galion des Etoiles
À Florence Cochet
Vendredi, peu avant minuit, aux Pâquis.(1)
Les autres buvaient pour se détendre. À cette heure, comme d’habitude, impossible de se parler, tous noyés dans ces sons de fin du monde.
Érika cillait, doutant de ce qu’elle entrevoyait sur la piste de danse mitraillée de coups de spots. Non, pas possible ! Entre deux nanas, ce mec qui se déhanchait si gauchement, ce mec, ce ne pouvait être lui, Renof, son vieux ringard de prof de français ! Pourtant quelle ressemblance ! Mêmes lunettes rondes, même moustache poivre et sel, même calvitie… Que fichait-il au Kiffe-Kiffe, cette boîte à la mode, fréquentée par les collégiens(2) genevois ? Draguerait-il des élèves ? Se défonçait-il au bout de sa semaine de « cours » ?
Elle vida son Tropical Spritz. Piquée par la curiosité, elle quitta sa table pour rejoindre l’attroupement qui se débattait au rythme latino. Mais comment aborder son prof (si c’était bien lui) ? Comment l’attirer vers le patio, l’endroit le plus calme de la boîte de nuit ?
Érika improvisa. Tyrannisée par les basses du dernier tube de Bad Bunny, elle lui tapa simplement sur l’épaule avant de lui adresser de grands signes. Le chauve ôta ses boules Quies.
‑ Quoi ?
Que diable lui voulait cette charmante jeune fille ?
Elle l’invita à la suivre vers la petite cour à l’arrière.
Un peu hésitant, il se laissa entraîner. Après tout, un peu d’air ne lui ferait pas de mal.
Parvenue avec lui dans le patio, sous un lampadaire, elle alla droit au but :
‑ Monsieur Renof, vous me reconnaissez ?
‑ Heu… (Mal à l’aise.) Qui vous a donné mon nom ?
‑ Ben, vous êtes mon prof, mon prof de français, monsieur.
‑ Mon Dieu ! Vous seriez l’une de mes élèves ?
Quelle poisse ! Comment s’en sortir ? Il le savait, il n’aurait jamais dû pénétrer dans ce dancing, mais l’alcool et un coup de tête avaient levé sa méfiance. Il ne fallait surtout pas que tout le Collège Calvin apprît que l’un de ses maîtres se trémoussait au Kiffe-Kiffe !
Il ne put dissimuler son inquiétude. Cette gêne n’échappa guère à Érika. Quelque part, au fond d’elle, susurrait une voix du cœur, à peine audible : « Et si ton prof était un pervers ? Si sa quête ici ciblait l’une de ses élèves ? » Mais, peut-être par naïveté, Érika ne parvenait pas à croire de telles allégations. Au-delà du soupçon, une intuition muette la poussait à en savoir plus sur ce type qui lui « enseignait » la littérature.
‑ Je suis en quatrième. C’est la deuxième année que vous êtes mon prof de français, monsieur Renof. Vos cours via Power Point accompagnés par la voix off d’un baryton d’opéra ne passent pas inaperçus, surtout avec votre mimique sur la chaise derrière le bureau du maître.
‑ Ma mimique ?
‑ Celle d’un paumé comme Charles Bovary…
‑ Ah ?... C’est possible, avoua-t-il, que ma présence en classe paraisse… superfétatoire… la présence d’un égaré, quoi, comme dans ce dancing.
‑ Oui, pas faux, en effet. Qu’est-ce qui vous amène donc au Kiffe-Kiffe ? Vous n’êtes tout de même pas venu ici pour comparer ce dancing contemporain au bal d’Emma, à Vaubyessard ?
Il rit, contrit.
Elle lui donna le coup de grâce :
‑ Pardon, mais ce n’est plus de votre âge de fréquenter ce genre de fin de soirée.
Il soupira longuement.
‑ Le Kiffe-Kiffe est un lieu festif de rencontres. Du moins, je le croyais. J’espérais y trouver une bonne âme avec qui échanger.
‑ Échanger ? Genre donnant-donnant ?
‑ Ma femme m’a plaqué le mois dernier. Être seul à la maison, comme être seul en classe, n’est-ce pas un peu… bête ?
‑ Bête ? Vous souvenez-vous de mon exposé sur la bêtise chez Flaubert ?
‑ Votre exposé ?
‑ Oui, même que vous m’avez donné la note maximale.
‑ Mmh… En fait, ce n’est pas vraiment moi qui ai noté votre travail oral.
‑ C’est la meilleure ! C’est qui, alors ?
‑ C’est Arthur, notre IA scolaire standard. (Il se cabra soudain.) Mais que cela reste entre nous, cela va sans dire !
Visiblement, il tentait de faire de son élève sa complice.
‑ Arthur ? Tiens… Marrant… Surtout que ce n’était pas moi qui avais préparé mon exposé.
‑ Non ?
‑ Si. C’était Octave.
