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Aucun Souvenir assez solide



Article rédigé par le 31/08/2012
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Parution : mai 2012
Parution : mai 2012
Alain Damasio nous invite à la rencontre de grands "vivants", c'est-à-dire de grands claustrophobes, amoureux de l'air et de l'Ouvert. Champions de toutes les aérations, celles de l'espace, du son, des mots, du collectif, et de ce fait totalement libres, entrés en un jeu d'échos fou avec les mouvements du monde, ils tracent et suivent leurs lignes de fuite, tel le surfeur qui n'existe et ne consiste que dans la furtivité. Dix nouvelles par l'auteur de "La Zone du Dehors" et "La Horde du Contrevent".

Fiche de lecture

Lorsque Lucie Eple de Libfly m’a proposé de faire partie des heureux lecteurs contre chronique d'Aucun souvenir assez solide d'Alain Damasio - son troisième ouvrage après La Horde du Contrevent - et de participer dans la foulée à un tchat en direct avec l’auteur c'est tout naturellement et très vivement que j’ai accepté l'invitation, et tout autant que je tiens à les remercier aujourd'hui.

Et pour cause puisque La Zone du dehors, son premier roman est aussi le premier livre que l’on m’ait conseillé lors de mes débuts à la librairie, du fait de sa qualité mais aussi des thèmes abordés qui faisaient échos à ceux que je développe dans mon projet d’anticipation intitulé Adnation et que, faute de temps, je n'avais eu encore le plaisir de découvrir.

Cet ouvrage, recueil de nouvelles intitulé Aucun souvenir assez solide se compose de dix récits qui, pour présenter des longueurs et univers très différents, rassemblent les thèmes, convictions et exigences chères à Alain Damasio. D’abord avec Les Hauts® Parleurs®, sorte de témoignage-manifeste, hymne et ode au langage par le biais du « torve » qui, comme définit plus loin, permet que la « coupe des mots soit variable », ouvrant la voie à la polysémie et à des jeux de mots félidés qui n’ont pas manqué de me rappeler l’univers du Ramsès de Pierre Thiry (dont vous pouvez retrouvez l'interview ici ). Ensuite avec Annah à travers la Harpe ou, plus loin, C@ptch@, qui, chacun à leur façon, évoquent la permanence, l’immensité, la fluidité des réseaux, développant cette centralité du mouvant qui fait dire à l’un des protagonistes « tant que ça vibre, ça vit ».

Face à cette richesse et à cette élasticité, les nombreuses références à des marques déposées, comme Anywhere dans Annah ou Areva dans Le Bruit des bagues, qui tombent si ce n’est sous le coup du droit, du moins du bon sens, rappellent combien la captation du langage, la privatisation de son usage et la privation de sa signification sont d’ores et déjà une réalité. Une accumulation qui tient lieu de provocation et rappelle 99 fr que l'auteur rejoint sur la critique de la société de consommation. A ceci près : Alain Damasio, contrairement à Frédéric Beigbeder, semble ne pas vouloir abdiquer, ne pas vouloir se plier aux recettes, aux conventions, au risque de perdre le lecteur et de se perdre avec lui. Ainsi avec C@PTCH@, plus obscure, avec ses paliers et niveaux de lecture, où, quand bien même l’on serait un tant soit peu familier aux questions abordées, il faut attendre plus de quinze pages pour accéder à une quelconque compréhension de cet univers technique et familier.

Une position qui n’empêche pas la lucidité et où force est d'admettre, qu’elle soit « Libre » ou « Archipel », « Phartistes » ou « Hauts parleurs », que tout ou partie de « la marge nourrit le système », et où la conceptualisation à outrance semble un passage obligé pour nommer l’indicible distance qui nous sépare du réel, de même que le recours aux références pour aborder cet univers. Ainsi n’ai-je pu m’empêcher de penser à Burroughs et à son Festin nu, de noter quelques morceaux de bravoure dignes d’Hubert-félix Thiéfaine (« sur des bancs sériels, qui s’auto-débitent sous désir data-guidé leur tutoriel de drague douce » ), de remarquer les emprunts aux classiques de la Sf ou du moins des confluences, des autogires du Ravage de Barjavel aux murs-écrans du Fareinheit 451 de Bradbury, sans oublier la société de l’Ubik de P.K. Dick.

Un univers donc où la biométrie croise le chemin d’anciennes traditions initiatiques, et le rite le compagnonnage, et l’alchimiste le transhumain, et le scribe de sable le livre du même nom dans El Levir et le livre au sein d’un univers borgésien déjà investi en son temps par le visionnaire aveugle où se mêlent inextricablement le symbolique et le réel, c'est-à-dire un certain hermétisme, « une vision de la littérature qui…n’était plus partagée par personne ». Un travail minutieux qui côtoie l’orfèvrerie, offre quelques joyaux de poésie pure ( « elle habite ses mots » ), et frôle la démesure, où la typographie, déjà présente dans ses précédents romans, la poésie et l’engagement, rappelle également Dada et le surréalisme dans sa volonté de recréation d’un idiome, d’un champ d’investigation, d’un retour aux sources peut-être, à une pureté de la langue dégagée des interprétations doxiques (dont j'ai eu l'occasion en quelque sorte de faire l'inventaire dans mon Antidoxe ).

En somme la possibilité de multiplier les entrées d’R pour pallier au manque d’air comme dans Sam va mieux, dialogue de sourds qui s’instaure, qui peut-être un soliloque, entre silences et parenthèses, changement de personnes et d’époque. Comme dans Une stupéfiante salve d’escarbilles, récit « détemporalisé », déroutant témoignage d’une mutation, d’une métamorphose, chant chamanique rythmée par les entrechats et entrelacs où figures maintes créatures fantastiques parmi lesquels le « Barf », les « pégases » et autres « hélicornes », sans oublier Ile « avec ses deux ailes sans plume », et Aile, défiant les éléments ainsi que le Mu, force implacable qui partout s’immisce. Toute une mythologie où l’on retrouve félins, vélivélo et la Horde, sans contrevent ni contretemps, et qui se termine avec aucun souvenir assez solide, courte nouvelle éponyme, apogée, plongée en apnée au coeur de la matrice à la recherche d'un avenir passé.

La boucle est bouclée, l’Ouroboros est né. Ou presque. Un nouveau tour de roue nous est offert avec une postface pointue et référencée, qui mérite une place à part entière avec sa vingtaine de pages et analyse le dit de Damasio sous l’angle de la philosophie et de l’immanence, où le chemin importe davantage que la destination, où prime l’impermanence. Loin de l’attente d’une transcendance et de ses « arrières mondes » dénoncés par Nietzsche, la pensée et vie s’y voient réunies au cœur de la création et perceptibles à travers elle. Indicible aussi. Ici c’est l’expérience qui prime, la phénoménologie, où l’on retrouve Sartre dans la problématique du rapport à l’objet comme autre et à soi comme objet de l’autre. Au-delà du concept, par le biais des percepts, « L’homme n’est pas un donné mais un construit » pour lequel tout commence par une traversée du désert et fini au mieux par une utopie, une alternative au système. Et « ce système, pour Alain Damasio, héritier en cela de la French Theory, c’est le capitalisme ».

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Source

Texte & Image : Eric Darsan Blogspot
Un article avec l'aimable autorisation de notre partenaire




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