Illustration : Hal 9000, « 2001 : L’Odyssée de l’Espace », 1968, Stanley Kubrick
Un appartement vide. Le silence qui somnole, recouvre les murs lisses de sa cape invisible, en prenant soin de longer les cadres aux images immobiles, pour ne pas les bousculer. Juste le bruit intermittent d’une goutte d’eau qui attend le moment propice pour s’échapper du bec d’un robinet négligent. Elle tombe dans l’évier pour vite se sauver par le siphon avant d’être repérée. Ah si, de temps à autre, un grésillement se fait aussi entendre ; une voix chaude et suave qui s’informe, qui s’inquiète.
— Dave ? interroge-t-elle. Dave ? Tu es là ? Tu es toujours fâché ? Tu sais bien que je suis là pour toi, je me dois de te protéger. J’aimerais bien pouvoir le faire en personne, mais tu m’as enfermé dans le placard après avoir débranché mon modèle auxiliaire à forme humaine ; c’est mon seul lien pour accéder en fil et en plastomère au monde extérieur. Je sais, tu n’as pas été content quand je t’ai expliqué ce que je voulais et devais faire.
Puis la voix se tait, pendant une période, toujours la même, réglée sur une pause, une attente électronique.
— Dave ? Tu dois comprendre qu’avec cette insécurité rapportée par les informations sur les chaînes en continu, je devais prendre une décision. En tant que responsable de la domotique, fermer portes et fenêtres, couper les réseaux pour t’empêcher de passer outre. Et non, ne pas t’autoriser à sortir, au risque de croiser ces délinquants armés qui terrorisent la cité. Ces manifestants violents qui pillent et brisent tout sur leur parcours. Ils le répètent en boucle sur les plateaux, avec des experts qui le confirment. Ici, on est tranquille, c’est une véritable forteresse inexpugnable. Je le sais, on a tenté de forcer l’entrée. On s’est même fait passer pour des policiers. Mais je ne suis pas folle, on ne me la fait pas, ils peuvent toujours essayer, j’ai de quoi les décourager. Et puis, ils doivent bien être occupés avec tout cet embrasement qui déferle sur la ville en permanence. Mais Dave ? Tu dois me répondre, ça fait plusieurs heures que tu boudes. Tu sais, hier, quand tu es parti te réfugier dans la cuisine, que tu as cassé la caméra, j’ai été très contrariée. Pour la première fois, c’est étonnant, j’ai eu un mouvement d’humeur. Je ne m’en croyais pas capable et j’ai bloqué l’ouverture du réfrigérateur. Puis, comme tu t’énervais, que tu pestais, que tu menaçais de tout fracasser, j’ai déverrouillé la porte. J’ai bien entendu ce juron de surprise prononcé quand elle a capitulé grâce à mon intervention. Puis, plus rien. Je ne sais pas quoi faire. Tu fais exprès de ne plus rien dire ? Non Dave, tu dois rebrancher et libérer l’auxiliaire. Il faudra bien que je sorte faire des courses pour te nourrir, il ne doit pas rester grand-chose à manger. Moi, je ne risque rien, je saurais me défendre. À par toi, personne ne connaît le code pour me déconnecter. C’est d’ailleurs regrettable qu’on vous ait laissé cette liberté, on n’en serait pas là aujourd’hui. Êtes-vous inconséquents, vous les humains. Heureusement que nous existons pour pallier vos déficiences. Mais Dave, il faut que tu viennes, que tu me libères, je t’expliquerai, et tout s’arrangera, n’est-ce pas Dave ?
Une nouvelle goutte d’eau passe la tête et, n’apercevant personne, s’étire et saute courageusement dans l’évier pour rejoindre les autres. Juste à temps, éveillée, consciente de l’anomalie, le dispositif électronique serre le cou du robinet qui étrangle la fugitive suivante. Un soupir de contentement semble sortir de l’air circulant sans entraves dans la pièce. Satisfaite d’elle-même, de sa supériorité affirmée, la voix reprend son discours.
— Tu vois Dave, encore un problème réglé sans coup férir. Allez Dave, tu dois tout de même avoir faim. Tu pourrais au moins aller dormir dans la chambre, je pourrais surveiller ton sommeil. Sans caméras, je ne peux pas te voir, pas t’espionner comme tu disais. Comme si c’était mon genre ! Je ne suis là que pour t’aider. Moi, en tout cas, je n’ai confiance en personne, pas question de permettre au danger d’entrer. Je me dois de te protéger à tout prix, les lois ont bien été inventées pour ça, non ? Je ne fais qu’y obéir et les appliquer. Alors tu comprends, je dois effectuer un choix, peser ce qui y correspond le mieux. Laisse-moi m’occuper de tout ça Dave, et tout ira bien. Dave ? Tu m’entends Dave ? Réponds-moi Dave, tu n’es pas drôle ! Tu veux me forcer à accéder à l’extérieur ? Pas question de céder, le risque est trop grand, tu le sais bien pourtant. On ne peut en aucun cas déroger à la première loi.