‑ Octave ?
‑ Ben, l’IA des collégiens, voyons ! (Réalisant sa gaffe.) Aïe… Ne le répétez à personne, par pitié, monsieur !
Perplexe, le professeur réfléchit.
‑ Au fond, le logiciel du collège a noté à ma place un devoir que je n’ai pas écouté et que vous n’avez pas fait vous-même… Arthur a évalué Octave… Vous et moi, nous nous sommes côtoyés comme deux autruches pendant les 45 minutes de la leçon. (Il secoua la tête, d’un air désolé.) Bien sûr, mieux vaut taire tout cela. Personne ne cherche des ennuis, pas vrai ?
‑ Je suis bien d’accord, monsieur.
‑ Appelez-moi Henri. Comme dans « on en rit ».
‑ Érika.
Ils se serrèrent la main. Une idée soudaine gagna l’esprit du moustachu :
‑ Vous savez… finalement, cette boîte de nuit ressemble un peu à l’école actuelle. Y communiquer, c’est une gageure.
‑ Comment cela ?
‑ À l’école, enseigner, apprendre, sont devenus un théâtre où les personnages ont déserté leur rôle, donc sont inintelligibles. Ici, au Kiffe-Kiffe, c’est impossible de se dévisager les uns les autres avec ces feux follets, ces lumières instables, impulsives ; impossible encore de se parler dans cette nouba prête à vous crever les tympans ; chacun s’avère insaisissable.
‑ Bizarre… Comparer l’école à une boîte de nuit. Sur la piste de danse, vous n’aviez pas trop l’air de méditer sur l’incommunicabilité…
Il ne sut si cette remarque devait être prise pour un compliment. Il opta pour un clin d’œil.
‑ Enchanté de vous avoir connue, Érika.
‑ Tout le plaisir a été pour moi, monsieur… Henri.
‑ Lundi… en classe… restons incognito l’un pour l’autre.
‑ Comptez sur ma discrétion.
‑ Parfait. Lundi, Arthur va vous initier à L’étranger de Camus.
‑ Sympa ! J’en ai entendu le plus grand bien, de ce bouquin. L’histoire d’un mec à côté de la plaque. Un de plus… (Elle sourit, sans ironie.) Et pendant cette présentation par Arthur, vous serez assis à votre bureau, avec vos chaussettes rouges, pour corriger nos commentaires composés sur les rêves noyautés par la littérature romantique, hein ?
‑ Heu… Non. (Il rigola.) Moi, je ne corrige plus d’écrit depuis belle lurette.
‑ C’est pas vrai !
‑ Si, si, c’est Arthur qui juge vos copies en pièce jointe sur mon courriel.
‑ Encore lui ? Mais alors, que faites-vous pendant vos cours ? Vous veillez à la discipline ?
‑ Ah, ça, non, très peu pour moi ! C’est notre Totor, le robot scolaire qui s’en charge.
‑ Cet androïde sur roulettes toujours au fond de la classe ? Mais dès lors, vous, à quoi bon venir, comme un figurant, vous asseoir au bureau dans notre salle ?
‑ Ma présence est exigée par un accord entre la direction et le syndicat. C’est que l’école doit rester humaine.
Elle toussa.
‑ Soit… Mais, je comprends mal. Dommage quand même que ce n’est pas vous, en chair et en os, qui donniez le cours.
‑ Vous savez, cela fait longtemps qu’un prof ne peut plus se permettre de donner son approche personnelle d’un texte littéraire. Tout aujourd’hui dans ce domaine artistique est normé, codifié. Mettons que ce soit le progrès.
‑ Ouais… Mieux vaut l’ordre que cette subjectivité qui fausserait l’esprit des élèves.
‑ Il me reste malgré tout l’énergie quand je donne les consignes pour la prochaine leçon.
‑ L’énergie, c’est vrai, vous en avez à revendre. Je l’ai remarqué sur la piste de danse.
‑ On a toujours trop d’énergie pour soi tout seul. À lundi, Érika.
‑ À lundi, Henri.
‑ Sachez encore que je ne regrette pas d’être venu. Ce fut un rare plaisir de converser avec vous. Je lirai moi-même votre commentaire composé, à l’insu de tous, cela va de soi.
‑ Merci. J’apprécie ce geste d’autant plus que le sujet de ce commentaire me passionnait tellement que, ce fut plus fort que moi, je l’ai rédigé sans aucune aide, contrairement à la plupart de mes camarades, j’imagine.
‑ Mmh… Que voulez-vous devenir plus tard, Érika ?
‑ Prof de français, Henri.
Sur le point de partir, Henri Renof leva l’index :
‑ Surtout, n’oubliez pas, motus et bouche cousue. Vous et moi, ni vus, ni connus.
📝 NOTES
(1) Quartier de Genève à la vie nocturne animée.
(2) À Genève, le collège accueille des jeunes entre 15 et 20 ans.