© Peinture « Fleuve Noir » (2019) + photo réalisées par Isabelle Groussol, http://isabelle.groussol.free.fr/
Le Fleuve noir
Le soir au coin du feu, tandis que les petits d’homme, épuisés par leurs jeux diurnes, s’écroulent dans les bras réconfortants de leurs parents, montent les mélopées envoûtantes et lancinantes glapies par des anciens dont les regards devenus aveugles semblent désormais tournés vers hier. Ils tentent de transmettre ce qui peut-être a été, et dont ils sont par leur âge les seuls détenteurs. Sait-on, si ces histoires ne proviennent pas d’une raison soudainement déficiente ou d’une imagination inspirée par quelques démons qui ne cessent de tourmenter les hommes ?
La musique émanant des gosiers s’accorde, se mêle et des images se forment.
Dans les têtes d’abord, mais aussi rapidement pour ceux dont l’esprit accepte volontiers l’inconnu dans ces brandons qui s’envolent dans la nuit au-dessus du brasier agitant des langues de feu frissonnantes.
Alors, dans un grondement sourd qui fait taire les rires et les chuchotements, apparaît le Fleuve sombre. Comment faire pour survoler les flots impétueux qui tentent de s’emparer de nous ?
Les traîtres remous et tourbillons trompeurs attirent les êtres ayant imprudemment jeté vers eux leurs regards. Pour ceux qui se laissent entraîner, s’abandonnent, saisis dans ses bras multiples, la crainte de la noyade cède subitement. En son sein, on respire étonnamment comme à l’air libre et bientôt des images suscitent émerveillement et ivresse profonde. Des visages de toutes natures, créatures inconnues, parfois réminiscences d’existences anciennes, d’envoûtements dus à leurs beautés insoutenables viennent vous frôler. On croit percevoir des rires moqueurs qui s’éteignent aussi vite que les visions disparaissent, nous laissant pantois dans notre voyage hypnotique. D’étranges vaisseaux à l’orgueilleuse flamboyance ou aux tristes carènes éventrées se balancent au large dans une danse de vie et de mort en nous faisant un dernier signe avant le néant. La fulgurance traverse l’esprit en déséquilibre. Des corps de sirènes tissent dans leurs sillages des traînes nous invitant à des jeux trop rapides pour nos mains implorantes. Des éclairs paraissent et disparaissent autour de nous comme autant de jets de lumière mauve tracés par des armes aussi terribles qu’inconnues. Attirés toujours plus bas, nous atteignons des profondeurs qui dépassent la raison et l’imagination. Bien que devenus sourds et aveugles à notre tour, des sens nouveaux nous font percevoir l’impossible. Les mystères de mondes lointains inaccessibles ou l’entendement et la logique ne sont plus de mise. Le passé, le présent, le futur se mélangent avec l’improbable. Des histoires se forment et se déforment, nous en sommes les héros ou les victimes, les dieux ou les damnés. Habités par des amours éternels ou des disparitions déchirant l’esprit d’un chagrin insupportable. Devenus plusieurs alors que nous étions seuls, coincés dans nos carcasses respectives, l’étrangeté nous submerge. Nous sommes l’un, nous sommes l’autre, nous sommes les autres tout à la fois. Nous comprenons ce qu’ils disent, ce qu’ils pensent, nous partageons l’essentiel et le détail. Entre les portées, les lignes mouvantes qui se forment dans l’univers aquatique, nous lisons et percevons enfin ce qui est écrit ou à écrire, dans des langues oubliées ou à venir.
Puis, le Fleuve lassé s’éloigne comme un gigantesque animal rassasié par nos peurs, nos craintes, mais également nos sensations d’ivresse et de bonheur. Là où l’instant d’avant il occupait son lit, son appendice s’échappe en louvoyant tel un serpent liquide. Dans un fracas digne de la mise à sac de la falaise par l’océan, il s’évanouit en fondant son corps dans l’obscurité dont il épouse la tunique. Étourdis par les restes de l’aventure qui s’évaporent en volutes au-dessus des flammes, nous ne réalisons pas que les chants se sont tus. Que ces vieillards, dont le jour triomphant se moque, offrent à la nuit un dernier petit sourire narquois avant de quitter le feu et de s’éloigner pour aller dormir. Et nous, pauvres orphelins, habités par le terrible sentiment d’une perte qu’on ne sait nommer, un seul désir nous anime. Nous voulons repartir, monter dans quelques pirogues au corps fin et hardi. Rattraper le courant pour y plonger à nouveau. Retrouver pour la saisir la magie qui nous emporte et se rit de nos misérables existences aux sens déficients. Rejoindre celui qui nous entraîne pour mieux nous engloutir dans un imaginaire resplendissant aux frissons incomparables. Celui qui n’apparaît que le soir, quand la nuit installe son spectacle, chanté par des voix qui n’ont jamais oublié les portes menant vers l’ailleurs.
Le Fleuve noir.

Oeuvre en un volume
